Inprecor 1974–2004

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EDITORIAL

Halte à la politique annexionniste d'Israël dans les territoires occupés

· Inprecor n° 122, 5 avril 1982 · p. 3-4 · 2 118 mots

Palestine et Israël Syndicalisme

A destitution, le jeudi 18 mars dernier, d'Ibrahim Tawil, le maire d'El Bireh en Cisjordanie - pour son retus de collaborer avec l'administrateur civil israélien installé en novembre 1981 par le gouvernement de Menahem Begin **, a relancé la mobilisation des populations arabes des territoires occupés par Israël, à un niveau jamais atteint depuis fort longtemps. En signe de protestation, la plupart des municipalités de Cisjordanie ont appelé à une grève générale de trois jours qui, après avoir été reconduite, dure, au moment où nous écrivons, depuis plus d'une semaine. Le maire de Gaza s'est aussi associé à ces protestations en appelant à une grève de solidarité dans sa ville. De nombreuses manifestations populaires ont eu lieu en Cisjordanie.

Dans le même temps, les 13 000 Druzes du plateau du Golan poursuivent depuis plus de six semaines leur grève générale pour protester contre l'annexion de ce territoire syrien par Israël.

Le gouvernement israélien, qui a pris l'initiative de cette épreuve de force, a développé une répression très brutale dont le bilan est déjà lourd. Sept jeunes Palestiniens ont été tués lors des affrontements avec les forces répressives. Des colons israéliens extrémistes du Goush Emounim ont même participé à la répression et au maintien de l'ordre. Ainsi, de nombreux témoignages affirment qu'un jeune homme de 17 ans, du village de Bani Naim près d'Hebron, a été tué par balle par des « colons israéliens de Kiryat Arba ». Des dizaines de personnes ont été blessées et de nombreuses autres incarcérées. A El Bireh, l'enterrement d'un jeune Palestinien tué la veille par l'armée a donné lieu, le vendredi 19 mars, à une manifestation populaire - drapeau palestinien en tête — aux cris de « A bas l'autonomie ! Vive l'OLP ! ». Le cortège a été chargé et dispersé par l'armée. Le mouvement de protestation menace maintenant de s'étendre à la population arabe d'Israël.

Le déploiement de force de l'armée israélienne en Cisjordanie (occupation militaire, couvre-feu ...), tout comme sur le Golan, l'interdiction des journaux en langue arabe, l'interdiction de l'accès de certaines villes aux journalistes, la destitution des maires de Naplouse et de Ramallah après celui d'El Bireh et leur remplacement par des officiers israéliens, viennent compléter le triste tableau de la politique de l'« administration civile » en Cisjordanie.

Le gouvernement Begin ne dissimule pas l'enjeu de cette nouvelle offensive. Il s'agit, selon les propos de l'administra-

EDITORIAL teur civil de Cisjordanie, Menahem Milson, de « la bataille politique la plus importante depuis la création de l'Etat d'Israël » (le Monde, 26 mars 1982). Les responsables israéliens s'accordent pour expliquer que ce combat a pour objectif d'« extirper l'influence de l'OLP des territoires occupés » et d'y installer un réseau de collaborateurs du gouvernement israélien. Et l'actuelle répression est qualifiée d'« un pas » dans cette voie par Menahem Milson. Mais comme, en s'affrontant aux personnalités arabes élues en 1976 et proches de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), Israël s'oppose en fait à la volonté majoritaire du peuple paletinien des territoires occupés, c'est une dynamique d'annexion qui s'enclenche dans ces territoires, que le Conseil des ministres de Menahem Begin désigne déjà sous le nom de Judée et de Samarie.

L'ABOUTISSEMENT D'UN LONG PROCESSUS

Cette volonté de décapiter rapidement les « institutions palestiniennes » des territoires occupés avant d'aborder une quelconque discussion sur un éventuel projet d'« autonomie » prévu comme la seconde phase de l'application des accords de Camp David - après la restitution du Sinaï à l'Egypte qui devrait intervenir le dimanche 25 avril prochain - n'est pas entièrement nouvelle. Elle constitue en fait l'aboutissement d'un long processus.

Le gouvernement de Menahem Begin ne s'est jamais accomodé du résultat des élections de 1976 dans les territoires occupés, qui avaient porté à la tête de nombre de mairies de localités arabes des personnalités proches de l'OLP. Il en fait d'ailleurs régulièrement grief aux travaillistes alors à la tête du gouvernement. Menahem Begin a toujours voulu en découdre avec les personnalités palestiniennes pro-OLP regroupées au sein du Conseil d'orientation nationale. Ainsi, les élections locales de 1980 dans les territoires occupés ont-elles été annulées et l'installation des colonies juives accélérées, tandis que les trois principaux maires de Cisjordanie étaient victimes d'attentats dont les auteurs n'ont jamais été retrouvés.

Avec la réélection de Menahem Begin lors des élections générales de juin 1981, cette orientation s'est accentuée. Le ton du nouveau gouvernement a été donné lorsqu'il a décidé, dix jours seulement après son installation, de lancer une puissante offensive militaire contre le Liban, et une escalade ouverte contre l'Etat syrien.

Soldats israéliens envoyés en renfort sur le plateau du Golan. (DR)

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Au fur et à mesure que s'approche l'échéance de la remise du Sinai à l'Egypte, Israël réaffirme ses orientations fondamentales : empêcher tout renforcement du potentiel militaire des Etats arabes de la région, quitte pour cela à aller jusqu'à une guerre, et maintenir coûte que coûte la souveraineté juive sur les territoires occupés de Cisjordanie, de Gaza et du Golan, le doute continuant à subsister sur la question du Sinaï. Cette orientation a été tout particulièrement portée par le ministre de la Défense, Ariel Sharon, ancien responsable de l'installation des colonies israéliennes dans les territoires occupés sous le gouvernement précédent.

Un véritable processus d'annexion rampante s'est done engagé dans les territoires occupés. Il a connu plusieurs étapes ces derniers mois, se heurtant à chaque fois au refus massif des po-

En novembre 1981, le ministre de la Défense annonçait la mise en place d'une administration civile en ramplacement de l'administration militaire installée dans les territoires occupés depuis 1967. Certaines tâches d'administration locale devaient passer des mains des militaires à celles des fonctionnaires palestiniens, et une « direction » locale collaborationniste devait être constituée. La Ligue des villageois, dirigée par le collaborateur Mustafa Dudin, devait en constituer la colonne vertébrale. Ariel Sharon avait été clair en affirmant à l'époque : « Nous serons bons avec ceux qui collaboreront avec nous et féroces avec ceux qui s'opposeront à nous. Ou bien le calme régnera pour tous, ou bien il n'y aura de calme pour personne. » (Cf. Inprecor, numéro 116, du 11 janvier 1982.)

La démonstration de la véritable nature de l'administration civile aux yeux des masses palestiniennes s'est rapidement faite. Et, loin de ramener le calme, les mesures répressives (arrestations de dirigeants arabes connus, fermeture de l'université de Bir Zeit ...) ont alimenté le rejet populaire de l'administration civile et ont amené les maires de Cisjordanie à refuser toute collaboration avec la nouvelle administration de Menahem Milson.

LE PRECEDENT DU GOLAN Profitant du coup de force des généraux polonais contre Solidarité, la Knesset a voté, le lundi 14 décembre 1981, « l'extension au Golan de la Loi, de la juridiction et de l'administration de l'Etat hébreu », faisant ainsi un pas décisif vers l'annexion pure et simple du plateau du Golan. Le ministre israélien de l'Intérieur a affirmé avec une bonne dose d'hypocrisie que cette annexion du Golan devait être accueillie par les Palestiniens « non pas comme un avertissement, mais comme une invitation à venir négocier leur avenir avec Israël » (le Monde, 17 décembre 1981). Le gouvernement Begin a tout fait au contraire pour vider de tout contenu la possible négociation sur l'autonomie envisagée par les accords de Camp David. Le ministre israélien des Affaires étrangères l'a explicitement reconnu lors d'un de ses déplacements en Egypte quand il a déclaré : « L'autodétermination pour les Palestiniens habitant la Cisjordanie et Gaza devrait être exclue des négociations sur l'autonomie. » (Le Monde, 27 février 1982.)

Même si le gouvernement israélien donne apparemment aujourd'hui l'impression de s'être résigné à la restitution du Sinai à l'Egypte, il n'entend nullement modifier sa politique par rapport à la Cisjordanie, à Gaza et au Golan. Ce faisant, il ne peut que convaincre les populations arabes sous sa domination de l'illusion que représente toute perspective « autonomiste » que défendaient les accords de Camp David comme « solution » au problème palestinien.

De plus, en voulant décapiter les « institutions palestiniennes » des territoires occupés, Isarël se trouve contraint d'engager une épreuve de force avec les populations arabes de Cisjordanie et de Gaza qui se reconnaissent dans leurs élus et dans l'OLP. Cette nouvelle vague de répression rend de plus en plus étroit l'espace politique qui pourrait permettre l'apparition d'un réseau de collaborateurs arabes. La Ligue des villageois, qui est l'axe de ce projet, semble assez isolée. L'Etat jordanien vient de menacer de la peine de mort ceux qui y adhèrent. Qu'elle soit financée et armée par Israël ne suffit pas à lui donner une crédibilité alternative à la popularité des maires et des personnalités réprimées pour leur soutien politique à l'OLP.

De plus, les élus non favorables à l'OLP semblent dépassés par la radicalisation de la jeunesse palestinienne de Cisjordanie et de Gaza. Ainsi, le maire « modéré » de Bethléem a-t-il dû dénoncer « l'escalade israélienne qui prépare l'extension de la juridiction d'Israël à la Cisjordanie ». On a même vu, dans cette ville, 32 policiers arabes démissionner pour ne pas participer aux côtés de l'armée israélienne à la répression des manifestations.

LE GOUVERNEMENT BEGIN EN CRISE La gravité de la situation dans les territoires occupés a aussi eu des répercussions en Israël même dans les rangs de la population juive et jusque dans les rangs de la classe politique de l'Etat sioniste. Désireux de se démarquer tactiquement du Likoud au pouvoir, le Parti travailliste en a profité pour mettre le gouvernement Begin en difficulté par le vote à la Knesset d'une motion de censure contre sa politique qui, sur la base de considérants de toutes sortes, a obtenu 58 voix pour et 58 contre. Menahem Begin, qui avait annoncé sa démission si un tel résultat devait intervenir, s'est ravisé pour que la chute de son gouvernement n'apparaisse pas comme une « victoire de l'OLP », comme la conséquence - même indirecte de la mobilisation des masses arabes des territoires occupés. Néanmoins, la crise gouvernementale n'en est pas résolue pour autant, et le ministre des Finances a annoncé que « des élections anticipées sont désormais inévitables ».

Mais Menahem Begin pourrait aussi envisager de se tirer de ce mauvais pas par une nouvelle fuite en avant militaire. Ces derniers jours, des personnalités gouvernementales ont adressé des mises en garde répétées aux Palestiniens du Liban, qui peuvent être autant de prétextes à une nouvelle sanglante aventure militaire au Liban. Le dimanche 21 mars, Ariel Sharon a adressé plusieurs avertissements au nouveau président égyptien Hosni Moubarak. D'après le Monde du 24 mars, ils se résument comme suit : « Israël ne restituera pas le Sinaï à la date prévue si, d'ici là, les litiges sur le tracé frontalier n'ont pas été résolus ; l'Etat hébreu envahira la péninsule (le Sinai) dans les vingt-quatre heures en cas de violation des accords de Camp David ; les négociations israélo-égyptiennes sur l'autonomie des territoires occupés auront lieu à Jérusalem ou n'auront pas lieu ; enfin, en cas d'impasse, Israël annexera la Cisjordanie. »

Face à la politique annexionniste poursuivie par le gouvernement Begin et aux dangers de guerre qu'elle comporte, ces mobilisations organisées en Israël même contre la répression, notamment par le Comité contre la fermeture de l'Université de Bir Zeit, sont donc très importantes. Le fait que le « Mouvement pour la paix maintenant » se soit mobilisé contre la politique menée par Menahem Begin et Ariel Sharon dans les ter-

Men appelant à une manifestation qui, le samedi 27 mars à Tel Aviv, a réuni plusieurs milliers de personnes, est aussi un fait éminement positif. Tout comme l'est l'appel à la grève de solidarité lancé à la population arabe d'Israël pour le mardi 30 mars.

Pourtant, le combat des masses arabes de Cisjordanie, de Gaza et de la communauté druze du Golan, risque de se retrouver isolé face à la répression massive et implacable de l'Etat sioniste. Et ce d'autant plus que les capitales occidentales sont restées très mesurées dans leurs dénonciations de la politique sioniste et que les bourgeoisies arabes de la région adoptent une attitude prudente, de peur des représailles militaires israéliennes et de la contagion possible des mobilisations dans leur

Les responsables socialistes du gouvernement français sont aussi d'une extrême discrétion dans leur condamnation de la répression sioniste. Prudence que le président François Mitterrand n'a pas eue lorsqu'il est allé cautionner le gouvernement Begin, quelques semaines seulement avant la nouvelle offensive répressive de ce dernier en Cisjordanie.

Le mouvement ouvrier et anti-impérialiste doit donc impérieusement trouver les moyens d'une solidarité efficace et rapide avec l'héroïque résistance des masses populaires arabes contre l'annexion des territoires occupés par Israël.

Vincent KERMEL 27 mars 1982.

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