PRES avoir applaudi sans aucune pudeur au « triomphe • de la démocratie électorale » dans un pays ou la dictatu-re en place porte la responsabilité de 30 000 morts depuis 1979, la grande presse et les diplomates américains commencent à changer de ton. C'est dire si les contradictions politiques suscitées au sein de la Junte militaire et démocrate-chrétienne par les résultats électoraux vont rapidement prendre le pas sur tout le reste.
Alors que les estimations les plus favorables attendaient 500 000 électeurs, sur un corps électoral d'environ 2 millions de personnes, alors que le Conseil central électoral n'avait envisagé l'impression que de 800 000 bulletins de vote, la dictature a cependant annoncé une participation électorale de 1,2 million de personnes.
UNE FRAUDE QU'IL FAUT DENONCER Pourtant, comme le note le bulletin d'information de la représentation du FMLN-FDR en France, daté du ler avril 1982, « la manipulation des résultats électoraux est évidente : lundi 29 mars à 18 h 30, le Conseil central des élections annonçait un total de 376 814 votes, après vingt-quatre heures de dépouillement. Mais, à peine douze heures plus tard, c'est-à-dire le mardi 30 mars à 6 h du matin, il annonçait 747 256 votes validés. Il aurait donc été dépouillé en douze heures, la nuit, autant de votes que pendant les vingt-quatre heures précédentes ». Et la déclaration du FMLN-FDR ajoute que « la vieille histoire de la fraude électorale de 1972, connue sous le nom de "votes de nuit", se répète ».
Le déroulement même de ces élections - « protégées » par l'armée surveillant les urnes en plastique transparent, sans registre électoral, avec toute possibilité de fabriquer en masse de fausses pièces d'identité -, s'est ajouté aux intimidations diverses pour permettre ces résultats. Ainsi, les salaires des fonctionnaires et de certains travailleurs d'entreprises privées ont été retenus jusqu'après le 28 mars, où ils devaient être payés sur présentation de la carte d'identité comportant le tampon qui attestait de la participation aux élections. Cela explique sans doute les 155 121 votes blancs ou nuls compta-
Ces élections n'ont pourtant pas seulement été celles des classes dominantes salvadoriennes et des forces petites bourgeoises urbaines qu'elles polarisent. Leur résultat porte avant tout la marque des forces répressives. L'armée ne s'est pas opposée frontalement à la tactique électorale de la Démocratie chrétienne et de Washington. Elle s'y est adaptée pour en retirer finalement tout le bénéfice, en permettant la « légalisation » des formations politiques d'extrême droite. Si la Démocratie chrétienne de Napoleon Duarte est créditée de 40,65 % des suffrages, l'ARENA du fasciste Roberto d'Aubuisson aurait obtenu 29,12 % des voix, et le Parti de conciliation nationale (PCN), formation traditionnelle de la dictature dirigée par le fondateur du groupe paramilitaire Orden, obtiendrait 18,57 % des votes.
Ainsi, au lieu de plébisciter la Démocratie chrétienne en lui donnant une plus grande légitimité internationale, les résultats des élections du 28 mars renforcent les formations fascisantes et les fractions militaires qui leur sont liées. Alors que la Démocratie chrétienne ne dispose que de 24 sièges à l'Assemblée constituante, les formations d'extrême droite en comptent 36 au total.
L'embarras de Wasington, dont les conseillers ont mis tant de soin à essayer de confectionner une image « réformatrice » à la Junte salvadorienne, est évident. A la veille des élections, le secrétaire d'Etat Alexander Haig affirmait que les USA soutenaient la Junte à cause de sa capacité à conduire des « réformes ». La Démocratie chrétienne était donc, en quelque sorte, la dernière caution justifiant publiquement le soutien impérialiste. Aujourd'hui, cette carte maîtresse de Washington risque fort d'être tenue à l'écart du futur gouvernement, ou mise en minorité en son sein. Ronald Reagan a d'ailleurs publiquement reconnu que la réussite électorale de Roberto d'Aubuisson donnerait aux USA « de grandes difficultés » si le gouvernement revenait sur les « réformes » de Napoleon Duarte (News-
En effet, l'ARENA, qui est financée par des banquiers et des propriétaires fonciers réfugiés à Miami, prône la dénationalisation des banques et la restitution à leurs anciens propriétaires des terres distribuées par la timide réforme agraire démocrate-chrétienne. Les tractations vont donc bon train autour de la composition du futur gouvernement. Et l'ambassadeur US à San Salvador joue de tout son poids pour essayer de négocier le maintien, de plus en plus aiéatoire d'ailleurs, d'une couverture de « réformes » à la politique répressive de la dietature.
Aussi, cette mascarade électorale ne signifie-t-elle nullement une marginalisation des forces du FMLN. Bien au contraire, le dirigeant démocrate chrétien Julio Rey Prendes attestait de l'affaiblissement de la Junte en affirmant récemment que si sa formation se trouvait « marginalisée, dans l'opposition (...), de nombreux Salvadoriens ayant perdu la foi en la démocratie rejoindront la gauche ». Parallèlement à la manœuvre électorale de la dictature, les forces de la guérilla ont poursuivi le renforcement de l'organisation de réseaux clandestins dans les centres urbains et multiplié leur capacité d'initiative militaire. Radio Venceremos a récemment annoncé que le FMLN entendait célébrer le ler Mai « avec des combats populaires et la préparation d'une insurrection » (International Herald Tribune, 5 avril 1982), réaffirmant ainsi sa perspective stratégique de renversement de la dictature, tout en maintenant sa disponibilité pour des négociations.
Dès lors, il faut toujours craindre des actions militaires impérialistes. De nombreux entretiens entre des diplomates américains et des responsables militaires argentins attestent de la mise en application de plans contre-révolutionnaires en Amérique centrale autour de la constitution d'une « force d'intervention interaméricaine » avalisée par l'Organisation des Etats américains (OEA). Le Monde du 8 avril 1982 notait que « dans cette hypothèse, un crédit de 50 millions de dollars permettrait à l'Argentine de fournir du matériel militaire, des avions légers, des chars, des fusées et des roquettes, des moyens de transport à une "force interaméricaine d'intervention"».
Le général Alfredo Balin, récemment nommé ambassadeur d'Argentine à Panama, serait chargé de coordonner toutes ces opérations contre-révolutionnaires dans la région centro-américaine. C'est dire si l'appel à la solidarité mondiale, lancé depuis Mexico par le Forum international de solidarité avec le peuple du Salvador vient à point nommé pour répondre à la récente manœuvre électorale impérialiste et aux préparatifs contre-révolutionnaires en Amérique centrale. Il se doit d'être largement repris, diffusé et entendu.
8 avril 1982.