Election et répression, la stratégie impérialiste en Amérique centrale
EPUIS la victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua en juillet 1979, l'Amérique centrale est balayée par un tourbillon révolutionnaire. Pour s'y opposer, l'impérialisme américain s'est engagé à fond derrière les dictatures centro-américaines. Mais à la fois pour justifier un tel soutien auprès de l'opinion publique américaine et pour rechercher une stabilisation à plus long terme de la domination capitaliste, les stratèges de Washington tentent d'impulser, dans ces pays, des processus électoraux. Poudre aux yeux pour les institutions internationales et les représentants et sénateurs du Congrès américain, mais aussi tentative d'unir les représentants des classes dominantes centro-américaines derrière la stratégie américaine, tel est l'objectif de la Maison Blanche à travers ces élections. Cela n'empêche nullement les USA d'apporter l'aide financière et militaire nécessaire pour tenter de marginaliser les mouvements révolutionnaires armés — pour ensuite mieux les écraser - et faire ainsi reculer pour des décennies le mouvement populaire anti-dictatorial dans cette
Pourtant, coincée entre la radicalisation des luttes populaires mûries par une situation d'inégalité sociale particulièrement aiguë, et le projet ultra-réactionnaire de dirigeants fascistes appuyés par l'oligarchie locale et disposant d'une influence importante dans les corps répressifs, l'espace politique pour une orientation « réformatrice » est inexistant. L'alignement de la Démocratie chrétienne salvadorienne sur les forces armées en est une preuve.
LES PRÉCEDENTS DU HONDURAS ET DU GUATEMALA Ainsi, les élections de novembre 1981 au Honduras, effectuées sous l'œil vigilant de l'armée, ont porté au gouvernement les représentants d'un Parti libéral qui reste sous la haute surveillance des forces répressives. La nomination du colonel Gustavo Alvarez Martinez comme chef de l'armée en a été une confirmation immédiate. Ce dernier ne vient-il pas d'affirmer que les droits de l'homme n'ont pas été créés pour « protéger les guérilleros ni les terroristes » et qu'il ne permettrait pas que l'on « introduise au Honduras le terrorisme, parce que c'est anti-patriotique, inhumain et anti-chrétien » (Inforpress, 18 mars 1982). Quelle que soit la démagogie sur la « démocratie hondurienne », l'aide militaire US qui vient d'augmenter de 50 % va profiter principalement au renforcement des forces ré
Au Guatemala, où les élections du 7 mars ont été un fiasco total (cf. Inprecor numéro 121, du 22 mars 1982), c'est au coup d'Etat qu'ont eu recours les partisans de Washington. Une coalition d'officiers supérieurs représentant différentes nuances de l'opposition bourgeoise au régime du général Romeo Lucas Garcia a pris le pouvoir le 23 mars dernier. Annonçant la suspension des partis politiques, de la Constitution, du Parlement et dénonçant les élections du 7 mars dernier comme frauduleuses, la junte militaire dirigée par le général Rios Mott, ancien candidat soutenu par la Démocratie chrétienne aux élections de 1974 et comprenant un membre éminent du tionale (MLN) d'extrême-droite, n'a pas trouvé d'autres moyens pour sauver la face de la dictature avant qu'il ne soit trop tard. La nouvelle junte se contente pour l'instant d'annoncer que « l'armée est tout à fait capable de gouverner le pays » et d'affirmer sa volonté de construire « une nation par Dieu, avec Dieu et pour Dieu », ce qui reste assez vague. Mais on peut être sûr qu'elle ne renoncera nullement à la répression.
Batailles de fractions au sein des forces armées, débats et divisions entre les représentants des classes dominantes, voilà ce que ces élections et leur contrepartie, le coup d'Etat militaire, ont toujours signifié en Amérique centrale. ELECTIONS ET GUERRE CIVILE AU SALVADOR
Au Salvador, cela est plus vrai que jamais. Alors même que seul l'appui massif des Etats-Unis à la Junte militaire et démocrate-chrétienne empêche sa défaite, alors qu'il ne manque au Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) qu'une amélioration de son matériel militaire lourd pour passer de l'attaque à la destruction des casernes des forces dictatoriales, que peut bien signifier le processus électoral initialement envisagé par Washington dans le cadre d'une perte de vitesse supposée des forces révolutionnaires ?
Depuis quelques semaines, les forces du FMLN ont accentué leur pression militaire sur les centres urbains. L'armée se trouve sur la défensive. Les témoignages que nous publions ci-après en témoignent.
L'envoyé spécial du journal le Monde note que le dimanche 28 mars « a vu une impressionnante démonstration de force militaire de la guérilla ». Malgré le déploiement des forces répressives, les unités du FMLN ont paralysé les transports, ef fectué de nombreuses incursions dans la capitale, lancé des attaques simultanées contre cinq chefs-lieux sur quatorze, empêché le déroulement des élections à Usulutan, et ont occupé environ 25 agglomérations.
Dès avant le scrutin, les USA affirmaient qu'une participation de 30 % de votants serait un important succès. La peur de la répression - les cartes d'identité des électeurs sont tamponnées après le vote — provoquera peut-être une telle participation. Toutefois, les résultats électoraux ne peuvent rien signifier de nouveau pour les masses populaires.
Une majorité relative à l'Assemblée constituante sera probablement obtenue par la Démocratie chrétienne de Napoléon Duarte. Mais cela n'empêchera pas l'alliance de l'ARENA (AIliance républicaine nationaliste) du major Roberto d'Aubuisson - dont le porte-parole, Willi Aleman explique à qui veut l'entendre que l'on « peut exterminer la guérilla en trois mois ... à condition d'avoir du napalm » - et des autres formations d'extrême-droite d'obtenir une majorité de blocage dans cette instance. Le risque de minorisation des alliés démocrates-chrétiens des USA rendra encore plus difficile la politique américaine au Salvador.
Les petits bourgeois, les membres de l'oligarchie et les élé ments des corps répressifs qui appuyent l'ARENA pousseront encore plus à la confrontation avec la guérilla. La division au sein des forces armées s'en trouvera accentuée.
Les élections du 28 mars n'auront donc même pas mis un terme à la crise de la dictature, bien au contraire. Les EtatsUnis s'orientent d'ores et déjà vers un soutien au gouvernement qui émanera de la nouvelle recomposition au sein de l'As-
L'avenir sera toujours déterminé par les rapports de forces politiques et militaires sur le terrain, qui ont évolué récemment en faveur du FMLN. La perspective d'une intervention impérialiste directe ou par alliés argentins interposés ne se trouve donc pas dissipée. La solidarité internationaliste avec la révolution salvadorienne reste dès lors une tâche de l'heure.
29 mars 1982.