Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRÉSIL

Le grand malade des Amériques

· Inprecor n° 124, 23 avril 1982 · p. 28-29 · 1 356 mots

Brésil Économie mondiale Paix et armements

M liens et de leur superministre et charge de resa- algré toutes les belles paroles des généraux brésitions publiques le cours de l'année 1981 était aisé A. JOS

Les dirigeants de Brasilia se plaisent à faire remarquer qu'ils n'ont pas eu besoin du Fonds Monétaire International (FMI) pour honorer leurs dettes vis-à-vis de l'étranger. Les grandes banques internationales ont en effet à nouveau répondu à l'appel en 1981. La raison en est fort simple : plutôt que de s'adresser au médecin, Delfim Neto, qui connaît fort bien l'ordonnance, est allé directement chez le pharmacien, à savoir les grandes banques ou gouvernements occidentaux. En échan ge de plus de 16 milliards de dollars de crédits supplémentaires sur l'année 1981 (une somme impossible à trouver dans la trousse de secours du FMI vidée par des malades "stratégiques" telles l'Egypte ou la Turquie), il s'est mis au régime de l'austérité...

La pire des récessions

Faisons le bilan : incontestablement la fièvre est un peu tombée, mais le malade est livide. Le déficit commercial de l'année 1980, de 3 milliards de dollars, s'est transformé en 1981 en un solde positif de 1,2 milliards de dollars. Léger mieux par ailleurs du taux d'inflation puisque, selon l'indice officiel, elle est descendue de 110 à 95 pour cent. Mais en contrepartie, quelle anémie !

Le Brésil traverse la pire récession depuis au moins 18 ans. La "croissance économique" , au sens de la statistique économique traditionnelle, aura été nulle en 1981, négative même si l'on ne tient pas compte du secteur bancaire plus florissant que jamais et lequel entre pour 9 pour cent dans le calcul du revenu national (presque à égalité avec le secteur agricole qui ne représente que 11 pour cent) (1). Delfim Neto avait bien entendu annoncé il y a un an le chiffre de 4 à 5 pour cent de croissance, expliquant qu'avec une croissance démographique de 2,5 pour cent par an, c'était le minimum sociale• ment et politiquement acceptable.

Entre septembre 1980 et septembre 1981, la production industrielle a reculé de 16,2 pour cent, d'après les statistiques officielles. Dans l'Etat de Sao Paulo, la internationales Delfim Neto, à prévoir : réces- crise en 1982. fédération patronale, 280 000 licenciements entre le ler novembre 1980 et la fin septembre 1981. Dans la seule industrie automobile, le chiffre des pertes d'emploi s'élèverait à 140 000 à l'échelle du pays.

Ce ralentissement de l'activité économique, voulu initialement par les responsables du régime, a sans doute dépassé leurs objectifs. Cependant, il indique bien de quelle façon la dictature entend sortir le Brésil de la spirale de l'endettement extérieur et de l'inflation : réduction de la demande interne par le contrôle des rémunérations en premier lieu, et de la masse monétaire accessoirement (déflation). Ceci doit permettre de s'attaquer au déficit de la balance des paiements par les deux bouts en reconstituant les marges d'autofinancement des entreprises (devenant ainsi moins dépendantes des crédits bancaires étrangers) et en les poussant à chercher des marchés à l'extérieur. En restreignant les importations à une croissance de 8 pour cent par an, tandis que les exportations devraient croître au rythme de 15 pour cent, et ceci jusqu'à la fin de la décennie, le Brésil pourrait revenir à un équilibre de ses échanges de biens et services avec l'extérieur, expliquait Delfim Neto, en décembre 1981 à Francfort, devant un aréopage d'hommes d'affaires.

Une chose est certaine en tout cas : l'ardoise est telle que le Brésil n'a que deux voies ouvertes devant lui : une ré gression sociale et politique sans précé dent ou une révolution sociale qui implique la rupture avec la logique du capitalisme et de l'impérialisme. Il convient en effet ici de rappeler l'ampleur du problème. Malgré le redressement de la balance commerciale en 1981, acquis au prix décrit plus haut, le déficit croissant des services, dû pour l'essentiel au paiement des intérêts de la dette extérieure, a entraîné en 1981 un déficit en compte courant de près de 11 milliards de dollars. D'où un bond supplémentaire de la dette extérieure à près de 64 milliards de dollars. Encore ne s'agit-il que de la dette à long et moyen terme, à laquelle il faudrait sion, chômage et misère accrue, durcissement de la dictature (cf. Inprecor spécial économique no 94-95 du 16 février 1981). Le Brésil ne sortira pas de cette ajouter 7 à 8 milliards de dollars de dette à court terme.

En 1982, d'après les estimations officieuses de la Fondation Getulio Vargas, le Brésil aura besoin de 19,2 milliards de dollars supplémentaires, dont 85 pour cent, c'est-à-dire 16,4 milliards pour financer le service de sa dette (paiement des intérêts plus amortissement du capital). On mesure à quel point les emprunts extérieurs contractés dans ces conditions ne servent plus à financer des projets de développement économiques porteurs à terme d'exportations mais plutôt à éviter un défaut de remboursement des emprunts contractés précédemment.

Les limites de la poussée d'exportations

Pour sortir de cette spirale, il faudrait en effet que le Brésil accroisse considérablement ses ventes à l'étranger, tout en restreignant durement sa consommation de marchandises importées et produites localement.

Sur le premier point il est vrai que le Brésil a habitué les observateurs à des prouesses peu communes. Entre 1960 et 1980, le Brésil a vu ses exportations passer de 3,2 milliards de dollars à 20 milliards de dollars (en dollars 1980). Une performance qui doit beaucoup à une industrialisation très rapide : entre 1960 et 1980, la valeur ajoutée de son secteur manufacturier est passée de 11,9 à 57,4 milliards de dollars. Depuis 1979 plus de la moitié de ses exportations sont produits industrialisés. Deux exemples significatifs : celui des automobiles et de l'armement. Entre janvier et octobre 1981, le Brésil a exporté 183 500 véhicules automobiles, soit 71500 de plus que pendant la même période de l'année précédente, et l'équivalent d'une valeur de 3,2 milliards de dollars. L'Italie même acheté pendant la même période 37 000 voitures FIAT 147 Diesel de fabrication brésilienne. 1. Conjontura Economica, décembre 1980.

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En 1981, les exportations brésiliennes d'armement auraient dépassé 1,2 milliards de dollars. Avec 350 entreprises et environ 100 000 salariés, l'industrie brésilienne d'armement s'est hissée à la sixième place du monde. Et en 1982, au vu des commandes passées en 1981, Brasilia devrait exporter plus de 2 milliards de dollars d'armements, c'est-à-dire plus que la valeur prévisible de ses exportations de café, qui chuteraient de près de 40 pour cent du fait de mauvaises conditions météorologiques.

Or, pour atteindre de telles performances, le Brésil a déjà fait feu de tout bois : politique diplomatique calquée sur ses nécessités d'exportation et entraînant une remarquable diversification de ses ventes, réduction de la demande intérieure mettant au bord de la faillite de nombreuses entreprises petites, moyennes ou même grandes non tournées vers l'exportation, subventions considérables à l'exportation.

Dans tous ces domaines, il ne peut que difficilement aller encore plus loin. Prenons notamment la politique de subventions : l'organisme officiel, Funcex, révèle que cette année celles-ci coûteront 8,9 milliards de dollars au budget de l'Etat. Cela représente un tiers des exportations attendues pour l'année (27 milliards de dollars) et 55 pour cent des exportations de produits manufacturés. On comprend les protestations sinon l'exaspération de ses concurrents et l'effet inflationniste de tels taux de subvention.

En même temps, la montée des périls financiers, économiques et à terme politiques font de plus en plus réfléchir les investisseurs étrangers. Au cours du premier semestre de l'année passée les investissements étrangers n'ont crû que de 2,4 pour cent et leurs réinvestissements ont même diminué de 10,9 pour cent. Ce retournement de tendance du capital étranger, amorcé déjà l'année précédente, est une menace supplémentaire sur les capacités d'augmentation à moyen et long terme des exportations.

Dans ces conditions, la promesse de Delfim Neto d'une croissance de 4 à 5 pour cent pour 1982 vaut ce que valait la même promesse faite il y a un an. Son ministre des Finances est beaucoup plus sérieux lorsqu'il annonce : "1982 sera l'année jumelle de 1981, peut-être avec un peu plus de maquillage et de rouge à lèvres".

A. JOS Janvier 1982

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