Inprecor 1974–2004

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COLOMBIE

Entretien avec le candidat unique de la gauche aux présidentielles, Gerardo Molina

· Inprecor n° 121, 22 mars 1982 · p. 30 · 1 115 mots

Gerardo Molina, candidat de la gauche aux élections présidentielles Angel MUNOZ : — A diverses occavous avez expliqué que l'activité politique doit se baser sur les contradictions fondamentales de la société, en particulier celle qui oppose les pauvres et les

Pourquoi croyez-vous que votre candidature est la seule qui défende les pauvres ?

Gerardo MOLINA: - La Colombie est l'un des pays du monde où les inégalités sont les plus fortes. Avec le développement économique de ces dernières années, la richesse s'est concentrée dans les mains de quelques groupes qui représentent une minorité très réduite, tandis qu'une immense masse sociale, c'est-à-dire plus du 80 % de la population, vit dans des conditions extrêmement Ainsi, le problème le plus dramatique du moment en Colombie est celui de la faim. Tant qu'il y aura la faim, il n'y aura pas de paix ni même une véritable démocratie. Voilà qui désigne l'objectif central des pauvres en Colombie, qui est aussi celui de ma campagne.

— Tout le monde dit vouloir la paix en Colombie, tous les candidats se présentent comme les champions de la paix. Croyez-vous qu'une lutte commune des riches et des pauvres pour la paix est possible?

- La paix des riches vise seulement à éviter les désordres dans le pays, sur la base du maintien de l'« ordre » politique et social actuel. La paix que nous souhaitons pour le pays suppose au contraire le changement du système économique dominant. C'est pourquoi nous affirmons que la lutte pour la paix sera un long processus, dont l'objectif doit être l'implantation dans le pays d'un socialisme adapté aux conditions de la Colombie. Nous ne nous satisfaisons en aucune manière de la paix que peut décréter le gouvernement, qui ne peut être que faible et précaire.

- Pour des milliers de travailleurs cocandidat indépendant des candidatures officielles, bourgeoises. Quelle est votre position au sujet de ces candidatures-là ?

- Je les vois comme elles sont : des candidatures qui, avec quelques nuances entre elles, servent à maintenir l'ordre en vigueur. Par exemple, Luis Carlos Galan représente un léger mieux par rapport à Belisario Betancourt et à Lopez Michelsen, en particulier lorsqu'il avance la né. cessité de lutter contre la corruption ou propose le plein rétablissement des libertés démocratiques. Mais, comme les deux autres candidats, Luis Carlos Galan ne défend nullement un véritable changement social. Ma candidature est l'unique candidature indépendante, parce que c'est la seule qui n'accepte pas le statu quo social

- En plus d'être candidat à la présidence, vous êtes un dirigeant du mouvement FIRMES. Que pensez-vous de la présente et de l'avenir de ce mouvement en Colombie ?

- Jusqu'à maintenant, il a réalisé son objectif principal et premier, c'est-à-dire de servir de catalyseur à l'union de la gauche. Les résultats que nous nous proposions d'obtenir en créant FIRMES en 1978 commencent à apparaître : pour la première fois, la gauche colombienne se élections. Rappelez-vous d'il y a quatre ans, lorsqu'il y avait quatre candidats de gauche aux élections présidentielles. Maintenant, FIRMES s'est fixé un second objectif, de plus grande envergure, qui consiste en la création d'un parti socialiste.

- Nous allons essayer de mieux préciser cette dernière question. Au cours des derniers mois, vous vous êtes référés à de nombreuses reprises à la nécessité de construire un « parti socialiste ». Or, en Colombie existent plusieurs partis gauche qui se réclament de la classe ouvrière. Pourquoi pensez-vous qu'il manque un, et quelles seraient les caractéristiques de ce nouveau parti ?

- Je pars de la crise du système bipartite colombien. Aussi bien le Parti conservateur que le Parti libéral sont entrés dans un processus de décomposition, et je ne crois pas en l'avenir politique de ces partis. Bien sûr, le Parti libéral est encore un parti de masse, et la majorité du peuple colombien, par tradition ou par sentiment, s'affirme toujours « libérale ». Mais comme la structure de ce parti ne correspond déjà plus aux nécessités de ces masses, celles-ci se trouvent orphelines au plan politique. Il s'agit dès lors, en premier lieu, d'attirer ces masses abandonnées et, en second lieu, de rassembler le maximum de gens qui se déclarent « sans par-

Le PC, qui possède une vieille tradition, est suivi aujourd'hui par un secteur de la population mais, dans la gauche, il subsiste toujours un champ immense non couvert par ce parti. Nous autres, nous pensons qu'il existe les conditions nécessaires permettant la création d'un parti socialiste et démocratique, différent par conséquent du PC, et également complètement distinct de la social-démocratie. Nous aspirons à ce que FIRMES convertisse en un parti politique qui comprenne non seulement ses adhérents ac-

Gerardo Molina. (DR) tuels, mais aussi ceux qui militent dans d'autres organisations, notamment le PSR lui-même.

- Pourriez-vous nous citer quelques partis d'autres pays, qui puissent nous servir de point de référence, pour nous permettre de mieux comprendre la nature du parti que vous voulez construire ?

- Le plus proche, peut-être, est le MAS (Mouvement d'action socialiste) du Venezuela. En Europe, il n'y en a aucun qui corresponde de manière précise à notre projet. Nous pouvons avoir quelques points communs avec le Parti socialiste français qui, bien qu'il soit un parti socialsemble prendre sur certains points un virage à gauche. Si le processus français se radicalise, ce parti pourrait alors effectivement constituer une référence pour nous. Par contre, s'il stagne, il sera très différent de ce que nous voulons construire.

- Pour terminer, quelles expériences et quels événements ont-ils permis qu'un homme comme vous - professeur d'université et, durant de longues années, figure marquante du parti libéral —, évolue politiquement jusqu'au point d'en arriver à défendre aujourd'hui la nécessité de construire un parti socialiste ?

- En premier lieu, un sentiment de justice sociale qui s'est trouvé confronté aux inégalités de la société colombienne. Pendant longtemps, j'ai pensé que le parti libéral - qui, après une défaite de 45 ans a récupéré le pouvoir en 1930 en étant animé d'un profond esprit réformiste -, pourrait peut-être donner une réponse positive aux désirs des masses. Mais lorsque mon expérience me persuada que ce parti, qui se présentait comme « le parti du peuple », s'était converti en représentant de la bourgeoisie colombienne, je l'ai quitté et j'ai entrepris de travailler à la création d'un parti socialiste.

Les bases objectives pour former ce parti existent seulement aujourd'hui. Cela n'était pas le cas jusqu'à présent, parce que le Parti libéral apparaissait encore aux yeux des masses comme un parti « de gauche ». Mais maintenant, les masses rompent avec le libéralisme, et il existe un vide qu'il est nécessaire de remplir, sinon, ce sera l'anarchie.

Propos recueillis par Angel MUNOZ, Bogota, 24 février 1982.

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