Où l'on voit comment les ressourses pétrolières
AFRIQUE NOIRE
A Conférence extraordinaire de l'Organisation des pays
Len Autriche des 15 et 20 mars dines a part viene.
/ en Autriche les 19 et 20 mars derniers, a particulièrement mis en évidence la fragilité de ce cartel des pays producteurs face aux manœuvres des grandes compagnies impérialistes. La tactique consistant à baisser légèrement la production de pétrole pour essayer de maintenir le prix de vente du brut, et ainsi garantir les revenus en devise des pays producteurs, resd'une efficacité limitée. D'abord du fait des possibilités d'approvisionnement hors OPEP (tous les pays producteurs ne sont pas membres de l'OPEP) pour les compagnies impérialistes, mais aussi parce que l'Arabie Saoudite, un des pays clefs de la stratégie impérialiste au Moyen-Orient, reste maitresse du jeu au sein de l'OPEP. Ce pays produit en effet à lui seul cinq fois plus de brut que le second exportateur de l'OPEP, le
Venezuela, et près de dix fois plus que l'Algérie et la Libye.
Cette Conférence a aussi mis en évidence l'extrême dépendance de l'économie du Nigeria par rapport au marché mondial et aux grandes compagnies impérialistes. La concurrence du brut produit à bon marché en mer du Nord, et sans doute aussi les manœuvres des compagnies pétrolières, ont provoqué une réduction brutale de la production pétrolière du Nigeria (de
2 000 000 de barils/jour en janvier 1981 à 700 000 en août de la même année). Etant donné que le Nigeria tire 90 % de ses recettes d'exportation et 80% de ses recettes intérieures du pétrole, toute baisse de production ou
Les différentes époques du pillage et de l'exploitation de l'Afrique noire n'ont pas eu un effet égal et similaire sur l'ensemble des pays et régions du continent.
La grande époque de l'exploitation minie.
re et du surprofit colonial avait opéré une certaine différenciation entre les pays. Lorsque vint la décolonisation et plus tard, au début des années 1970, les projets d'industrialisation, le développement inégal entre pays africains était devenu une orientation explicite de l'impé-
C'est ainsi, par exemple, que dans le cadre de la première Convention de Lomé associant la Communauté économique européenne (CEE) à 44 pays d'Afrique, du Pacifique et de la Caraibe, a été créé le Centre européen du commerce international (CECI). Olivier Giscard d'Estaing, président de cet organisme, exprimait très clairement les choix sélectifs de l'Europe impérialiste : les tâches du CECI, disait-il, sont de « déveloper au plus haut niveau les rapports économiques entre un
"choisi" des pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie, et entreprises européennes en vue d'établir des relations fructueuses et durables (1) ».
Ce choix sélectif des investisseurs, en fonction de critères économiques, sociaux
Objectif pétrole
peuvent perpétuer la dépendance...
turelle de ces pays des prix de vente et politiques, a entraîné une aggravation des inégalités nées de l'enclavement de certains pays, ou de ressources insuffisantes, ou encore de la désertification, ete.
Les projets industriels à caractère ré. gional favorisent généralement, pour des raisons de débouchés commerciaux pour des raisons de financement, un pays par rapport à ses voisins associés.
C'est en quelque sorte en cherchant à travestir cette réalité que l'on a créé la notion de « pays les moins avancés » (PMA). Ainsi mis à part, ces pays prennent l'allure de pauvres parmi les pauvres, pour des raisons volontairement obscurcies. Or, sur les 31 pays classés comme PMA, 21 sont des pays de l'Afrique sub-saharienne.
Cette inégalité s'est encore renforcée depuis les fortes augmentations du prix du pétrole en 1973-1974. La plupart des pays d'Afrique noire ne produisent pas, ou fort peu, de pétrole. Pour eux, la part des importations de produits énergétiques dans le volume total de leurs achats se si-
13 % et 15 %. Le sommet est atteint par le Zimbabwe (ex-Rhodésie) et l'Ouganda avec 30% (2). Comparativement, les quatre principaux producteurs de pétrole que sont le Nigeria, le Gabon, le Congo-Brazzaville et l'Angola, ne consacrent que 2% de leurs importations aux combustibles.
Le problème pétrolier n'a fait qu'aggraver la dette extérieure des pays imporentraîne de graves conséquences pour l'économie du pays.
C'est ainsi que les réserves de change du Nigeria ont diminué des deux tiers au cours de l'année 1981. Les crédits prévus pour l'exécution du Plan de développement ont dû être amputés d'environ 2,4 milliards de dollars. La situation de dé.
pendance économique du Nigeria envers le marché capitaliste mondial s'accroît donc un peu plus.
Et même si, occasion, l'OPEP a réussi à éviter une nouvelle diminution des prix du pétrole nigérian en attribuant à ce pays une subvention d'un milliard de dollars en provenance de l'Arabie Saoudite et des Emirats arabes unis •- ce qui ne peut qu'augmenter les 7 milliards de dollars de dette extérieure du Nigeria —, cette dé.
pendance économique n'en est pas diminuée pour autant.
Voilà ce qui reste donc, dans un des plus grands Etats d'Afrique noire, des illusions sur le développement « indépendant » que permettrait le pétrole. Pourtant, au-delà de la course au mirage pétrolier qui fait briller les yeux de plus d'un dirigeant africain en mal de devises étrangères, l'article que nous publions ci-dessous analyse dans ses détails les conséquences des différenciations économiques induites par le pétrole entre les différents pays du continent africain. D'ores et déjà un
« modèle pétrolier d'industrialisation » se dégage, même s'il ne constitue pas une rupture de la dépendance économique struc avec le marché mondial capitaliste et l'imtateurs. Le déficit en compte courant des pays africains importateurs de produits pétroliers est passé de 1,5 milliard de dollars en 1970 à 8 milliards en 1980 (3).
Mais, plus encore que ce déséquilibre du commerce extérieur, la présence ou non de pétrole dans un pays africain semble devenir un critère discriminant supplé mentaire pour des projets d'investisse-
La recherche pétrolière est devenue une quête fébrile pour beaucoup de gouvernements africains, alors qu'il y a encore quelques années on semblait définitivement convaincus que la majeure partie de ces pays ne possédaient guère de ressources pétrolières.
Les réserves d'ores et déjà comptabilisées sont encore aujourd'hui fort modestes ; les quatre pays actuellement producen détiendraient teurs et exportateurs l'essentiel (4). Mais il faut évidemment considérer ces chiffres avec prudence. Il n'est jamais exclu, en effet, qu'une découverte soudaine vienne placer dans le pelotête un pays apparemment dé ton
1. AFP, Abidjan, 12 avril 1975.
2.
Rapport de la
Banque
Mondiale
(" Rapport Berg ») « Programme indicatif d'action pour l'Afrique noire », 1981, p. 175.
3. Ibid., p. 21. En dollars de 1978
4. Les réserves seraient, pour toutes l'Afrique noire, d'un peu plus de 19 milliards de barils. « Rapport Berg », p. 121.
pourvu aujourd'hui de ressources exploitables. On sait aussi que - pour des raisons politiques - des compagnies occidentales de prospection peuvent « découvrir » un jour d'importantes réserves là où désespérément elles avaient cherché en vain pendant des années (5).
Derrière les quatre producteurs-exportateurs (Nigeria, Gabon, Congo et Angola), se situent quelques pays dont la production, encore très modeste et insuffisante, y compris pour le marché intérieur, permet toutefois quelques espérances à leur gouvernement et aux investisseurs. Le Cameroun, la Côte d'Ivoire, le Ghana et le Zaire constituent en quelque sorte ce second groupe.
Cette évolution commence à prendre une importance considérable dans les projets impérialistes, et agit évidemment aussi sur les chances inégales des différents pays africains à intéresser les investisseurs.
Un bel exemple de ce phénomène est donné par le Congo. Ce pays, traditionnellement considéré comme très secondaire pour les capitaux français pourrait bien, désormais, intéresser ceux-ci. N'était-il pas incongru, en effet, d'entendre un Robert Galley, alors ministre de la Cooperation du régime Giscard-Barre, dire que le Congo pouvait être un pays d'avenir alors junte militaire prétendument « marxiste-léniniste » avait été traditionnellement présentée comme un repoussoir pour les financiers parisiens ? Le pé. trole semble bien être devenu un argument de poids, plus fort que les idéologies de façade. C'est au moins ce qu'a dû penser un dirigeant de l'entreprise industrielle et commerciale SCOA appartenant majoritairement à la Banque Paribas lorsqu'il a affirmé que « ce ne sont ni la Beauce ni la Brie qui font la solidité de la Zone Franc. C'est le franc CFA, renforcé ces prochaines années par la masse des excédents pétroliers de l'Afrique (6) ».
En d'autres termes, le franc CFA, qui n'est autre que le franc « métropolitain » émis sous un autre nom par des banques colonies d'Afrique, est un intermédiaire conséquent entre la devise française et des pétrolières en Afrique. Qu'il soit gabonais, sous un régime longtemps contrôlé par les barbouzes gaullistes, ou qu'il soit congolais, sous un régime se prétendant révolutionnaire et singeant le parti « frère » soviétique, ce pétrole est produit par des firmes françaises dans la même zone monétaire. Il serait produit en plein bassin parisien qu'il ne serait pas plus français que ce pétrole néocolonial.
Dès lors que des pays comme le Congo se permettent de séduire la finance pétrolières, la hiérarchie ment inégal en Afrique bien être bouleversée. d'Olivier Giscard d'Estaing pour son CECI en 1975 a-t-elle encore une valeur en 1982 ?
Des pays comme le Sénégal et le Kenya, qui semblaient à l'époque se trouver sur le dessus du panier pour les projets industriels impérialistes, ne sont-ils pas en d'Ivoire.
train de perdre beaucoup de leur attrait si le pétrole se met à jouer un tel rôle ?
Si la prudence s'impose évidemment avant de passer de l'hypothèse au pronostic, dans un domaine comme le pétrole où les derniers mois ont plutôt montré l'instabilité du marché, il faut toutefois rappeler les avantages que peut avoir pour l'impérialisme le brut africain, et par là son rôle structurel pour les projets économiques au sud du Sahara.
UN ROLE CENTRAL
DANS LE PROJET DE DEVELOPPEMENT Tout d'abord, le brut africain, notamment celui du Nigeria et du Gabon, est considéré comme étant de bonne qualité, léger et peu polluant au raffinage. Ensuite, pour des raisons politiques faciles à comprendre, il se situe dans des pays gouvernements sont plus facile. ment contrôlables que ceux du Proche-
La faiblesse politique des régimes et des classes dirigeantes africaines permet généralement aux gouvernements occidentaux d'exercer un contrôle permanent sur ces sources d'approvisionnement. Et malgré quelques décisions retentissantes à propos de l'Afrique australe, le gouvernement nigérian ne s'est jamais permis ce que les classes dirigeantes arabes se sont permises à l'occasion de la guerre avec Is-
Pour des raisons aussi bien politiques qu'économiques, il ne semble pas non plus que les producteurs d'Afrique noire
Run désir particulier d'adhérer à l'OPEP. Si le Gabon et le Nigeria en sont membres, ce n'est par contre pas le cas pour le Congo et l'Angola, et encore moins pour le Cameroun et la Côte
Il est évidemment exclu que le pétrole produit en Afrique noire puisse un jour dépasser dans les importations occidentales celui qui est produit dans les pays arabes ou en Amérique latine. L'importance du pétrole africain ne porte pas fondamentalement sur cette question même si, pour des pays comme la France ou les Etats-Unis, la possibilité de diversifier les sources d'approvisionnement est à l'origine de l'engouement pour le brut gabonais ou congolais dans le premier cas, et pour le brut nigérian dans le second.
En réalité, le pétrole africain semble avant tout jouer pour l'avenir un rôle cen-
« modèle de développeDès lors qu'il attire, par lui même, certains capitaux industriels et commerciaux, il devient un facteur d'entrai nement des économies. La rente pétrolière modifie les habitudes et les comportements politiques et économiques. Autour de l'espoir pétrolier se forment de nouveaux projets dans différents domaines, y compris sociaux.
Le projet général que partagent gouvernements impérialistes et ments africains à propos de ce pétrole se résume ainsi : maximiser les recettes d'exportation afin de promouvoir le développement économique et social des pays concernés. Tel est du moins la volonté politique exprimée publiquement. gouvernement congolais a dénoncé le fait qu'Elf-Erap réduisait sa production sous prétexte d'insuffisance des réserves. Dès lors que les augmentations généralisées du brut rendaient plus rentable le brut offshore du Congo, on se mit à « découvrir » ses importantes réserves.
6. Le Matin, 19 décembre 1980. 7. En 1979, le gouvernement nigérian a décidé de nationaliser les actifs de British Petroleum après avoir dénoncé la complicité de cette compagnie avec l'Afrique du Sud.
jectés sur le marché nigérian au profit de n'empêche pas l'impérialisme de prêter à
Pourtant, et compte tenu de ce qui a déjà été dit plus haut sur la faiblesse politique des régimes africains, les recettes nationales dues à la vente du pétrole - que l'on peut rapporter aux recettes par baril
- sont très inégales. La disparité des régimes d'exploitation, la multiplication de nouveaux types de contrats d'exploitation et de production, ainsi que les grandes différences de régimes fiscaux, ne permettent guère de traiter globalement la hausse espérée de leurs recettes portation par les pays africains produc-
Dans certains cas, l'omnipotence pays impérialiste, qui peut être à la fois le acheteur et le détenteur des concessions, favorise des situations où la bourgeoisie indigène demeure à un stade
Usa propriété, toute théorique, des réserves pétrolières. C'est très certainement le cas en ce qui concerne la France et le pétrole du Gabon, par exemple.
En plus de ces aléas, somme toute « naturels » dans le cadre du marché capitaliste, le développement d'une production pétrolière nationale peut être source catastrophiques, régulièrement mais vainement soulignés par les experts et les gouvernements eux-mêmes (8). La simple étude des économies du Nigeria et du Gabon depuis dix ans met en évidence les effets structurels suivants :
- Exode rural et développement monstrueux des villes; déclin de l'agriculture et accroissement de la dépendance alimentaire vis-à-vis de l'étranger ;
Tendance renforcée de l'inflation ; - Développement de projets industriels sans rapport avec les besoins du marché intérieur mais inspirés par les ressources énergétiques locales.
LE CAS DU NIGERIA Le Nigeria est le premier producteur africain de pétrole devant la Libye et l'AIgérie. Ses revenus pétroliers 1979 de 25 milliards de dollars US (15 milliards en 1978). Les Etats-Unis constituent le principal acheteur, à raison d'en-
40,7 % de la production nigéEn seize ans, de 1964 à 1980, l'exploitation pétrolière est passée de 6 millions de tonnes à 103 millions de tonnes. Ces quelques chiffres suffisent à montrer l'importance et la vitalité de cette branche industrielle au Nigeria.
Evidemment, avec de telles ressources, il n'est pas étonnant que le budget du Nigeria soit un des rares en Afrique noire à être presque équilibré. Malgré cette rion pourrait justement dire cause de cette richesse = Ce pays connait le déséquilibre classique du commerce extérieur des pays dominés. Le pétrole constitue 90 % de la valeur de ses exportations alors qu'il importe essentiellement des machines et des équipements de transport (43,7 % du total en 1978), des produits manufacturés, des produits alimentaires et des produits chimiques. Une stagnation ou une baisse relative des cours du brut engagerait le Nigeria dans une grave crise financière.
Sans attendre une telle échéance, l'économie nigériane est déjà malade de l'importance de cette rente pétrolière. Depuis 1977, ce pays importe plus de 1 million de tonnes de céréales par an. La ration alimentaire moyenne par jour diminue et la population urbaine augmente depuis quelques années à un rythme supérieur à 10%. Le pétrole a en fait constitué un terrible traumatisme pour l'économie rurale et donc pour les paysans.
1968, les produits agricoles, coton compris, représentaient encore 62% des exportations en valeur. Dès 1974, ils ne comptaient plus que pour 5 % dans un volume qui, certes, avait été multiplié par quatorze. Mais cette seule baisse relative s'était accompagnée d'une chute des cours qui a ruiné le revenu paysan (10).
Le déficit alimentaire se précise également au rythme de l'accroissement de la population et de l'exode rural. En 1960, 13 % de la population vivait à Lagos, la
1980, ce chiffre 17 %. Mais, pour l'ensemble du pays, c'est maintenant 58 % des Nigérians qui vivent dans les neuf villes de plus de 500 000 habitants contre 22% en 1960 dans les deux grandes villes atteignant à cette époque ce chiffre de population (11).
L'effet inflationniste d'une économie centrée exclusivement sur la rente pétrolière se greffe sur ce premier constat. De 1970 à 1977, l'indice des prix à la consommation a augmenté de 200 % ; les prix alimentaires quant à eux ont grimpé de 500 % (12).
Le Nigeria prouve, à grande échelle en ce qui concerne l'Afrique noire, ce qui se passe pour des pays à forte rente minière, qu'elle soit pétrolière ou autre (13). Une partie de sert directe. ment aux besoins spéculatifs et à la consommation de luxe de la classe dirigeante, qui d'ailleurs, pour la circonstance, peut s'élargir rapidement sous le « l'africanisation des cadres et des entre-
Les gains financiers ne sont pas reinla majorité de la population. Le développement capitaliste du pays conserve les stigmates de la dépendance, de l'arriération des couches dirigeantes et des faiblesses du marché intérieur.
Le revenu pétrolier renforce d'ailleurs le poids économique et politique de
Dans un continent ou les classes dirigeantes restent aussi dépendantes des of Information, pétrolière au Nigeria », le Monde diplomati-
1981. On peut noter aussi que les ventes de cacao sont passées de 230 000 tonnes à 152 000 tonnes entre 1965 et 1980
11. La population de la capitale, Lagos, est passée en 20 ans de 1 à 4,5 millions d'habitants, sous le double effet de l'industrialisation et de l'augmentation de la masse monétaire circulant en milieu urbain. A titre comparatif, les pays industrialisés ont un taux moyen d'augmentation prébendes de l'Etat, il n'est pas surprenant que les moyens acerus de celui-ci aident à l'enrichissement de celles-là. Dans un pays comme le Nigeria où les régions, et par conséquent le poids des petites bourgeoisies et notabilités régionales, conservent une grande vigueur, la possibilité de construire un appareil d'Etat fédéral stable et fort est un objectif important pour une partie de la bourgeoisie, de la bureaucratie d'Etat et de l'armée. Le boom pétrolier a permis de construire une armée fédérale de plus de 250 000 hommes ; il a permis ensuite l'imbrication grandissante de cette force dans les rouages de l'administration. Le régime militaire a multiplié les Etats de la fédération, atténuant la polarisation des trois grands ensembles régionalo ethniques Houassa-Fulani au Nord, Ibo à l'Est et Yoruba à l'Ouest (14).
UNE NOUVELLE CIBLE
POUR L'IMPERIALISME Cette énorme ressource financière que constitue le pétrole pour le Nigeria ne permet pourtant pas son développement indépendant et souverain. La baisse temporaire de ses revenus pétroliers en 1978, à la suite de la diminution de la de. mande de brut léger nigérian, a mis en évidence la précarité de cette ressource dans une situation d'intense concurrence internationale, et plus précisément dans le cas de la concurrence avec les gisements pé. troliers de la mer du Nord. C'est ainsi qu'au cours du troisième trimestre de 1981, la Grande-Bretagne supplantait le Nigeria pour les ventes de pétrole aux USA.
Cette évolution est directement liée aux fluctuations importantes des prix du brut, les Américains préférant la production britannique moins chère que celle du Nigeria. En conséquence, ce dernier s'est vu contraint de baisser le prix de son pétrole par deux fois au cours de ces derniers mois, amputant d'autant ses ressources financieres (15).
Cette précarité du marché pétrolier ces économies centrées sur l'or noir des qualités prestigieuses. Les multinationales sont en effet les premières intéressées aux déséquilibres que provoquent ces économies polarisées. Ainsi, toujours au Nigeria, la chute de la production céréalière a ouvert un marché important à une entreprise comme Flours Mills qui détient un quasi-monopole de traite des blés imporannuelle de leur population urbaine de 18% dans leur principale ville. Voir «Rapport Berg », p. 203.
12. Le Monde diplomatique, novembre 1980, p. 27.
13. On pourrait ainsi mentionner le Zaire et la Zambie à propos du cuivre.
14. Le Monde diplomatique, novembre 1980.
15. Il n'est pas exclu que ce choix des Etats-Unis ait eu aussi un fond politique, d'autant que le Nigeria a déjà voulu monnayer ses ressources pétrolières pour peser sur la politique occidentale vis-à-vis de l'Afrique du Sud. Washington, en retour, peut exercer un chantage sur les achats au Nigeria.
tés et qui possède les seuls silos existant
L'arme de la faim, comme il est convenu maintenant d'appeler le monopole impérialiste sur les réserves de céréales, n'est donc pas la moindre des conséquences dont bénéficient les capitalistes dans cette affaire du pétrole. Et, à terme, il n'est pas impossible d'imaginer que le déficit vivrier vienne compromettre une part des recettes minières.
L'augmentation annuelle de la demande du Nigeria en nourriture est de 3,5 %. La production vivrière n'augmente pour sa part que de 1 %. Suivant cette estimation, le déficit pourrait atteindre 20 millions de tonnes en 1990. Or, au cours actuel, 20 millions de tonnes de riz représentent un coût de 10 milliards de dollars, des recettes pétrolières du pays (17).
UN DEVELOPPEMENT
CAPITALISTE DESTRUCTEUR
Tous les gouvernements concernés, elui du Nigeria comme ceux du Gabor u Congo, de Côte d'Ivoire ou d'Angol jurent que ces gains financiers iront en partie au développement de l'agriculture. Du discours à la réalité, il y a évidemment une très grande différence.
Mais, plus important peut-être, il convient d'analyser ce que sont ces projets agricoles. Le « Plan intérimaire » gapour les années 1981-1982 prévoit, par exemple, la transformation des conditions de l'agriculture traditionnelle afin de stopper l'exode rural. Mais cet objectif est notamment planifié par un développement de grosses unités agro-indus-
Le « IVe Plan de développement » du Nigeria prévoit lui aussi le développement de grandes exploitations de type industriel, afin d'attirer dans les campagnes des investissements étrangers. Il regrette explicitement que, par le passé, on se soit plus préoccupé de l'extension des surfaces cultivées que de la productivité par hom-
De tels propos sont suffisants pour prévoir que les fameux booms pétroliers vont servir à faire pénétrer toujours plus brutalement le capitalisme dans les campagnes. Outre que cela ne stoppera nullement l'exode rural - les grandes firmes agro-industrielles se préoccupant fort peu de donner du travail à l'ensemble de la population rurale -, cette évolution se faire par un déchirement toujours plus net des structures sociales villageoises.
Les effets cumulatifs de ces modifications renforceront la volonté des jeunes à aller en ville chercher les miettes de la rente pétrolière dans des emplois souvent de fortune auprès des couches parasitaires de l'appareil d'Etat.
Au Congo, le nord de la capitale, le plateau Bateke, est déjà un quasi-désert humain et tout laisse penser qu'à la vitesse où les quelques familles au pouvoir dévorent les bénéfices pétroliers, l'exode rural des jeunes venant vivre à Brazzaville de cette économie artificielle se poursui-
Il importe d'ailleurs peu de savoir quelle est la part que tel ou tel gouvernement s'approprie dans les marchés qu'il passe avec les compagnies étrangères. Le Zaire s'attribue 76% dans son avec la Gulf Oil et pourrait ainsi passer pour plus « progressiste » que l'Etat angolais qui, lui aussi, s'est associé à cette compagnie dans l'enclave de Cabinda
La rente pétrolière pour ces pays africains fait l'effet d'une potion magique qui, à force d'en abuser, se transforme en poison.
Les recettes d'exportation de l'Angola sont assurées à 80% par le pétrole. Il importe peu de savoir qui, de l'Etat angolais ou des compagnies, fait le plus gros bénéfice. Par contre, il est préoccupant de constater que toute une politique écono. mique dépend des cours du pétrole.
Pas plus que pour d'autres marchandises, le pétrole ne constitue une arme pour l'indépendance économique. Les pays producteurs ne disposent pas d'un monopole réel, et ce malgré toutes les tentatives de l'OPEP depuis 1973.
L'impérialisme a su exploiter à son profit la circulation des pétro-dollars, tout comme il peut, dans la situation présente de fluctuation des cours, organiser le marché à son profit.
Et ceux qui ont fait profession de foi de s'émanciper de l'hégémonie impérialiste sans rompre avec les lois du marché ne sont pas les derniers à tomber dans le pie. ge. Le gouvernement angolais est bel et bien dépendant du marché pétrolier et non le contraire. Aux Etats-Unis même, certains milieux ne manquent pas de clairvoyance à ce propos et savent devancer et exploiter cette situation. Les compagnies Gulf Oil et Texaco se sont beaucoup activées en 1981 pour empêcher l'annulation, par le Congrès, de l'amendement Clark qui interdit, depuis 1976, l'assistance aux mouvements d'opposition angolais sans autorisation parlementaire (21).
AGGRAVATION
DU DEVELOPPEMENT INEGAL
En conclusion, il faut prévoir que cette affaire du pétrole africain va favoriser une double accélération du développe. ment inégal en Afrique noire. Développement inégal dans les pays producteurs entre une économie capitaliste moderne et une masse de déshérités et de paysans laissés pour compte, et développement inégal entre pays, ceux qui sont classés
16. Voir Johny Egg. art. cit., le Monde 17. Marchés tropicaux et méditerranéens, 12 février 1982. De 1970 a 1980, les importations alimentaires ont augmenté de 1 200 %.
18. Ibid., 27 novembre 1981, p. 3137. 19. Ibid., 12 février 1982. p. 369. 20. Voir sur la nature du régime congolais son masque progressiste pour un Etat néocolonial ». Inprecor numéro 101 du 13 mai 1981.
Encore récemment. David Rockefeller, ancien président de la Chase Manhattan Bank, déclarait à propos de l'Angola où cette banque est présente que, pour lui, le marxisme africain est plus une « question d'étiquette et d'apparence » qu'une réalité. Le Monde, 6 mars dorénavant comme exportateurs de pétrole et les autres.
Aux quatre pays que nous avons le plus mentionnés dans cet article, il faudra ajouter prochainement la Côte pour laquelle on espère que 1983 sera l'année de l'exportation de pétrole puis, peut-être, le Cameroun.
La recherche pétrolière s'intensifie au Mozambique, au Mali, au Sénégal, etc. Selon une récente étude publiée par la société pétrolière italienne AGIP, les bordures septentrionales du golfe de Guinée pourraient se révéler être l'un des sept grands champs pétroliers du type saoudien à exploiter dans le monde. Entre 1975 et 1979, la superficie des licences d'exploitation accordées en Afrique aux 20 principales sociétés pétrolières internationales a totalisé 1,8 million de km2, soit pas moins de 52,2 % du total des périmètres d'exploitation accordés dans le monde au cours de la même période (22).
L'exploitation pétrolière nouveau pour les multinationales. Dans la mesure où ces pays détiennent quelques constituent aussi un terrain important pour le redéploiement industriel, les intérêts impérialistes peuvent s'y concentrer. Les surprofits coloniaux classiques et l'accroissement de l'échange inégal se mêlent. Les industries qui naissent en aval de la production pétrolière viennent fort à propos satisfaire la demande grandissante des centres impérialistes en exportations de biens d'équipement.
Alors que la Côte d'Ivoire vend déjà des produits raffinés au Mali et à la Haute-Volta, que le Nigeria en fait autant pour tout le Bénin et le Ghana, on voit se dessiner une nouvelle étape de l'inégalité du développement en Afrique noire. Le pétrole pourrait ainsi devenir l'élément d'entraînement d'un mouvement de capitaux qui se polariserait sur quelques pays au détriment des espoirs des autres.
Il ne fait aucun doute que l'âge du pétrole en Afrique noire posera de maniere encore plus claire la question de savoir à qui profitent les richesses (23). Les graphiques dessinant l'augmentation des budgets et des moyens de paiement ne rendent pas compte du facteur essentiel pour les masses africaines, à savoir que les classes dirigeantes s'accaparent de manière parasitaire l'essentiel de cette rente.
Claude GABRIEL 25 mars 1982. 1982.
22. Nicolas Sarkis, directeur de l'Arab Petroleum Research Center, intervention au séminaire de Luanda, mai 1981. Cf. note 8.
23. Par deux fois, le Nigeria a connu des événements traumatisants d'où la question pétrolière n'était pas absente. Ce fut d'abord la sécession biafraise durant laquelle les princi paux pays impérialistes ont cherché à stabiliser un Etat Ibo autour des puits de pétrole. Et ce fut aussi d'une certaine manière le soulèvement à Kano, dans le Nord, en octobre 1980, sur le thème de la guerre sainte d'une secte islamique recrutant parmi les laissés-pour-compte du boom pétrolier. L'arrivée massive du pactole pétrolier n'est done pas sans poser de graves problèmes aux institutions fédérales.