Commission politico diplomatique du Frait ERINio Mettiede sintention
FMLN-FDR au Mexique. premier Forum international de solidarité Mexico les 27 et 28 mars 1982.
INPRECOR : - Quand l'offensive que vous avez lancée en janvier 1981 n'a pas atteint son but, on a pu penser que la révolution salvadorienne était au bord de la défaite. Il était difficile de comprendre comment vous pourriez résister, face à l'aide militaire croissante de l'impérialisme, à la Junte militaire et démocrate-chrétienne, dans un pays avec les caractéristiques géographiques du Salvador, entouré de frontières hostiles. Au contraire, quinze mois plus tard, vous avez mené une offensive militaire impressionnante, les zones libérées sont un fait établi, les activités pré-insurrectionnelles réapparaissent dans les villes ... Quelles sont les raisons politiques et sociales qui permettent d'expliquer cette nouvelle montée de la
Enrique GUATEMALA : - Il est important de rappeler en premier lieu quels furent les objectifs que nous nous étions fixés lors du déclenchement de l'offensive du 10 janvier 1981. Nous n'avons cessé de répéter qu'il ne s'agissait pas de lancer «l'offensive finale », mais seulement la première grande bataille stratégique du processus révolutionnaire. Dans la phase antérieure, il y avait eu un développement beaucoup rectionnelles de masse que des structures militaires d'avant-garde. C'était le produit de dix années de lutte militaire défensive, basée sur des coups de main, des embuscades, etc. Il fallait passer à une étape d'offensive stratégique. Nous avions besoin pour cela de bases à partir desquelles lancer nos attaques sur les villes et dans lesquelles nous pourrions créer les pre. miers embryons de notre armée régulière, de notre armée révolutionnaire.
Ainsi, après l'offensive du 10 janvier, nous sommes passés à l'étape que nous appelons de « résistance active , caracté. risée par l'acceptation du combat dans les conditions que nous considérions comme propices et l'esquive dans les autres cas. Nous avons créé alors les fronts de guerre et les premières zones sous notre contrôle politico-militaire. Comment avons-nous pu maintenir ces zones ? Eh bien, grâce à la participation politique des masses. Sans les formes de pouvoir populaire qui assodirigeant du FMLN interviewé pour Inprecor à l'occasion du avec le peuple du Salvador qui s'est tenu à cient les différents secteurs de la population aux diverses tâches de la guerre, de la production, de l'éducation, de la défense, et nous fournit des combattants pour notre armée, la situation actuelle serait inimaginable. La politique de génocide de la Junte pousse la population à comprendre que, dans l'affrontement en cours entre le peuple et la Junte appuyée par l'impérialisme, le seul endroit où elle se trouve à l'abri des agressions et des crimes, ce sont les zones libérées. C'est ce qui contribue à renforcer notre base sociale.
Une fois notre arrière-garde consolidée, nous avons commencé une phase de combinaison souple entre une guerre de position à partir des zones contrôlées, et une guerre de mouvement, de guérilla, là où nous sommes intéressés à réaliser une propagande armée et à mettre sur pied les structures insurrectionnelles de masse.
- Nous pouvons dire que, dans la phase postérieure à l'offensive de janvier, des aspeets importants de la situatin antérieure se sont modifiés. Il y en a un qu'il me paraît nécessaire de souligner. L'une des caractéristiques centrales de la révolution salvadorienne, c'est son caractère fortement prolétarien, non seulement pour des raisons programmatiques, mais aussi en raison du poids social du prolétariat, de ses organisations, de ses méthodes classiques de lutte, beaucoup plus affirmées qu'au Nicaragua. Mais, depuis 1981, les villes ne sont déjà plus le théâtre fondamental de la révolution et la paysannerie devient la base sociale fondamentale de la guerre révolutionnaire. d'autre part que, lors de l'offensive de 1981, le prolétariat n'avait pas répondu au niveau escompté. Crois-tu que le rôle de la classe ouvrière dans la révolution salvadorienne se soit trouvé affaibli ?
- Sans aucun doute, dans notre révolution, le rôle clef revient aux ouvriers et aux paysans, avant comme après le 10 janvier 1981. Ce qui nous caractérise, c'est que la guérilla a commencé dans les villes et s'est déplacée ensuite vers les campagnes. Les conditions du terrain ne nous permettaient pas de nous retrancher dans la montagne, c'est ce qui a encore renforcé l'importance de la lutte dans les villes. Mais la seule manière de subsister dans les villes, c'est de compter sur l'appui des masses, des travailleurs et d'impulser un mouvement ouvrier très fort.
Depuis le 10 janvier 1981, la lutte armée acquiert un rôle dominant dans la révolution. A la fin de la période précédente, nous avions opposé des réponses politiques aux agressions armées. Il fallait franchir une étape, et nous l'avons fait. Mais, en même temps, le rôle du mouvement ouvrier et des syndicats, qui ne peuvent plus jouer leur rôle traditionnel, de. vait changer aussi. Le mouvement ouvrier nous a créés. Il a donné naissance aux structures insurrectionnelles de masse. Son activité ne peut aujourd'hui se limiter à des meetings et à des manifestations. Il doit être avant tout le lien entre l'avant-garde armée et les masses non organisées. Le mouvement ouvrier doit avoir idéologiquement le rôle dirigeant, et organiquement le rôle de médiateur entre les structures militaires régulières et les masses.
Il est important de comprendre que nous commettrions une grave erreur si nous découvrions au grand jour tout le mouvement ouvrier, sans qu'aient été créées les conditions pour une insurrection populaire générale. Le rôle actuel du mouvement ouvrier est d'être l'organisateur des masses, et non pas le porte-drapeau des masses dans la rue. Ce sera là son rôle dans l'insurrection.
- Pour continuer avec ce type de problèmes : l'une des contributions les plus originales de la révolution salvadorienne a été celle des fronts de masse, les Ligues, le BPR, le FAPU, le MLN ... Mais ces fronts de masse semblent avoir disparu. On en parle à peine. On parle seulement à présent des organisations politico-militaires du FMLN. Alors, qu'est-il advenu de ces fronts ? Est-ce qu'ils n'ont plus de signification dans la situation présente?
- Nous pensons, depuis que la guérilla a commencé au Salvador, que sa seule possibilité de subsister, c'est de pouvoir compter sur une large assise de l'avant-garde politico-militaire, qui soit l'expression du mouvement de masse. Aujourd'hui, le mouvement de masse n'est pas disloqué. Mais il est dans une phase où son activité ne peut pas s'exprimer par les mobilisations. Elle consiste en la constitution de milices, de comités populaires, de réseaux de soutien de base dans les vil-
les, qui nous permettent de maintenir la pression voulue sur différents points stratégiques du pays. La structuration du mouvement de masse est maintenant directement liée aux organisations militaires, afin d'incorporer les masses au mouvement armé et de créer les conditions pour pouvoir lancer une insurrection.
- Mais croyez-vous que les fronts de masse réapparaîtront dans une phase à venir, ou bien les considérez-vous comme une expérience révolue ?
- Nous croyons que l'expérience des fronts de masse doit nécessairement se maintenir. Mais leur fonctionnement doit s'adapter aux conditions de ment de la guerre. Dans l'insurrection, le lien organique entre l'armée régulière et les masses, ce seront ces fronts, qui seront ensuite la base de l'organisation populaire capable d'assurer la participation des masses aux prises de décision de l'Etat révolutionnaire. Pour nous, enfin, les fronts de masse ne sont pas seulement une expérience importante, mais ils font partie de notre conception stratégique dans la perspective de l'insurrection et pour la participation politique des masses.
- Vous affirmez que, depuis la fin de 1981, nous nous trouvons dans une nouvelle phase d'offensive. Aviez-vous réellement planifié une offensive ? Correspond-t-elle à un projet politique, ou bien l'avezvous théorisée a posteriori, à la suite de vos succès militaires de 1982 ?
- Depuis décembre 1981, notre campagne militaire correspond à une offensiplanifiée de nos forces. C'est la conclusion naturelle de la phase de résistance active que nous avons initiée aprés le 10 janvier 1981, et du succès des objectifs que nous nous étions fixés pour cette phase. Nous avons maintenant l'initative et nous sommes parvenus à une généralisation de la guerre. Pour nous, organiser l'arrière-garde, les zones libérées, ne correspondait pas à l'idée que le processus révolutionnaire au Salvador pouvait atteindre son apogée par l'extension territoriale de ces zones, jusqu'a ce qu'elles operent la onction les unes avec les autres. Il s'agissait pour nous de leur faire jouer un rôle d'arrière-garde stratégique pour créer les conditions de l'insurrection dans les villes.
D'où le caractère des actions de ces dernières semaines : non seulement ranimer l'esprit insurrectionnel des masses, mais aussi mettre à jour les structures insurrectionnelles de masse qui, pendant un certain temps, ont accompli strictement clandestines et doivent passer maintenant à des tâches semi-clandestines et, dans certains cas, pratiquement ouvertes. Ce sont les objectifs de la campagne actuelle. Nous arrivons au moment où vont se rompre les équilibres qui ont existé dans le cours de la guerre.
- Dans les zones sous votre contrôle, avez-vous implanté une organisation socio-politique de masse spécifique ? Comment la définirais-tu ?
- Il existe dans nos zones une organisation de caractère communautaire, fondée sur la participation politique et sociale des masses, sur une base d'égalité. Nous avons incorporé les masses aux différentes tâches par le biais des comités populaires. Ces comités sont représentés dans un organe de direction générale, qui prend les décisions concernant la population civile. Il existe donc une participation populaire égalitaire sous la forme d'assemblées populaires qui assurent les tâches de justice, de ravitaillement, d'éducation, de santé, etc., et qui sont chargées, en rapport avec la direction militaire de la zone, de veiller à l'application des décisions prises.
- Croyez-vous que ce type d'organisation socio-politique soit un régime d'exception, appelé à disparaître une fois la guerre terminée, ou bien considérez-vous qu'il doit se maintenir, avec les aménagements nécessaires, après la victoire ?
Nous croyons que cette forme d'organisation n'est pas un produit de la guerre, mais correspond à notre projet stratégique de construire une nouvelle société. Les zones sous notre contrôle sont le projet pilote de cette nouvelle société pour laquelle nous combattons. A partir de ces expériences, nous parviendrons surmonter progressivement les limitations actuelles de cette nouvelle forme d'organisation populaire et nous pourrons, au moment de la prise du pouvoir, mettre en œuvre des formes de participation des masses plus perfectionnées, ce que nous considérons d'une importance vitale pour l'appui et le renforcement de notre projet révolutionnaire.
- Revenons une nouvelle fois au mouvement ouvrier dans les villes. Quelles tâches sont encore à accomplir pour créer les conditions insurrectionnelles dont tu as parlé ? Pensez-vous qu'il y ait un problème de niveau de conscience, de renforcement organisationnel, pour parvenir à un rapport de force global dans le pays qui permette aux travailleurs de s'expri-
- Nous croyons que le problème fondamental n'est pas dans la prise de Mobilisation dans un village contrôlé par la guérilla au Salvador: (DR)
mais dans la confiance que doit éveiller le mouvement armé chez les ouvriers, en leur montrant qu'il existe un appui militaire capable de contrer les cruautés de la Junte et de permettre l'expression des masses.
Quand nous parlons de réveiller l'esprit insurrectionnel des masses, nous faisons précisément référence à la nécessité de parvenir à ce qu'existe en même temps une confiance dans nos capacités militaires et dans les capacités encore en gestation au sein des masses elles-mêmes. C'est ainsi que l'on pourra se poser la question de la prise du pouvoir.
- Vous avancez comme un axe politique central l'exigence de négociations. Il n'est pas inutile de dire que cela nous paraît totalement légitime et nécessaire. II en a été de même dans tous les processus révolutionnaires comparables aux vôtre, en particulier dans la révolution vietnamienne. Mais votre situation est particulièrement difficile. Quelle est votre ligne pour la négociation et, plus précisément, commetit envisagez-vous la combinaison de la guerre et de la négociation, qui est toujours le problème fondamental sur ce
- La combinaison guerre - négociation est sans aucun doute déterminée par le fait que nous nous trouvons dans une zone d'influence directe de l'impérialisme américain. Dans ces conditions, nous devons avoir un projet politique capable de mobiliser une solidarité internatinale opposée à l'intervention des EtatsUnis. La solution négociée est pour nous instrument politique et c'est-à-dire un instrument politique appuyé sur la base de notre force militaire. Dans ce contexte, nous avons aujourd'hui une confiance suffisante dans notre force militaire et dans notre force parmi les masses pour proposer une négociation. Il ne faut pas oublier que ce projet de solution politique a engendré toute une gamme de contradictions pour l'impérialisme, pour la hiérarchie militaire salvadorienne, pour la Junte, et parmi eux tous. Il faut se rappeler que les élections de ce 28 mars sont leur réponse à notre projet de solution politique. Le seul objectif de ces élections chrétienne, pour lui permettre de récla mer une intervention ou, en tout cas, un élargissement de l'aide militaire. Mais il est loin d'être acquis que Napoleon Duarces élections. #| est possible que ce soit le major Roberto d'Aubuisson qui assume le contrôle du pays. Dans cette éventualité peuvent se produire des situations de vacance du pouvoir, ou bien un coup d'Etat militaire pour imposer un gouvernement Duarte, ou encore un dénouement de type guatémaltèque ...
C'est dans ce contexte de crise profonde que notre projet de solution politique prend tout son sens. Indiscutablement, elle ne peut passer par un dialogue dont la condition préalable serait nous déposions les armes. A aucun moment de cette possible négociation nous ne déposerons les armes.
- Il y a un aspect de votre proposide négociation qui ne me semble pas clair, et qui paraît marquer un changement par rapport à votre ligne traditionnelle. Vous parlez d'« auto-épuration de l'armée ». Que voulez-vous dire par là ? Pensez-vous que l'armée puisse s'épurer elle-même d'une manière qui serve les intérêts populaires ?
- Dans notre dernière proposition, nous avançons en effet la possibilité d'un accord entre nos forces et les secteurs de l'armée qui résulteraient d'un processus d'auto-épuration. Cela s'explique par le fait que nous pensons qu'il y a des secteurs de la jeunesse militaire qui peuvent participer à la nouvelle situation. Nous savons qu'en fonction du développement de la guerre, ce secteur d'une part se réduit (parce qu'il y a toujours davantage de militaires compromis dans les crimes contre le peuple et qu'avec eux il n'y a pas de né. gociation possible), mais, d'autre part, il y en a d'autres qui réagissent et peuvent arriver à jouer un rôle dans la rebellion au sein de l'armée elle-même. C'est le sens de notre proposition. Elle implique que l'épuration de l'armée se réalisera sous le contrôle des militaires honnêtes, de la jeunesse militaire. Guérilleros du FMLN. (DR)
- Pour terminer, une question plus générale. Dans l'expérience du FMLN, il y a un aspect qui m'apparaît une leçon de première importance pour nous les révolutionnaires, et dont l'impact se vérifie au sein même de ce Forum de solidarité : le FMLN représente, malgré toutes les difficultés qui existent encore, l'unité de courants révolutionnaires d'origine, d'expériences, de traditions diverses, qui ont eu y compris des affrontements très graves entre eux, et qui convergent aujourd'hui sur un projet révolutionnaire Où en est ce projet unificateur et quel est
- Sans aucun doute, un projet d'unification de nos cinq forces révolutionnaires différentes suppose un degré important de difficultés. Il n'y a même pas eu une expérience antérieure de relations étroites entre ces organisations. Nous pensons que l'unité est un processus qui doit se consolider à travers un processus militaire, politique et social permettant la complémentarité des efforts. La construction d'un parti unifié est certes un projet stratégique, mais nous ne pouvons pas fermer les yeux et dire qu'il se trouve déjà au coin de la rue. Nous pensons que pour que cela se produise, il ne faut pas seulement l'unification politique autour d'un projet unique du type de celui dont je t'ai parlé, mais aussi une période d'expérience d'exercice du pouvoir lui-même. Nous croyons que cette expérience est indispensable pour nous faire comprendre plus fortement la nécessité du parti.
En tout cas, le processus unitaire bien que non sans Nous rencontrons parfois des difficultés qui paraissent insurmontables. Nous les résolvons à l'aide des conceptions des uns et des autres, tout en préservant dans chaque cas les objectifs stratégiques. A tra-
Ice processus unitaire apparaissent aussi des affinités entre certaines organisations, qui deviennent ainsi un élément moteur pour pousser les autres organisations vers un niveau unitaire supérieur.
• Au cours même de ce Forum international, vous avez défini la solidarité comme un « sixième front » de la révolution salvadorienne, qui complète ainsi les quatre fronts militaires et la lutte de défense des prisonniers politiques qui est votre cinquième front. Je ne pense pas qu'il s'agisse pour vous d'une phrase de plus, mais de la preuve formelle de l'importance que vous accordez aux tâches de solidarité internationale. Nous venons d'approuver la constitution d'un Front mondial de solidarité avec la révolution saivadorienne. Qu'attendez-vous et qu'attend votre peuple de ce front, et en particulier des organisations révolutionnaires qui en sont partie prenante ?
- Nous avons toujours conçu la solidarité non seulement comme un élément d'appui à notre lutte, mais comme partie intégrante et fondamentale de cette lutte. Plus encore, nous pensons que la solidarité sera l'élément central pour empêcher l'intervention impérialiste au Salvador et en Amérique centrale. C'est la tâche centrale du Front mondial: être le facteur militant effectif des peuples pour riposter à la menace d'intervention des Etats-Unis.
Nous demandons tout particulière. aux forces révolutionnaires monde, qui sont nos alliées naturelles, qu'elles se préparent à prendre toutes les à toutes les mesures, y compris les plus militantes - pour aider le peuple salvadorien à bloquer l'intervention. Pour cela, il faut prévoir non seulement l'aide écono. mique et matérielle, mais aussi la possibilité d'affronter directement l'impérialisme.
Eh bien, n'ayez pas le moindre doute. Pour notre part, nous nous y engageons. Merci beaucoup, salut et bonne chance.
Propos recueillis par Miguel ROMERO
Mexico, 27 mars 1982.