Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

Avec ou sans les Malouines ...

· Inprecor n° 125, 3 mai 1982 · p. 4 · 1 315 mots

Argentine et Chili

.les mères de la place de Mai manifesteront encore

Gabriel GARCIA MARQUEZ

Le premier jeudi, elles étaient 14. Le jeudi suivant elles furent 20, et le troisième 32. Elles apparaissaient sur la plaza de Mayo à Buenos Aires, tous les jeudis à 11 heures du matin et, pendant plusieurs heures, elles réclamaient la réapparition de leurs fils enlevés par les services de sécurité des forces armées argentines. Le gouvernement, surpris par cette forme d'action nouvelle et redoutable, les appela « les folles de la place de Mai ». Aujourd'hui, elles sont plus de 2 500 dans toute l'Argentine, on les connait et on les respecte dans le monde entier sous le nom de « mères de la place de Mai ».

La commencé plan défini il y a maintenant exactement

Dans, le 30 avril 1977. Au début, la dictature ne savait pas comment s'y prenau fur et à mesure que les clameurs augmentaient et se renforçaient, le s'accélérer aussi. Les mères étaient dispersées à la pointe des baïonnettes, on les enfermait dans des culs-de-basse-fosse immondes, pleins d'excréments, de cafards mais, le jeudi suivant, elles étaient encore plus nombreuses sur la

Une fois, on en arrêta 40 et on leur fit passer la nuit dans une cellule où se trouvait un jeune homme mort. Le 8 décembre 1977, trois mères furent arrêtées pendant une manifestation en compagnie de trois religieuses françaises qui les accompagnaient, et on ne sut plus jamais rien d'elles. Les « mères de la place de Mai » comprirent alors qu'elles avaient franchi un point de non-retour, et que seule une organisation interne très solide et un soutien mondial efficace pouvaient les protéger de la sauvagerie de la dictature. C'est ainsi que fut créée l'Association des mères de la place de Mai, le 14 mai 1978, qui, tous les jeudis, à 11 heures du matin, qu'il pleuve ou qu'il vente, manifeste en criant mais sans violence devant le palais du gouvernement, et dont une délégation voyage présent dans le monde entier à la recherche de solidarité. Jamais, depuis le premier jour, elles n'ont reçues une seule fois par quelque fonctionnaire de haut niveau.

Argentine, il y a quelque 4 000 prisonniers politiques identifiés et localisés, sur les 15 000 qui sont passés dans les prisons depuis 1972. On calcule que la guérilla compte près de 5 000 morts au combat. A la fin de 1980, la revue Sélection du Readers Digest a estimé les pertes officielles à 650. Cependant, le gouvernement argentin n'a jamais fourni les chiffres de ses propres pertes lors des combats avec l'ERP dans la région de Tucuman, qui furent longs et sanglants. Le général

Harguindeguy, parlant en une occasion en termes généraux, calcula que les pertes officielles avaient été supérieures au milmembre de la junte militaire à l'époque la plus barbare de la répression, calcula que les pertes totales avaient été d'environ

Le nombre de disparus est beaucoup plus difficile à évaluer, parce qu'on ne peut savoir de science certaine ceux qui sont morts et ceux qui sont encore vivants. Il existe des informations très respectables selon lesquelles il est impossible de retrouver les cadavres, parce que les aériennes argentines utilisent des hélicoptères spéciaux pour les jeter à la mer, de manière à ce qu'ils ne remontent jamais à la surface. D'après les données les plus récentes d'Amnesty International, le nombre de disparus atteint les 15 000. Mais les « mères de la place de Mai » ont leurs statistiques et leurs méthodes propres. « Nous, nous appelons connaît pas la destinée », a dit leur présidente Heber Pastor de Bonfani, dans une interview très éclairante publiée en décembre 1981 par la revue Testimonio Latino Americano. Son système est logique : si une mère déclare qu'on a tué son fils devant sa porte et qu'un autre a disparu, on compte ce dernier comme disparu, mais non comme mort. En revanche, si une mère a vu son fils abattu à la porte de sa maison, mais qu'on ne lui rendu le cadavre, alors on ne le compte pas comme mort mais comme disparu. L'autre chose, c'est que les « mères de la place de Mai » ne considèrent aucun disparu comme mort tant que la preuve n'en a pas été établie formellement. La raison, d'après elles, est encore très logique : « Il y a des mères dont les enfants ont disparu et, en vertu de ces choses étranges qu'on n'explique pas, ils ont réapparu plus tard dans des prisons de droit commun. » Dans quatre cas au moins, qui furent visiter leurs enfants retrouvés parvinrent à peine à les reconnaître. «Ils ne laissaient pas les petits aller aux toilettes pendant deux ou trois jours, a raconté l'une d'elles, pour les obliger à faire leurs besoins sur eux, afin que leurs mères les trouvent sales et puants, des êtres qui ne seraient pas leurs enfants. » Les disparus n'étaient pas seulement des guérilleros actifs. « 99 % des disparus ne sont pas tombes au combat ni dans aucune guerre, dit une mère ; ils ont emmené beaucoup de médecins, beaucoup de psybeaucoup de journalistes qui avaient dénoncé la répression. »

Environ 300 avocats ont été tués ou emprisonnés, dont on est sans nouvelles jusqu'à aujourd'hui. D'après les dénonciations recueillies de sources directes, les « mères de la place de Mai » évaluent à

ARGENTINE 30 000 le nombre de disparus. C'est le chiffre repris couramment par la presse mondiale, et c'est de lui que doivent répondre les autorités argentines, tant qu'elles ne donnent pas la preuve d'un autre

Parmi les disparus, il y a beaucoup de tout jeunes enfants. Certains ont disparu d'autres sont restés seuls parce que leurs parents ont disparu, et d'autres encore ont vu le jour en prison. En 1979, on a retrouvé deux enfants sur une plage de Valparaiso, au Chili. Il semble qu'ils y aient été conduits en automobile par des militaires argentins, et ils furent donnés à adopter à un couple chilien. Une assistante sociale qui s'intéressa au cas parvint à les identifier comme les enfants d'un couple uruguayen disparu en Argentine. On dit qu'il y a des militaires argentins qui ont adopté des enfants de disparus. Certaines sages-femmes qui ont assisté à des accouchements dans les prisons ont passé l'information aux familles des mères emprisonnées. 23 de ces cas ont été dénoncés par la fondation Habeas pour la défense des droits - dont je suis le président Congrès tenu par l'UNICEF à Mexico, à l'occasion de l'Année internationale de l'enfance. Jusqu'à ce jour, Habeas n'a reçu aucune réponse.

La situation des disparus est peutêtre la plus douloureuse et la plus grave des réalités argentines que le général Leocoup de plume avec l'occupation militaire des îles Malouines. Nous sommes d'accord : les Malouines sont argentines. De ce point de vue, le général Galtieri n'a rien fait d'autre que de choses à leur place. Mais il l'a fait par une action légitime dont la finalité est tordue. La couronne britannique, pour sa part, en envoyant une flotte de quarante navires avec un prince à bord, n'a rien fait d'autre que de tenter de réparer l'humiliation par le ridicule. C'est une action de cape et d'épée que seul pouvait se permettre un empire qui tombe en poussière.

Mais, quels que soient les résultats de cette guerre de naphtaline, le général Galtieri ne pourra pas empêcher que, jeudi prochain, à 11 heures du matin, sur la place de Mai, se tienne la manifestation de toujours, avec les mères de toujours, dont ce sera dans quelque jours le cinquième anniversaire.

Elles seront comme toujours face à la dictature la plus sanglante de ce siècle en Amérique latine, pour lui demander des comptes qu'elle devra bien rendre, tôt ou tard, et avec ou sans Malouines.

Gabriel GARCIA MARQUEZ « El Pais », Madrid, 14 avril 1982.

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