Problèmes de la littérature francophone Notre camarade Vincent Placoly, militant du Groupe révolution socialiste (GRS), section antillaise de la IVe Internationale, a séjourné à Cuba en janvier. Il était invité comme membre du jury du Prix littéraire Casa de las Americas. Vincent Placoly est l'auteur de plusieurs romans publiés aux éditions Denoël (Lettres Nouvelles).
Nous reproduisons ci-dessous des extraits de son intervention à la séance de compte-rendu des travaux du jury, intervention qui a été publiée par Révolution Socialiste, organe du GRS. du 6 mars 1982, et dans laquelle Vincent Placoly pose quelques-uns des problèmes de la littérature francophone de la Caraibe.
« (...) Nous sommes toujours en train de subir les effets de la balkanisation de notre monde par l'ancienne puissance coloniale, effets qui se trouvent aujourd'hui aggravés par la politique bien connue des USA, qui consiste à diviser les peules pour mieux établir son empire. Mais il y a aussi d'autres raisons, plus particulières aux Antilles de langue française.
« Beaucoup de nos jeunes écrivains abandonnent l'emploi de la langue française pour l'usage du créole, qu'ils considèrent plus conforme à notre culture. C'est un problème qui ne manquera pas de se poser à la Casa de las Americas, dans un avenir que je vois proche, celui de l'accession d'œuvres en créole à ce concours.
« D'autre part, la conception américaine (au sens régional du terme) de nos civilisations, même si elle fait son chemin dans la tête de quelques-uns de nos intellectuels, reste aujourd'hui encore très embryonnaire. A ce propos, ce n'est pas sans amertume qu'il faut noter que des écrivains comme Aimé Césaire, de grande autorité dans nos pays, ne tournent pas la jeunesse intellectuelle vers nos Amériques, trop attachés qu'ils sont aux vertus occidentales de la pensée.
« (...) Je pense qu'il serait très positif de susciter, d'aider à la création d'associations d'amitié avec Cuba - telle qu'il en existe déjà une en Martinique →, non seulement dans les Antilles mêmes, mais aussi en France et au Canada, où existe une diaspora importante d'Antillais de langue française.
« Deuxièmement, et c'est là à mon avis le point le plus important, je suis persuadé que l'Europe, et notamment la France, n'est pas encore convaincue de notre importance (je parle de l'Amérique latine et de la Caraïbe) dans la constitution de la pensée moderne. (...) Il me faudrait bien une heure pour citer des œuvres capitales de l'Amérique latine qui n'ont jamais été traduites en français. Pensez que s'il n'y avait pas eu le courage et l'intelligence d'un éditeur comme François Maspero, un ouvrage comme Les sept essais de Carlos Mariategui n'aurait pas été porté à la connaissance de la génération à laquelle j'appartiens. Je ne parle même pas des textes fondamentaux de José Marti, du Journal de guerre de Ernesto " Che » Guevara, d'Esclave à Cuba de Barnett, de Caliban Canibale ... Imaginez que les œuvres de Roque Dalton, de Alfonso Reyes, de Onetti sont pratiquement inconnues en France et, partant, aux Antilles ; que Les veines ouvertes de l'Amérique latine de Eduardo Galeano viennent d'être traduites en français dans une édition qui coûte à peu près, en Martinique, l'équivalent de 25 dollars américains.
Le camarade Retamar parlait hier de livres qui ont pu avoir une influence politique sur toute une génération. Pour vous convaincre de l'importance des traductions, savez-vous quel est le livre qui a le plus marqué en profondeur ma génération, celle de 1946 ? Bien avant West-Indies LMDT de Nicolas Guillen, bien avant Le royaume de ce monde de Alejo Carpentier, ce fut la traduction française de Bertillon 166 de José Soler Puig, qui obtint le prix Casa de las Americas en 1960. »