Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

A la veille de la mascarade électorale

· Inprecor n° 122, 5 avril 1982 · p. 6-7 · 2 484 mots

El Salvador Syndicalisme Amérique centrale

Le FMLN poursuit l'approfondissement

ORRESPONDANT du magazine culturel suédois de gauche ETC, Lars Palmgren a parcouru ces derniers mois toute l'Amérique centrale et s'est rendu à plusieurs reprises au Salvador. Une série de ses reportages au Honduras et au Lars PALMGREN

15 mars 1982. - La tentative de la et démocrate-chrétienne du Salvador pour présenter les prochaines élections comme que du conflit » a définitivement échoué. Si les élections se tiennent effectivement le dimanche 28 mars - le démocrate-chrétien Bustamante, président du conseil général électoral a promis qu'elles se tiendront « même si c'est sous les tirs croisés des armes à feu » - ce sera, plus que tout autre chose, la preuve du fiasco politique

Le président Napoleon Duarte et le ministre de la Défense, le général José Guillermo Garcia entre autres, ont été contraints de reconnaître que la seule solution est désormais « la solution militaire ». Dans des discours tenus récemment, tous deux - en un moment d'honnêteté involontaire - ont aussi admis que, sans un accroissement de l'aide militaire des Etats-Unis, leurs forces peuvent sortir victorieuses de la confrontation en cours.

La principale raison de ce fiasco est que les révolutionnaires du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) - contrairement aux analyses de la Junte et du département d'Etat nord-américain - ont renforcé leurs positions à tous les niveaux au cours de l'année 1981, dans la foulée de l'« offensive générale » déclenchée le 11 janvier 1981.

C'est en effet à la suite de l'offensive de janvier que la Junte a mis sur pieds ses plans pour des élections. La précondition pour que ces élections aient quelque cré-

- et c'est bien comme cela que c'était compris, à la fois par la Junte et par ses conseillers américains - était que le FMLN soit neutralisé, ou pour le moins isolé des centres urbains. Et l'analyse que les experts de la Junte faisaient après janvier 1981 était que les conditions leur étaient favorables pour une offensive vie. torieuse contre le FMLN dans les mois

Les stratèges de la Junte avaient même élaboré un timing précis pour leur offensive, qui prévoyait la neutralisation et des révolutionnaires pour avant août ou septembre 1981 au plus tard. Ce plan supposait que les élections pouvaient être ensuite organisées et qu'il y aurait bien une marge de six mois « de de tranquillité » assurées pour de son implantation populaire mascarade électorale salvadorienne. Jusqu'à la fin de l'année 1981, la brigade Atlacatl, avec d'autres unités, a monté pas moins de 46 offensives impliquant plus de 8 000 hommes de troupe contre les « zones contrôlées » par la guérilla. Aucune de ces opérations n'a réussi.

Dans le même temps, 3 000 hommes de troupe de la Junte étaient mis hors de combat, dont pres de 800 tues, pour la seule brigade Atlacatl. Ainsi, « la paix et la tranquillité » indispensables à la campagne électorale n'étaient pas établies en août. Pendant ce temps, les révolutionnaires lançaient une offensive qui, avec ses hauts et ses bas, se poursuit jusqu'aujourd'hui.

LE BILAN DE L'OFFENSIVE

DE JANVIER 1981 Le fait que les travailleurs n'aient pas suivi en masse l'appel du FMLN à la grève générale en janvier 1981 n'a pas signifié comme le pensaient les assesseurs de la Junte - que le FMLN était en train de perdre de l'influence parmi les travailleurs. Au contraire, cela a été une expression de la politisation en cours parmi les travailleurs. Ceux-ci ont bien vu que le FMLN n'avait manifestement pas la capacité militaire de défendre la grève et ils savaient, par leur expérience propre, que les troupes de la Junte n'hésiteraient pas à prendre prétexte de la grève pour organiser un massacre. La conclusion que le FMLN en a tirée a été qu'aucune grève ne serait possible tant que n'existerait pas la capacité militaire pour la défendre. Les mesures que les révolutionnaires ont mis en œuvre dans les villes ont donc large. ment tendu à créer cette capacité.

Un exemple en est que la milice du FMLN, aujourd'hui dans les villes, n'est pas seulement mieux armée et entraînée, mais c'est une milice qui - au contraire de celle d'il y a un an - est organisée au sein de la classe ouvrière, dans les usines et sur les lieux de travail, et même dans les structures syndicales qui existent encore. La milice ouvrière ne prend pas part au travail de sabotage quotidien ni à certaines actions de propagande. Elle est préparée pour la situation qui se développera en rapport avec des actions de grève encore plus étendues.

Dans le même temps, les unités du FMLN dans les villes se sont renforcées numériquement et ont été mieux armées

Salvador a récemment été publiée par le quotidien mexicain Nous publions ci-dessous son témoignage à la veille de la et mieux organisées. Dans les zones rurales contrôlées par la guérilla, l'organisation a également été améliorée en rapport avec les tâches militaires, pour faire en sorte que ces zones puissent résister aux offensives de la Junte et pour garantir que les « zones contrôlées » continuent à servir de base arrière, avec tout ce

Dans le but de résoudre ces problèmes, un pont devait être jeté entre la population civile et les unités militaires du FMLN. Aujourd'hui, dans une bonne partie des « régions contrôlées », la production et la distribution sont totalement collectivisées et gérées par des conseils de production qui organisent les brigades de production et décident du plan de production et de distribution.

Par ailleurs, le ravitaillement en denrées alimentaires qui ne sont pas produites dans les « zones contrôlées » a commencé à être organisé collectivement. La réunion qui s'est tenue en janvier avec les représentants des conseils de production de tout le Front central, qui inclut les provinces de Chalatenango, Cabanas et San Vicente, en a été la meilleure expression. A cette assemblée ont été discutés les problèmes de la fixation des prix et des moyens de contrôle sur les prix des denrées alimentaires non produites dans les « zones contrôlées ».

Une autre manifestation de ces progrès est le développement de l'encadresanitaire et de l'éducation. Aujourd'hui, il n'y a pas seulement un grand nombre d'antennes médicales et de cliniques - aussi primitives soient-elles - mais aussi un nombre important de brigades médicales volantes qui soignent la totalité de la population.

De la même manière, l'éducation a été améliorée. Il y a beaucoup plus d'écoles pour les enfants qu'auparavant, en plus d'un travail régulier pour apprendre à lire aux adultes.

Comme dans les villes, la milice a été améliorée dans le reste du pays. C'est aussi vrai, pour une bonne part, pour « l'armée révolutionnaire régulière ». beaucoup de « zones contrôlées », il y a aujourd'hui des écoles militaires, qui ont contribué à généraliser à la fois l'expérience militaire et politique.

Le système de communications, qui était relativement peu développé en ianvier 1981, joue aujourd'hui un rôle décisif. Cela est vrai aussi bien pour Radio

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Venceremos - qui a régulièrement émis tous les jours (avec une brève suspension de ses émissions en décembre) depuis «l'offensive générale » - que pour les communications à l'intérieur des fronts et entre les différents fronts.

Venceremos reflète dans une large mesure la croissance de l'autorité conquise par le FMLN au cours de l'année passée. Nombre des initiatives prises par la station de radio (par exemple, l'organisation d'une protestation publique pour commémorer l'assassinat de l'archevêque Romero, pour collecter des souliers pour la guérilla, et plusieurs autres campagnes de propagande) ont eu un grand impact même là où le FMLN n'est que peu ou pas du tout présent physiquement. D'ailleurs, Radio Venceremos a joué un rôle important en tant qu'organe d'information, en donnant des directives concrètes exprimant la ligne politique générale du FMLN. Depuis la fin de janvier 1982, une seconde station de radio, Radio Farabundo Marti, émet au Salvador. Aujourd'hui, il y a aussi un système de communications radio qui rend possible des échanges constants entre les différents fronts aussi bien qu'entre les différentes unités de chaque front. Cela permet un niveau de coordination des actions militaires qualitativement différent de ce qui était possible un an auparavant.

Une grande importance a été accordée au travail de solidarité internationale au travail diplomatique contrer les différentes campagnes internatinales de la Junte et des Etats-Unis.

LES PROGRES DU FMLN Tout cela et d'autres changements encore ont résulté de l'expérience tirée de par les révolutionnaires. Cette expérience souligne non seulement le fait que les révolutionnaires ont été capables de reprendre l'initiative sur tous les terrains, mais que leurs actions ont été beaucoup plus étendues et efficaces qu'auparavant.

Les actions de sabotage en sont un exemple. Les actions militaires se sont également modifiées. A l'est et au sud du pays, elles ont davantage eu lieu dans les grands centres urbains tels que San Miguel, Usulutan et La Union. Ces actions ont, y compris, pris la forme d'attaques contre les casernes à l'intérieur des villes et, partiellement, celle de la mobilisation de la population dans des actions para-insurrectionnelles. A plusieurs occasions, en janvier 1982, les casernes de ces villes ont été attaquées directement. Les révolutionnaires sont venus dans les villes en camion et ont pris position. La population les a aidés à construire des barricades, a apporté la nourriture et renforcé le système de communications. En plus d'une occasion, les soldats ont déserté leurs casernes.

Un aspect remarquable des actions militaires de ces derniers mois, c'est que les attaques contre les petites garnisons des petites localités et des villages se sont développées sur une plus large échelle. Elles étaient déjà une réalité quasi quotidienne auparavant, mais il s'agit désormais d'une espèce de guerre de position, visant à faire la démonstration de la présence de la guérilla. Le résultat de ces attaques est allé jusqu'à la destruction complète de certaines de ces garnisons. C'est ce qui est arrivé, pour ne prendre que deux exemples, à Nueva Trinidad et à San Sebastian dans la province de Chalatenango. plus, toutes ces actions ont été menées, en coordination avec d'autres initiatives, à un tout autre niveau que précédemment.

Autre changement : les révolutionnaires sont maintenant présents dans toutes les provinces du pays. A Santa Ana, après janvier 1981, le FMLN n'avait pratiquement plus d'activité. Ces derniers mois, d'importantes actions s'y sont déroulées. C'est également le cas pour la zone frontière avec le Guatemala. Dans la province

Sonsonate, où se trouvent plusieurs plantations importantes, mais ou les révolutionnaires n'avaient pas une implantation très significative, le FMLN développe aujourd'hui quotidiennement une activi-

Le FMLN a renforcé sa présence et sa capacité d'initiative. C'est évident pour tout le monde au Salvador. Et c'est en de l'expérience personnelle de cette situation que beaucoup de gens - y compris dans les milieux bourgeois et petits-bourgeois - perçoivent le discours de la Junte sur les élections comme un jeu

Un tel scepticisme est aceru naturellement par la nature des partis qui prennent part aux élections. En plus du Parti démocrate-chrétien (PDC) aujourd'hui au pouvoir avec les militaires, cinq partis ont été autorisés à prendre part aux élections.

- Le Partido d'Orientacion Popular (POP), dont le dirigeant José Alberto Medrano, qui a commandé la Garde nationale, est davantage connu comme fondateur de l'organisation paramilitaire ORDEN.

— le Partido de Conciliacion Nacional (PCN), qui soutient l'ancien dictateur, le général Humberto Romero, renversé par le coup d'Etat d'octobre 1979 qui a porté au pouvoir la Junte actuelle. Ce parti a joué un rôle actif dans la fraude massive lors des deux dernières élections au Salvador. Aujourd'hui, on trouve notamment parmi les supporters du PCN le ministres de la Défense José Guillermo Garcia et le chef de la Garde nationale, le général Carlos Eugenio Vides Casanova.

le Partido Popular Salvadoreno (PPS), en dépit de sa dénomination, est un parti ouvertement conservateur étroitement lié à l'oligarchie terrienne.

l'Accion Republicana Nacionalista (ARENA), un nouveau parti dont le dirigeant est le major Roberto d'Aubuisson, leader bien connu du gang para-militaire criminel et anticommuniste fanatique. Au début de 1980, d'Aubuisson a été limogé de l'armée parce qu'il prônait la prise du pouvoir totale par les militaires. Un mandat d'arrêt a même été délivré contre lui. Quand on a demandé récemment au ministre de la Défense si le mandat d'arrêt était toujours valable, puisque d'Aubuisson était revenu au Salvador et qu'il prenait ouvertement part à la vie politique, il a répondu : « Je ne sais pas. »

- l'Accion Democratica est un nouétroitement lié aux groupes d'affaires et aux cercles de l'establish-

Entre ces cinq partis et le Parti démocrate-chrétien (PDC) au pouvoir, s'est développé un violent débat au cours de ces derniers mois. Les cinq partis « d'opposition » ont accusé les démocrates chré tiens et la Junte d'avoir concocté une loi électorale visant à garandir la victoire démocrate-chrétienne.

En plus de ces critiques contre la Junte, certains groupes, en particulier dans les milieux d'affaires, critiquent la politique qui a été suivie. « La crise économique, disent-ils, n'est pas le fruit de la guerre mais de la politique économique impulsée par les démocrates-chrétiens. » C'est une politique que de nombreux cercles patronaux, ainsi que l'ARENA et le PCN, caractérisent carrément de « crypto-communiste ».

Il est très difficile pour la bourgeoisie de trouver une solution au conflit existant entre ces six partis. Ce problème est aggravé par la perte d'autorité des forces armées de la Junte en tant que telles, que les six partis prétendent tous restaurer.

« Les forces armées sont la garantie de la volonté souveraine du peuple », affirment en substance les radios gouvernementales à peu près toutes les demi-heures. L'expérience à prouvé aux Salvadoriens que c'était là un mensonge.

La désintégration se développe dans plusieurs secteurs de l'armée, y compris parmi les militaires professionnels de la Garde nationale, dans la police nationale et la police rurale. Dans ces unités sont apparus des signes de rupture de la discipline militaire. Certains groupes parmi elles agissent pour s'enrichir eux-mêmes. Cela prouve qu'il peut devenir de plus en plus difficile, malgré la brutalité croissante des soldats, de les utiliser dans de véritables actions militaires.

Dans l'armée, qui est une armée de conscription même si la plus grande partie des soldats sont enrôlés de force, la démoralisation et le refus de combattre sont de plus en plus répandus. Il est courant pour les soldats d'admettre presque ouvertement qu'ils préféreraient rentrer chez eux à la maison, ou ter, pour éviter d'avoir à combattre. Ces dernières semaines, ont couru des informations sur des petites mutineries qui auriaent eu lieu dans au moins deux bases

Même dans la brigade Atlacatl serait apparu un mécontentement dû au fait que cette brigade est chargée de pratiquement toutes les actions d'envergure contre les révolutionnaires. Le fait que la répugnance à combattre soit même en train de gagner cette brigade d'élite symbolise sans doute l'avenir qui attend la Junte.

Lars PALMGREN Amérique centrale, 15 mars 1982.

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