Inprecor 1974–2004

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EDITORIAL

L'enjeu du voyage de Ronald Reagan en Europe

· Inprecor n° 127, 31 mai 1982 · p. 3-4 · 1 653 mots

États-Unis Pologne URSS et Russie Japon et Corée

Réorganiser l'alliance impérialiste autour des USA

A tournée de Ronald Reagan dans les capitales européennes début juin est bien plus qu'une visite protocolaire.

/ Ronald Reagan est tenu de réorganiser l'alliance des pays impérialistes pour une contre-offensive face à la révolution coloniale et à la montée du mécontentement dans les pays impérialistes eux-mêmes, y compris les USA.

La crise des Malouines illustre bien la crise de direction impérialiste. La concurrence s'aiguise entre les puissances impérialistes mais, en même temps, aucune d'entre elles, et le Japon moins que toute autre, n'a le contrôle politique et militaire des sources d'énergie et des matières premières dont elles ont toutes besoin. Ce sont les Etats-Unis qui contrôlent pour l'essentiel l'accès à ces ressources.

Aucun Etat ou groupe d'Etats impérialistes ne peut dans ces conditions affirmer une complète indépendance envers les USA. Ils sont donc obligés de défendre leurs intérêts particuliers dans le cadre d'une alliance impérialiste conflictuelle dont dépend la survie du système impérialiste mondial.

Il n'y a d'autre part guère d'autres forces conservatrices fiables dans le monde pour élargir cette alliance. Les régimes dépendants de l'impérialisme, aussi réactionnaires soient-ils, sont instables et les accords avec la bureaucratie des Etats où le capitalisme a été renversé ne sont que temporaires et contradictoires par définition. C'est pourquoi les Etats-Unis sont engagés aux côtés d'Israël, quoi qu'il leur en coûte dans le monde arabe. Et c'est aussi pourquoi Washington était obligé de soutenir ouvertement la Grande-Bretagne dans le conflit des Malouines, malgré le prix à payer au détriment de ses propres manœu-

Enfin, sous la pression de la crise économique mondiale, des puissances impérialistes de second rang peuvent même être amenées à des initiatives heurtant partiellement les intérêts de l'impérialisme dominant.

LA CRISE DE DIRECTION DU MONDE IMPERIALISTE L'économie capitaliste américaine a commencé à se nourrir de l'économie ouest-européenne à l'époque de la guerre du Vietnam. L'inflation causée par la guerre a drainé des ressources financières vers les Etats-Unis, de sorte que l'Europe de l'Ouest a de fait payé pour la guerre. Dans un monde dominé par l'impérialisme américain, les impérialismes européens ont cependant continué à croître économiquement au détriment de leur grand frère. En 1965, l'économie américaine était encore à elle seule 25 % plus forte que les économies du Japon et des quatre principaux pays européens pris ensemble. En 1979, elle était devenue 35 % inférieure à ses cinq rivales.

Les Etats-Unis rencontrent une concurrence sérieuse sur les marchés d'exportation, notamment au Moyen-Orient, en Asie orientale et, pour la première fois, en Amérique latine. Pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale, ils ressentent l'effet de cette concurrence sur leur propre marché intérieur. Le poids des produits manufacturés d'importation s'est élevé de 1,9 % sur le marché intérieur en 1960 à 6,6 % en 1979. Au milieu de 1980, les automobiles japonaises représentaient 22 % des ventes aux Etats-Unis et l'importation de machines-outils avait conquis 25 % du marché ...

Cependant, la période du Vietnam a marqué un tournant historique dans les rapports entre l'impérialisme américain et les impérialismes européens.

EDITORIAL

L'enjeu du voyage

Auparavant, il les refoulait de leurs positions établies, mais assurait la stabilité générale de l'économie capitaliste internationale par des plans d'aide tels que le Plan Dawes après la Première Guerre mondiale et le Plan Marshall après la Seconde Guerre mondiale. Maintenant, l'impérialisme américain a commencé à être refoulé à son tour et à saigner les économies européennes pour stabiliser sa propre économie. Il est donc devenu une force de déstabilisation dans le monde capitaliste.

Avec l'approfondissement de la crise impérialiste, ce rôle s'est accentué. Les forts taux d'intérêts américains visant à contrebalancer les effets inflationnistes des énormes dépenses militaires drainent de plus en plus de capitaux d'Europe occidentale.

La réponse de Roland Reagan au déclin de la puissance impérialiste américaine et à la crise économique internationale repose sur un accroissement des dépenses militaires qui vont bien au-delà du niveau atteint au moment de la guerre du Vietnam. Il en résulte un accroissement de l'austérité aussi bien pour la classe ouvrière américaine qu'européenne.

La contre-offensive de Ronald Reagan s'efforce également d'accroître le chantage nucléaire contre l'Union soviétique, dans le seul secteur ou cela lui est possible, c'est-à-dire en Europe. Le déploiement de nouveaux missiles nucléaires en Europe occidentale et la discussion publique entre experts de l'OTAN sur les possibilités d'une « guerre nucléaire limitée en Europe » étaient destinés à effrayer l'Union soviétique et à mettre en garde le Kremlin contre toute tentation d'intervention accrue dans les pays coloniaux. Mais l'effet obtenu a été de terrifier la population d'Europe occidentale.

En fait, quelles que soient les intentions de ceux qui décident à Washington, la mise en place des nouveaux missiles aggrave réellement le danger de guerre nucléaire en Europe. La contre-offensive de Ronald Reagan a déjà abouti à une menace de destruction massive.

Mais, à l'heure actuelle, c'est l'intervention contre les peuples d'Amérique centrale, et la menace d'une intervention directe massive, qui constitue la plus pressante et la plus grave menace. C'est le danger le plus grand pour les droits des peuples et pour la paix. Les Etats-Unis sont déjà impliqués dans la lutte contre les peuples du Salvador et du Guatemala, dans les opérations contre la révolution nicaraguayenne et dans les menaces contre Cuba. Et ils le sont chaque jour davantage.

LE DANGER DE GUERRE Le commerce mondial a stagné en 1980 et a probablement décliné en 1981. Les problèmes sont multipliés par la politique résolument déflationniste de l'administration Reagan. Il en ré sulte, entre autres choses, que même les pays semi-coloniaux les plus développés sont incapables d'entrer en compétition avec les métropoles impérialistes. La croissance est pratiquement arrêtée en Amérique latine.

Par une ironie de l'histoire, les deux pays — l'un impérialiste et l'autre dépendant — qui ont été parmi les plus durement atteints par la crise qui répercute l'affaiblissement de l'impérialisme, sont entrés dans un conflit armé inattendu dans

Il y a une autre ironie de l'histoire à constater l'échec de la médiation américaine, qui démontre la faiblesse de direction politique de l'impérialisme, quelques semaines à peine avant la visite de Ronald Reagan en Europe.

Des conflits bien plus sérieux encore peuvent éclater, par exemple dans le Pacifique, où les structures économiques mises

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sur pied pour faire face aux révolutions chinoise et indochinoise sont plus larges et plus fiables dans leurs fondations mêmes. L'économie japonaise constitue par exemple une contradiction extrêmement explosive : le deuxième pays industriel du monde n'a ni matières premières ni fort marché intérieur. Et le commerce mondial tend à se contracter...

De plus, dans une série de pays stratégiques de l'Asie orientale (Corée du Sud, Singapour, Taïwan), des industries se sont développées au cours de la dernière période, basées sur l'expansion de l'économie capitaliste et la force de l'impérialisme américain pendant les années 1960.

Les bases de la « détente », sur laquelle ont misé les EtatsUnis pour tenter de restabiliser leur système mondial après la défaite au Vietnam, ont également été minées par la crise et l'affaiblissement de l'impérialisme américain. La perspective de la « détente » impliquait l'exportation de technologie occidentale vers les Etats ouvriers pour moderniser leurs économies et les ouvrir au marché mondial. Les capitalistes pouvaient y trouver leur compte, par exemple l'accès aux matières premie-

Dessin de Plantu. (DR) res d'Union soviétique et d'Europe orientale. Mais, pour le système impérialiste en général, l'avantage était surtout politique. C'était une façon d'assurer la stabilité internationale. Quant aux bureaucraties des pays de l'Est, elles y trouvaient l'avantage réciproque de pouvoir offrir aux masses de leurs pays la perspective d'une prospérité croissante dans un processus pacifique ne mettant pas en cause leur propre contrôle sur la so-

En Pologne, où la bureaucratie dominante était confrontée à la classe ouvrière la plus active et la plus expérimentée de l'Est, la contradiction est néanmoins devenue explosive. La contraction du commerce international a fermé les débouchés des produits du secteur conçu à partir de la technologie occidentale et, pour maintenir l'activité de ce secteur, il a fallu de plus en plus d'importations payées par l'emprunt.

C'est encore une ironie de l'histoire de constater que le voyage de Ronald Reagan coïncide avec de nouvelles démonstrations de résistance des travailleurs polonais.

La promulgation de l'état de guerre par les militaires polonais en décembre 1981 a été utilisée par Ronald Reagan pour dénoncer l'oppression totalitaire et justifier ses projets belliqueux envers les Etats ouvriers et contre le développement de la révolution coloniale. Mais la vitalité d'un mouvement ouvrier luttant pour la démocratie en Pologne est une tout autre affaire : elle ne constitue pas pour l'impérialisme un moindre danger que le mouvement des masses dans d'autres secteurs de la planète.

Au moment où Ronald Reagan vient en Europe reconsolider le bloc impérialiste pour pouvoir mener à l'échelle planétaire une politique de répression et d'austérité, la résistance du mouvement ouvrier polonais représente un vigoureux rappel, pour les masses européennes frappées par l'austérité, du fait qu'elles n'ont pas à choisir entre Ronald Reagan et Leonid Brejnev.

Le voyage de Ronald Reagan donne la possibilité aux travailleurs et aux jeunes de l'Europe capitaliste d'exprimer massivement leur opposition aux menaces de guerre et à l'austérité que porte dans ses flancs l'impérialisme en déclin. Il leur donne l'occasion de joindre leur voix à celle des peuples opprimés d'Amérique centrale, à celle du mouvement qui se dessine en Allemagne orientale en faveur de la paix, à celle des travailleurs indomptés de Pologne.

Cela peut être l'aspect positif du voyage de Ronald Reagan.

A Bonn, Londres, Paris, Rome, Washington, les manifestations contre Ronald Reagan — incarnation d'un avenir de guerres et de privations - marqueront la possibilité d'une solution aux problèmes que représente l'émissaire de l'impérialisme le plus puissant. Solution dont les réformistes au gouvernement en France, qui l'accueilleront à Versailles, ne veulent pas.

Nous ferons tout, de notre côté, pour que cette possibilité ne soit pas gâchée.

Claude DEVILLIERS 18 mars 1982.

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