Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

La crise de la dictature à la veille de l'expédition des Malouines

· Inprecor n° 123, 19 avril 1982 · p. 4-6 · 3 853 mots

Argentine et Chili Économie mondiale

La crise économique apparaît sans possibilités de redressement à court terme. Les chiffres de 1981 ont été sans pitié : plus de 6 % de recul du produit intérieur brut (PIB), une chute dramatique de la production industrielle, un nouveau record en matière d'inflation, une croissance du déficit budgétaire, une dette extérieure en constante expansion jusqu'à atteindre 34 milliards de dollars, une baisse des prix des céréales ... La crise a atteint les grandes entreprises. De janvier à octobre 1981, on a produit 1 148 tracteurs et on en a importé 1051. Il suffit de comparer avec octobre 1976, où on en

« Dans un monde en récession, a dit le président de l'Union industrielle argentine (UIA), J. Hirsch, nous ne pouvons pas apparaître comme une ile, ainsi qu'on prétendait l'imaginer quand Martinez de Hoz était ministre de l'Economie, quand on affirmait qu'il n'y avait ici ni chômage ni problèmes importants dignes d'être pris en considération. En réalité, un mécanisme artificiel a alors été mis en mouve ment, comme si on avait réussi pendant un temps à doper un malade au point de provoquer son euphorie, pour le laisser ensuite tomber vertigineusement. C'est un peu ce qui est arrivé. » (Economista, 5 février 1982).

Le chômage a encore augmenté ces derniers mois. Les bureaucrates syndicaux avancent le chiffre de 1 700 000 chômeurs. Un rapport de la hiérarchie catholique arrive au chiffre de 1 800 000, alors qu'un recensement des caisses de secours comptabilise 2 700 000 bénéficiaires. En tout cas, entre chômage et sous-emploi, on peut parler sans risque d'erreur de 3 millions de personnes si ce n'est davantasur une population totale de Quel est le remède préconisé par Juan Aleman, le nouveau ministre l'Economie ? Tout d'abord, selon lui, il faut soumettre l'inflation à un traitement de choe, « à la chilienne » ... Et la crise ? On verra plus tard! Mais la diminution du déficit budgétaire - par le biais du blocage des salaires, du gel de l'investissement public, de la privatisation des

, combinée avec une réduction drastique de l'émission monétaire conduira à un approfondissement de la récession, sans la moindre garantie que l'inflation recule dans les proportions escomptées. Le manque de liquidités et les forts taux d'intérêts pourront atteindre un niveau insupportable pour les entreprises. Il y a déjà des indices de cela dans la discussion entre les patrons au sein de l'UIA, où deux ailes s'affrontent : celle qui dit qu'il faut accorder un délai au ministre, et celle qui dit qu'il faut l'affronter tout de suite, avant qu'il ne soit trop tard.

La dette extérieure signifie un intérêt annuel supérieur à quatre milliards de dollars. Il y a, cette année, pour plus de 7 milliards de dollars en dette et en intérêts, ce qui équivaut à plus des deux tiers des exportations.

Quant à la restitution au privé d'entreprises du secteur publie, elle pose les questions suivantes : combien et dans quels délais ? Martinez de Hoz considérait lui aussi cet objectif comme décisif. Il s'est pourtant retrouvé avec un secteur secteurs économiques les plus variés, y compris de nouvelles entreprises en faillite où il avait dû intervenir. C'est encore qui est en train de se produire avec l'entreprise Celulosa, dont l'Etat est le principal créancier, à travers la Banque développement (BND). Sera-t-il possible de vendre ces entreprises, plus les chemins de fer, les métros, les jusqu'aux richesses du sous-sol, comme le gouvernement se le propose ? Pourquoi ne l'a-t-il pas fait plus tôt, quand il pouvait compter sur un rapport de forces et un degré de cohésion bien meilleurs ?

La situation internationale propice à un drainage de capitaux dans des branches économiques qui ne garantissent pas un fort taux de profit, avec un marché intérieur rétréci (le revenu par te te des Argentins est en moyenne inférieur de 6,8% à celui de 1976), et sans perspective de reprise du commerce international à court terme, ou d'une expansion économique de l'Argentine en Amérique latine.

Mais ce n'est pas là le seul problème. L'obstacle majeur vient du fait que, dans un pays dépendant, l'appareil d'Etat hypertrophié continue à se développer pour garantir les investissements privés et assurer l'infrastructure de l'économie capita-

A trois reprises, on a demandé l'autoprivatiser l'entreprise Les trois tentatives ont échoué. On essaie à nouveau aujourd'hui, à un prix réduit. De même avee la raffinerie Nunorco. Dans d'autres cas, les privatisations sont des combinaisons et des tractations grossières qui finissent par une nouvelle situation de faillite, par exemple dans les cas de la raffinerie La Esperanza, de Cantabrica, de Bernalesa, de Swift, etc.

eu une avancée, c'est dans ce qu'on a appelé les privatisations périphériques : YPF (pétrole), Gaz del Estado (gaz), Entel (télécommunications), où il existe une interpénétration d'entreprises multinationales (comme Esso dans la distribution du gaz domestique) avec la bureaucratie militaire et étatique, ce qui a souvent donné lieu à la constitution d'entreprises fantômes ou à la solvabilité douteuse.

« Le prétendu gradualisme du programme économique du 2 avril 1976 était un euphémisme pour caractériser le compromis objectifs propres des principaux protagonistes du processus : le pouvoir militaire et la droite », affirme Aldo Ferrer dans son dernier livre, et il ajoute : « Les inévitables concesssions des dirigeants de l'économie au pouvoir militaire ont sévèrement conditionné l'appli cation du programme du 2 avril 1976 ... L'expansion de l'Etat est dans la nature meme d'un gouvernement militaire. »

On caleule que le budget militaire argentin sera, pour 1982, d'environ 4 milliards de dollars, soit environ 4,5 % du produit intérieur brut (PIB). Il faut ajouter à cela la manipulation discrétionnaire de comptes spéciaux et de la comptabilité des entreprises contrôlées par les mili-

La participation de Fabricaciones Miquantité de projets liés à des compagnies privées nationales et étrangeres (certaines avec très peu de capitaux nationaux, comme Ipako ou Indupa) de la chimie et de la pétrochimie, illustre clairement la croissance de ses activités au cours de la dernière période.

La responsabilité de l'establishment militaire dans la croissance colossale de la dette extérieure est indéniable mais difficile à chiffrer, vu les trucages des statistiques : « Les données de la Banque centra le sur la dette extérieure et la balance des paiements présentent un trou de 10 mil liards de dollars, dont la destination n'est pas mentionnée dans les statistiques officielles. C'est une somme considérable, qui ne peut être attribuée à des erreurs ou omissions dans les statistiques de la balance des paiements .. » (J. Baintrub et A. Ferrer, Clarin, 30 avril 1981).

Les innombrables projets de fabrication d'armement (tanks, avions, sous-marins, etc.) ont permis le développement douteux de certaines entreprises comme Pescarmona à Mendoza, qui était encore, il y a dix ans, une fabrique de bric-à-brac métalliques tels que montures de portes et de fenêtres, et qui est devenue aujour

Run monstre qui prétend concurrencer Allis Chambers dans la four niture des turbines pour Yacireta. Le secret de sa croissance, c'est le lien avec les Fabricaciones Militares (éléments pour les tanks TAM) et avec la Marine (projet de fabrication de sous-marins), à tel point

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qu'elle est en pourparlers avec Westinghouse pour acquérir la Siam. On peut en dire autant des ateliers Vacari de San Rafael, qui étaient il y a peu une entreprise d'enduits et de peintures, et vient aujourd'hui d'acheter le tour électronique le plus important d'Amérique du Sud. Cette entreprise produit les chenilles des tanks TAM. Nous pourrions dresser une longue liste d'entreprises de ce type.

La Marine, à travers son entreprise EDESA, a passé un accord avec la Guif Interstate Company et la Appalachian Company pour monter une entreprise de liquéfaction de gaz destiné à l'exportation vers les Etats-Unis (avec un contrat de vingt ans), avec un investissement total de 2,3 milliards de dollars.

La politique de désétatisation doit emprunter un chemin tortueux et difficile, tiraillée par les différents intérêts en jeu, par la crise du pays et par la crise mondiale. Les compagnies pétrolières impérialistes, interrogées sur la possible privatisation du sous-sol ont répondu : « La privatisation du sous-sol n'est ni nécessaire ni désirable. La Loi sur les hydrocarbures en vigueur remplit toutes les conditions prévues pour assurer la prospection et l'exploitation pétrolières en Argentine. » (Economista, 5 février 1982).

Le général Miret, secrétaire de la Planification, a dit qu'on ne pouvait parler sérieusement de privatisation du sous-sol pour l'instant, qu'il fallait des études sé. rieuses et qu'il y avait des problèmes plus urgents à résoudre.

Nous assistons aux premières convulsions autour de la politique économique du ministre Juan Aleman, à l'ébauche de nouvelles luttes au sein de la bourgeoisie, et on peut déjà percevoir clairement que nous ne sommes plus en 1976. Les marges de manœuvre se réduisent au fur et à me. sure que la crise s'approfondit. Le plus difficile, pour la dictature, c'est d'élargir sa base sociale et de parvenir, dans le même temps, à un accord avec l'ensemble des politiques bourgeoises autour du Plan économique de Juan Aleman.

En ce qui concerne le blocage des salaires, il y a aussi des désaccords. Les protestations contre l'augmentation des tarifs et des impôts sont de plus en plus massives. Il y a eu des manifestations de locataires dans des endroits comme Lomas de Zamora et Avellanada ; il y a également l'occupation de terres à Quilmes, qui dure depuis deux mois, malgré les multiples provocations et les actions répressives. Il faut ajouter à cela les innombrables protestations populaires qui traduisent la pression de la réalité, en même temps que l'existence de foyers naissants de résistan-

Dans les usines, le mécontentement économique pèse. Dans les grandes entreprises, les tentatives de licenciements massifs sont combattues par la mobilisation, comme à Volkswagen, avec l'occupation

La bureaucratie syndicale se heurte à plusieurs problèmes. d'eux : comment ne pas être totalement discréditée aux yeux de la base, alors que la majorité des bureaucrates veulent avoir de bons rapports avec la dictature et le disent sans retenue. D'autres comprennent qu'ils ne peuvent préserver leur propre espace sans

Run minimum à une politique d'opposition et ils tentent de joindre leur sort à la multipartidaria - coalition de directions de partis d'opposition —, ou de jouer un rôle dans la lutte interne au mouvement péroniste. A la tête de la Confédération générale du travail (CGT), Lorenzo Miguel ménage ses liens avec le gouvernement d'un côté (il est ami personnel du colonel B. Menendez, sous-secrétaire du ministre de l'Intérieur), avec le chef de file du péronisme Bittel de l'autre, sans rompre les ponts avec l'amiral Emilio Massera, membre de la junte lors du coup d'Etat de 1976, aujourd'hui passé à l'opposition. En jouant sur ce large éventail, il a réduit les possibilités pour la CNT-20 (Confédération nationale des travailleurs), T'aile de la bureaucratie prête à tout type d'accord avec les militaires, de se présenter comme l'unique interlocuteur de la dictature, situation qui ne lui a guère profité jusqu'à présent. Enfin, la tendance Ubaldini s'oriente vers une alavec des cadres régionaux combatifs et des cadres moyens de la CGT, tout en jouant parmi eux un rôle modérateur ou pompier. Certains voient dans ce secteur un point de rallie. ment possible pour les courants combatifs, actuels et futurs. Ubaldini lui-même joue ce jeu, reçoit tout le monde, écrit dans le journal Clarin sur le film Norma Rae, embrasse avec effusion les mères de tions et les luttes entre les bureaucrates, il ne faut pas s'attendre à ce que l'un d'eux prenne l'initiative d'impulser l'activité autonome de la classe ouvrière. A l'avenir, une fois l'approfondissement des luttes ouvrières devenu effectif, nombre d'entre eux voudront jouer les Lech Walesa. Mais c'est encore une autre histoire ...

De son côté, la multipartidaria veut donner l'impression de faire face sans faire face. Elle définit avec plus de clarté ce qu'elle ne veut pas être : elle ne souhaite pas être un front anti-dictatorial, dans la mesure où cette dynamique l'obligerait à s'appuyer sur le mouvement de avec les risques que cela implique. Elle ne veut pas non plus une polarisation contre les forces armées. Elle préfère une issue négociée avec les forces armées. Elle ne veut pas être une force indisciplinée et mal éduquée. Elle voit d'un mauvais œil les « excès », pour l'instant verbaux, de réunions où il y a des jeunes.

Dans un banquet où Alfonsin a pris la parole, ces derniers ont prononcé des discours incendiaires que les anciens ont écouté avec effarement, ces anciens qui ne veulent pas d'accords interprofessionnels entre les syndicats et les chambres patronales pour ne pas irriter la hiérarchie militaire. Ces messieurs veulent dialoguer et négocier directement avec le gouverne-

Mais la profondeur de la crise et les manquer de perturber cette idylle. Lors des dernières réunions de la multipartidaria se sont déjà esquissées deux tendances qui ne correspondent pas aux partis constitués, mais recoupent dans chacun des partis les mous et les durs : un secteur plus radicalisé avec une partie du péronisme, du radicalisme, de la DC, du Parti intransigeant contre secteur plus modéré avec une autre partie du péronisme, du radicalisme, de la DC ... La tendance modérée est majoritaire et détermine les rythmes de la multipartidaria pour le moment: « Non aux exces du passé ! », dit Bittel. Cependant, l'instabilité croissante ne pourra qu'aiguiser les tensions qui l'agitent.

Avec la reconnaissance du statut lé gal des partis politiques promise pour juin 1982 va se développer une nouvelle lutte interne et de nouveaux regroupements de forces vont apparaître. Malgré le caractère restrictif du projet de statut qui prévoit d'interdire à l'avenir toute référence aux assassinats et aux disparus et à la concep tion de la « lutte antisubversive » des forces armées, malgré l'interdiction de toute référence à la lutte des classes ou à l'internationalisme, il est probable que des luttes vont se développer au sein de ces formations où se sont regroupés des secteurs de la petite bourgeoisie radicalisée, y compris, dans une faible proportion, de la génération qui n'a pas connu l'expé rience de 1969 à 1976, c'est-à-dire depuis le Cordobazo (soulêvement de Cordoba) jusqu'à la chute du gouvernement d'Isa-

Les transformations intervenues dans leur expression dans le domaine politique, mais le processus peut être plus ou moins long, principalement en fonction du dé. veloppement des luttes au sein de la classe

Les cadres militaires sont cupés par la possibilité de luttes à court terme (ce qu'ils appellent « explosion sociale »). Ils essaient d'ausculter l'opinion de différents secteurs, à leur manière évidemment. On a appris que le Service de renseignements a commandité un soncomme s'il s'agissait d'une entreprise, dont le but n'était pas détection policière de militants, de la sensibilité de la population aux diverses questions d'ac-

Il y a un relâchement du contrôle culturel, surtout dans la capitale, où l'on peut écouter à la radio des choses inimaginables il y a peu, où l'on a pu assister au spectacle de la chanteuse Mercedes Sosa (le plus grand succès de ces derniers temps), ou encore voir certains films interdits depuis plus de cinq ans ...

On assiste parallèlement à des tentatives rétrogrades, comme les tractations avec la droite de l'épiscopat pour développer l'enseignement religieux dans les écoles en échange d'une modération des critiques de l'Eglise sur des thèmes comme les disparus ou le chômage. Le gouvernement offre en même temps un front commun pour s'opposer aux intentions du pape Jean-Paul II de renouveler la hiérarchie de l'Eglise argentine, considérée

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comme la plus réactionnaire d'Amérique latine. D'autre programmes télévisés a suscité une riposte immédiate connivence subuersion ».

de l'Eglise mérite qu'on lui porte une certaine attention. Les courants actuels de radicalisation parmi les catholiques n'ont rien à voir avec le tiers-mondisme de l'étape précédente, qui est entré en crise parallèlement au péronisme et aux organisations de la guérilla. Aujourassiste au développement d'un phénomène qui a pour points de référence le Nicaragua, la Pologne et les communautés de base du Brésil liées l'expérience du Parti des travailleurs (PT). De larges secteurs de la jeunesse sont liés à l'Eglise et constituent un ferment important dans une situation de crise généralisée.

Il convient de préciser les limites de l'ouverture. Il faut se garder des analyses qui envisagent un cours linéaire vers une issue électorale. Il faut aussi se garder des analyses qui ne perçoivent ni les changements en cours ni les inflexions de la situation. Ce qui devait constituer toute une période du processus de réforme institutionnelle, l'époside du général Viola, n'a duré que cinq mois. La figure du général Galtieri, propulsé au pouvoir comme homme fort et caudillo militaire, a effacé d'un coup de plume toute la mécanique institutionnelle mise au point par la dictature. Cela exprime le besoin, pour le parti militaire, d'éviter tout fonctionnement délibératif. Le général Galtieri peut remplacer le général Viola, mais il n'élimine pas les facteurs qui ont conduit à la ruptre de la cohésion.

La promotion en grade de généraux de division mutés ne correspond pas à un geste magnanime envers des collègues écartés, mais résulte de laborieuses négociations pour parvenir à l'équilibre de forces actuel. Les arrestations successives de l'ex-président (1966-1970) et général Juan Carlos Ongania, de l'amiral Emilio Massera, des généraux Leal et Menendez et d'autres chefs militaires répondent au même phénomène.

Ils ont un passé très noir qui les unit parfois, mais parfois aussi les sépare. Peuvent-ils rééditer aujourd'hui une nouvelle version du Grand accord national (GAN) proposé en 1972 par le général Alejandro Lanusse ? On pourrait arriver à la conclusion superficielle qu'ils vont tenter de le réaliser. Mais il y a une situation nouvelle, et les changements intervenus sont qualibeaucoup plus compliqué que le retour de Peron ou que la restitution du cadavre d'équivalent dans toute l'histoire du pays.

D'un autre côté, les généraux au pouvoir disposent bien de quelques avantages : la crise irréversible du péronisme (sans Peron) et la situation actuelle

Il faut cependant considérer le caractère évolutif des rapports de forces. Le temps commence à jouer contre la dictature, même si elle conserve encore le monopole de l'initiative face à l'impuissance traditionnelle de l'opposition bourgeoise.

président Augustin P. Justo (1932-1938), comme le général Alejandro Lanusse (1972-1973), le général pour objectif la vieille chimère de constituer un « parti officiel » doté d'une base sociale réelle. Mais sa réalisation est un casse-tête. Pour conquérir économique par-dessus bord. Or, l'armée a dû jouer le rôle des secteurs économiquement dominants se doter d'une expression politique nouvelle oligarchie argentine pourrait-elle avoir aujourd'hui son Ronald

Giscard d'Estaing? Rien n'est moins sûr. Parce que dans le cadre d'une crise très profonde, où aucun secteur (pas plus la dictature que l'opposition bourgeoise) ne se hasarde à proposer une date pour la fin de cette longue nuit, nous finirons par avoir un prolétariat relativement fort et une bourgeoisie relativement faible.

L'instabilité, les avancées les reculs, vont être des traits de toute la période à venir. Le mouvement ouvrier poura capitaliser tout ce qui affaiblit la dictature, s'il parvient à développer une activité indépendante. La classe ouvrière sera l'élément centralisateur du mouvement croissant pour les droits de l'homme et les droits démocratiques (mères, parents, etc.). Toutes proportions gardées, il convient d'étudier l'expérience espagnole : celle de l'apparition des Commissions ouvrières (CCOO) et aussi la situation actuelle. Seul le mouvement ouvrier peut être conséquemment antidictatorial et seul son programme peut offrir une issue à cette situation.

Tant en raison de l'évolution internationale qu'en fonction de l'évolution économique du pays au cours des derniéres décennies, un programme de Front populaire (natonaliste, populiste, ductiviste) n'a aucune base matérielle de concrétisation, Si l'on passe en revue les divers modèles de pouvoir ayant existé au cours des seize années passées, les mêmes programmes économiques et les mêmes hommes se sont succédés sans plus de succes les uns que les autres.

L'assassinat, ces derniers jours, de la militante du Parti socialiste des travailleurs (PST) Ana Maria Martinez, confirme qu'il n'y a pas de progression linéaire vers l'ouverture, bien qu'il faille signaler les nouvelles caractéristiques de la riposte que cet assassinat a suscitée : une généralisée, des déclarations des organisations les plus diverses, des commentaires à la radio, un éditorial de Clarin ... Il faut voir ce que va bien pouvoir inventer le ministère de l'Inté. rieur, qui s'est engagé à mener une enquête « approfondie » sur les faits, après que le pouvoir ait propagé initialement la version selon laquelle il s'agissait d'un règlement de comptes au sein de l'extrême gauche, pour une question de fonds ...

La première conclusion à tirer: ne pas baisser la garde ; il n'y aura pas de légalité offerte à l'avant-garde ouvrière ni aux militants révoutionnaires et socialis-

Dans une conférence de presse, un correspondant étranger a posé une question au général Galtieri : « Comment et jusqu'à quand l'ouverture politique est-elle compatible avec l'intervention directe de l'Argentine en Amérique centrale ? » Le général Galtieri a répondu avec ennui : « Journaliste intelligent ! » Bien sûr, ce n'était pas une réponse stupide. Mais, parmi les éléments d'instabilité, il faut inclure sérieusement la possibilité d'une participation directe des militaires argentins aux conflits d'Amérique centrale. Nous parlons d'intervention à découvert et non pas de l'intervention camouflée qui existe déjà, sans aucun doute possible, en ce moment.

Bien sûr, les généraux n'enverront pas de troupes ni de parachutistes sans le feu vert de l'impérialisme américain. Une intervention approfondirait encore la crise interne du régime et compromettrait la possibilité d'« ouverture ».

De plus, on ne peut écarter complètement la possibilité avec le Chili, ou avec les Britanniques à propos des fles Malouines (Falkland). Il ne faut pas confondre les rôles différents que jouent les guerres dans le dénouement des crises, dans le cas de pays capitalistes développés ou dans le cas de pays dépendants. Cependant, nous constatons dans divers secteurs du régime une pression constante dans le sens d'une solution de force contre le Chili et contre les dépendances britanniques; il suffit de lire l'organe de la Marine pour s'en rendre

Différents secteurs nationalistes poussent dans le même sens.

Le haut commandement militaire, à la suite des formidables dépenses militaires de ces dernières années, ne va pas perdre l'occasion, si elle se présente, de s'auto-justifier historiquement par un conflit réel. Les journaux ont récemment signalé qu'un avion avait survolé les plages de Mar del Plata en traînant une banderole énorme rejetant toute concession au Chili sur la délimitation de la frontière sur le canal de Beagle. En même temps, des journalistes et les commentateurs télévision, sur la plage, l'« opinion publique » ... Il s'est agi à la fois d'une exaltation du chauvinisme, et d'un test auprès des couches aisées de la population qui se trouvaient au bord de la mer à ce moment-là.

La campagne contre toute intervention militaire aux iles Malouines ou contre le Chili doit faire partie de la lutte pour les droits de l'homme et démocratiques, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, en coordination avec les travailleurs chiliens et britanniques, et avec la campagne de solidarité avec la révolution centro-américaine.

B. MIRALLES Buenos Aires, 24 février 1982. (article repris de Divergencia, revue marxiste révolutionnaire argentine publiée à Paris, mars 1982.)

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