Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

L'enjeu des débats de Solidarité : définir une stratégie pour la résistance

· Inprecor n° 128, 14 juin 1982 · p. 12-17 · 7 420 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Pologne Syndicalisme Stalinisme URSS et Russie

L'enjeu des débats de Solidarité le mouvement de résistance clandestin

DOSSIER POLOGNE

PRES le premier moment de choc provoqué par le coup

A de force militaire de la bureaucratie du 13 décembre

-1981, les travailleurs polonais ont très vite repris leurs esprits, et la force du mouvement de résistance est là pour attester leur détermination à se battre contre ceux qu'ils désignent eux-mêmes comme « les occupants ».

La défaite subie a engendré dans les rangs du mouvement de masse un très vif débat sur la question de la stratégie et de la tactique à adopter pour imposer les trois exigences immédiates qui font l'accord de tous : la levée de l'état de guerre, la libération de tous les prisonniers et la restauration des libertés syndicales et démocratiques en général.

Jacqueline ALLIO

Dans leurs prises de position, les dirigeants syndicaux les plus connus (1) expriment une préoccupation commune que l'on retrouve chez les évêques comme chez les conseillers laïes du primat de Pologne, Mgr Glemp : éviter à tout prix une explosion sociale incontrôlée qui ne pourrait que déboucher sur un affrontement sanglant avec le pouvoir.

Pour Zbigniew Bujak et Wiktor Kulerski, cela passe par la construction d'un mouvement social décentralisé dont l'objectif doit être de miner l'autorité de la junte par la structuration d'une « Société clandestine ».

Zbigniew Romaszewski, quant à lui, refuse toute approche selon laquelle le système ne serait pas réformable, car cela signifierait que « la situation en Pologne est non pas difficile mais désespérée ».

Opposé par ailleurs à toute politique ultimatiste, il pense qu'il s'agit d'« élargir les marges de manœuvre critiques » et que la seule voie possible consiste en une

« conception politique s'appuyant sur l'évolution - non sanglante - du système et visant à la démocratisation de ce dernier ».

Pour Bogdan Lis et Bogdan Borusewicz, face au danger que représentent tant une attitude de résignation et de passivité qu'une « attitude de réaction purement émotionnelle face à l'injustice, une attitude du "tout ou rien"», le seul molimite aux trois revendications évoquées est de s'en tenir à un programme plus haut, un programme qui tienne comp.

te « des réalités, notamment géopolitiques, sur lesquelles nous ne pouvons exercer qu'une influence limitée ». En conséquence de quoi, « certains objectifs natio naux doivent être remis à plus tard », l'objectif immédiat étant le retour à l'activité légale de Solidarité et la libération des prisonniers grâce à un « accord avec le pouvoir » qui « requiert de la bonne volonté de toutes les parties intéressées ».

Définir une stratégie pour me. Ouvriers de l'usine « Huta Lenine » en avril 1981. (DR)

C'est aussi sur ce point qu'insistent les représentants de l'Eglise, laïcs et religieux : « Il faut que le pouvoir reconnaisse qu'il est impossible de sortir de la crise sans dialogue et sans acceptation des questions essentielles de la part de la société. Mais, d'autre part, il y a une condition indispensable à la stabilisation intérieure : c'est que la société comprenne les exigences du système et la situation objective de l'Etat », « réalisme dans l'appréciation des conséquences découlant de la situation géopolitique de notre pays. (2)»

1. Cf. l'interview de Zbigniew Bujak et Wiktor Kulerski publiée par le bulletin de la région de Varsovie de Solidarité, Tygodnik Mazowsze, numéro 2, du 11 février 1982, et repris en français dans le Bulletin d'information du Comité de coordination du syndicat Solidarnose en France, numéro 10 : les polémiques de Zbigniew Bujak (« La guerre de position ») et de Wiktor Kulerski («La troisiême possibilité ») avec les « Theses » de Jacek Kuron, publiées dans Tygodnik Mazowsze, numéro 8 du 31 mars 1982 (en français dans le Bulletin d'information

La plupart des militants qui s'expriment dans les bulletins publiés clandestinement par Solidarité se montrent convaincus que cela constitue la base minimum pour la poursuite du combat engagé par la classe ouvrière pour prendre ses affaires en mains. Aucun d'entre eux ne remet explicitement en cause la nécessité ni les objectifs d'un tel combat, du moins à long ter-

C'est avant tout sur les méthodes de lutte, sur les rythmes et sur la manière d'établir un rapport de forces plus favorable face à la junte militaire que les avis divergent.

L'ombre de l'URSS pèse sur le débat, comme on le voit. « Une stabilisation politique, même si elle limite l'ingérence soviétique dans les affaires intérieures de la

Pologne, peut aparaître à l'URSS comme une alternative assez attirante par comparaison avec un conflit sans fin en Europe centrale. C'est pourquoi on trouve aussi, parmi les dirigeants de la République populaire de Pologne, des représentants d'une politique plus souple, susceptible de déboucher sur l'établissement d'un compromis durable », affirme Zbigniew

Romaszewski.

numéros 16 et 17): « Août 1980 - Décembre et aprês ? ». texte ronéoté du dirigeant

1981 clandestin de Solidarité de Varsovie Zbigniew

Romaszewski, daté du 15 mars 1982 : l'article de militants de la région de Gdansk (entre autres Bogdan Lis et Bodgan Boruszewicz) intitulé « Un compromis sans capitulation », publié

Solidarnose, bulletin de par la région de

Gdansk, numéro 34-64 du 7 avril 1982.

2. Thèses du Conseil social du primat de

Pologne (ronéoté), Varsovie, 1982.

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Ce qui frappe, dans ces textes, ce persistantes des uns quant aux possibilités d'entente durable avec le pouvoir et le scepticisme — voire des autres (Zbigniew Bujak) face à toute perspective d'action centralisée, telle une grève générale qui « redoncohésion au gouvernement, lui ment le mouvement ».

Par ailleurs, qu'ils jugent ou non l'intervention militaire de l'URSS probable, tous argumentent leurs positions au nom du contexte géopolitique et de l'imposside dépasser certaines bornes dans l'affrontement avec le pouvoir sans risquer une explosion qui serait une catas-

L'ampleur et la détermination du mouvement de protestation qui a secoué le pays durant la première quinzaine de mai, montrent bien que les perspectives quissées par les dirigeants étaient pour le contre envisagé que de tels mouvements se produisent. En février, du camp de Bialoleka, il affirmait la conviction qu'« à la violence qu'on lui fait, à la misère qu'on lui impose, une société saine répond par la lutte » et que « l'occupation vient de mettre un trait sur toute possibilité d'action pacifique ». En conséquence, il préconise la préparation d'un soulèvement de masse organisé, pouvant « prendre la forme d'une offensive simultanée contre tous les centres de pouvoir et de l'information dans tout le pays », idée qu'il reprend et qu'il développe dans une lettre ouverte aux dirigeants de la résistance, pubiée le 12 mai (3). Il se dit convaincu que les actions de résistance ne constituent pas un but en soi et que les travailleurs ne se mobiliseront pas éternellement si l'objectif de la lutte ne leur apparaît pas clairement. Cela d'autant moins que la situation économique catastrophique constitue une pression dont il est impossible de dire quels effets moraux et sociaux elle peut avoir sur une population qui aspire à « vivre normalement ».

Selon lui, toutes les concessions sont justifiables pour autant qu'elles se traduisent par un compromis social entre le pouvoir d'Etat et la société organisée de manière indépendante. « Il faut dès aujourd'hui tout mettre en œuvre pour faire comprendre à la direction soviétique que, avec un minimum de bonne volonté de sa part, une entente nationale des Polonais - fût-ce sans la participation des dirigeants actuels du pays — ne menacera pas les intérêts militaires de l'URSS pourra qu'être bénéfique en ce qui concerne ses intérêts économiques. »

Cependant, « qu'on n'évitera pas la défaite en refusant le combat » et que le soulèvement — - ou plutôt la menace d'un soulèvement - lui apparaît être la seule manière de faire reculer « l'occupant ». A cet effet, il insiste sur la nécessité d'une centralisation du mouvement de résistance car il considère que seule une telle centralisation peut empêcher des explosions sociales dispersées et incontrôlées. Il insiste également - chose nouvelle chez lui - sur la nécessité d'une action en direction de l'armée et de la milice pour gagner une partie des troupes aux objectifs du mouvement de résistance.

des divers aspects positifs qui se dégagent de ces deux textes de Ja-

- et notamment la proposition du travail en direction de l'armée —, plusieurs observations s'imposent.

- La première, c'est que Jacek Kugeants de Solidarité, maintient l'idée selon laquelle un compromis durable avec la bureaucratie est possible ; dans son texte de février, il parle même de compromis avec la bureaucratie soviétique.

- La seconde est qu'il n'indique pas quelles doivent être les bases d'un tel compromis. « La direction de la résistance doit préparer la société à la fois à des compromis avec le pouvoir et à la liquidatin de l'occupation par un soulèvement de masse organisé », écrit-il dans le premier texte. Parler d'une « situation dans laquelle le pouvoir s'entendra avec la société et non avec lui-même », comme il le fait dans le second, ne précise guère les cho-

- La troisième, c'est que la classe ouvrière apparaît singulièrement absente de son texte comme sujet central du mouvement de résistance, ce qui explique le peu de propositions quant aux moyens de mobiliser la ciasse ouvrière dans son ensemble sur des objectifs immédiats.

Bien qu'il parle de soulèvement, Jacek Kuron n'envisage donc pas le renversement du pouvoir bureaucratique et son remplacement par le pouvoir des travailleurs, mais un compromis entre les deux. Le coup de force militaire a pourtant clairement montré qu'un compromis durable avec la bureaucratie est impossible. Que des accords exprimant le rapport de forces à un moment donné de la lutte soient passés entre les travailleurs et le pouvoir, c'est une chose. Ce type de comGdansk en août 1980, ou l'accord sur les samedis libres en janvier 1981, est non seulement inévitable mais nécessaire. Il ne faut cependant pas oublier qu'en signant ces accords, le pouvoir « ne cédait que devant la force et la détermination de la classe ouvrière (4) ».

Il est important de souligner que de tels compromis ne sont que qu'ils ne constituent pas la victoire finale mais une victoire appelant d'autres luttes. Nombre de militants de Solidarité avaient cru que l'acquis des accords de Gdansk d'août 1980 était définitif, que seul le danger soviétique « imposait à la société de mettre sous le boisseau une partie importante de ses aspirations » (Jacek Kuron). Le 13 décembre a démenti cette il-

Comme l'écrit Adam Michnik (5), « Solidarité était un danger mortel pour l'appareil du pouvoir. Il liquidait le principe idéologique communiste (nous dirions stalinien) selon lequel le parti communiste est le représentant de la classe ouvrière ». De ce fait, il privait le pouvoir bureaucratique de toute légitimité. Or, un pouvoir illégitime ne peut se maintenir qu'en s'appuyant sur la répression. C'est en cela qu'il ne peut y avoir de compromis stratégique entre la société et la bureaucratie : toute coexistence avec une organisation indépendante des travailleurs mine le pouvoir de cette dernière. Fonder la stratégie de la résistance sur la recherche d'un compromis - comme le proposent Jacek Kuron, Bodgan Lis ou Bodgan Borusewicz -ne peut que conduire à de graves échecs. Ce faisant, les porte-parole de Solidarité contribuent à redonner vie à des illusions pourtant mises à mal ces derniers mois

Ce type d'attitude se voit de plus en plus souvent dénoncé parmi les militants de Solidarité. On peut lire dans une lettre de lecteur : « Il ne nous reste plus que la résistance : depuis la résistance passive jusqu'à la lutte armée si nécessaire. Tous ceux qui croient que le Conseil militaire de salut national (WRON) acceptera de négocier sont naifs, pour ne pas dire plus. Pour le WRON, des négociations équivaudraient à un suicide. Ce pouvoir se défendra contre la société de manière obstinée et en usant de tous les moyens, y compris en menant une véritable guerre sanglante. Ne cédons pas aux illusions ! L'unique programme réaliste pour nous, c'est de nous organiser en vue d'un affrontement

La position des dirigeants mentionnés plus haut est d'autant plus dangereuse que la plupart d'entre eux, à l'instar de Jacek Kuron, ne précisent pas ce que de. vrait être le contenu d'un compromis. « Vous semblez avoir oublié que, pour négocier un compromis, il faut avoir une certaine marge de manœuvre et, en reculant autant que vous le faites, vous vous êtes privés de toute possibilité de manœuure ou de concession », affirme un militant dans une « Lettre à Zbigniew Bu-

Il est évident qu'il faut définir des conditions minimum pour un compromis, mais il est faux — comme le font Bogdan Lis et Bodgan Borusewicz - de repousser à une date indéterminée la lutte pour toutes les revendications qui ont été au cencombat de Solidarité et posaient la question du pouvoir : la lutte pour l'élimination de toutes les injustices et donc des parasites s'engraissant sur le dos des travailleurs ; réelle socialisation des moyens de production fondamentaux ; la lutte pour une so-

3. Jacek Kuron, « Propositions pour sortir d'une situation sans issue », le Monde, 31 mars 1982, repris dans Inprecor, numéro 123 du 19 avril 1982, et Jacek Kuron, « Vous avez une méro 13, 12 mai 1982, et reproduit dans ce mé-

Kos, numéro 5, février 1982, du Comité de résistance sociale Solidarnose édi-

5. Adam Michnik, « La guerre polonaise ». l'Alternative, numéro 6. Opomik (Résistance), numéro 10, du 26 avril 1982.

Tygodnik Wojenny (Hebdomadaire de guerre), numéro 12-13, bulletin de la région de

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tance et la formidable combativité qui ti et syndicats, op. cit., Paris, 1969, p. 135.

Travailleuses d'Ursus. (DR) ciété autogérée et véritablement démocra-

Au nom du « ici et maintenant » et des « réalités », on ne peut fermer les aspect décisif maintes fois mis en évidence au cours de l'histoire du mouvement ouvrier : c'est qu'il est impossible de tracer une délimitation précise entre les objectifs immédiats et les objectifs à long terme qui, au cours des luttes, tendent à s'enchevêtrer. C'est pourquoi, sans repousser le compromis comme un instrument tactique, on ne peut qu'être d'accord avec la position exprimée dans un bulletin clandestin : « Il n'y a ici personne avec qui on puisse s'entendre » et, en conséquence, « nous n'avons pas d'autre choix qu'une résistance civile intransigeante fondée sur la solidarité de la socié-

Il est impossible de séparer les revendications démocratiques — comme le rétablissement des libertés syndicales - des cause le pouvoir de la bureaucratie. Il faut au contraire chercher une transition des unes aux autres.

Ice sens, il est erroné d'attirmer, comme le fait Bogdan Lis, qu'« en fonction de la formule négociée du mouvement on verra si les syndicats pourront par exemple participer à la gestion du pays ou s'ils ne pourront que s'occuper de problèmes syndicaux (9) ». Toute l'histoire récente montre que, loin d'être seulement un syndicat au sens traditionnel du terme, Solidarité représentait un mouvement social débordant largement les tâches limitées de défense des intérêts immédiats des travailleurs pour s'attaquer des problèmes touchant directement à la gestion de l'économie et de la vie politique. Et ce qui était vrai hier dans le cadre des activités légales de Solidarité le demeure aujourd'hui sous la dictature. Cela tient à la nature de cette société où le capitalisme n'existe plus, mais où le socialisme n'existe pas encore : toute revendication économique débouche directement sur un problème politique.

« L'espoir de limiter l'activité syndicale aux questions strictement syndicales sans se mêler de politique est un malentendu », affirme Zbigniew Romaszewski avec qui nous sommes entièrement d'accord sur ce point. « Les questions du travail, des salaires et de l'emploi sont sans aucun doute des questions purement syndicales, mais elles n'en touchent pas moins largement au domaine de la législation du travail et donc au domaine de l'é-

« La société lutte en ce moment pour sa survie dont la condition - indispensable à mon avis - réside dans une réforme économique véritable, une réforme impossible sans une réforme politique et donc sans la mort du Conseil militaire de salut national (WRON) », affirme de son côté l'auteur de la « Lettre à Zbigniew Bujak », qui va jusqu'au bout des considé rations de Zbigniew Romaszewski.

« ASSAUTS PREMATURES »

CONTRE LE POUVOIR Cela dit, nous n'entendons pas répandre des illusions en sens inverse, en laissant penser que la lutte pour les droits démocratiques ou pour des revendications économiques débouche automatiquement sur une lutte politique ou sur une situation révolutionnaire permettant une victoi-

Il faut tenir compte de la situation concrète dans laquelle on se trouve à un moment donné. Les conditions de lutte de Solidarité au lendemain du 13 décembre ont ceci de radicalement différent d'avant le coup de force, que le mouvement est obligé de lutter dans la clandestinité, privé de l'un des éléments qui faisait sa savoir des structures légales existant dans toutes les régions, les villes, les entreprises, avec la possibilité de faire entendre publiquement et à tout instant le point de vue des travailleurs. Quels que soient le caractère massif de la résis.

s'expriment depuis le coup de force, on ne saurait sous-estimer la très grave défaite que représente la privation des libertés démocratiques et en particulier syndicales. 10 millions de travailleurs organisés ouvertement ou, au contraire, qui cherchent s'organiser dans clandestinité, ce n'est pas exactement identique

Aussi, sans partager le pessimisme exprimé par Zbigniew Bujak qui, de crainte d'une explosion sociale incontrôlée, insiste sur la prudence avant toute chose, nous ne saurions partager l'optimisme de Zbigniew Romaszewski lorsqu'il ne voit dans le 13 décembre « qu'une bataille perdue où nous avons perdu un peu de matériel et où les structures organisationnelles ont été anéanties », affirmant que ces pertes « ne sont pas essentielles ». La manière d'envisager auourd'hui la poursuite du combat engagé par Solidarité doit en effet tenir compte non seulement de l'état d'esprit des masses, mais aussi des limites objectives qui font obstacle à leur organisation et à leur action.

La révolution n'est pas un processus linéaire, contrairement à ce que semble penser Wiktor Kulerski quand il évoque une prise en mains de tous les leviers de contrôle et de décision par les masses, aboutissant à ce qui - dans sa descrip. tion - apparaît clairement comme une situation de dualité de pouvoirs, mais sans qu'apparemment se soit produit un affrontement direct avec le pouvoir en place à un quelconque moment. Une telle perspective est illusoire parce que la bureaucratie polonaise se défendra, et elle a montré, le 13 décembre, qu'elle prête à user de tous les moyens pour se maintenir au pouvoir. « Ce n'est qu'au cours de la crise politique qui accompagne la prise du pouvoir, au cours de longues luttes opiniâtres, que le prolétariat acquerra le degré de maturité politique lui permettant d'obtenir la victoire définitive de la révolution. Ainsi, ces assauts "prématurés" du prolétariat contre le pouvoir d'Etat sont eux-mêmes des facteurs historiques importants, contribuant à provoquer et à déterminer le moment de la victoire définitive (10) », Rosa Luxemburg en analysant l'expérience de la révolution de 1905 en Pologne et en Russie. Cette victoire dépend en partie de facteurs imprévisibles liés à la radicalisation des masses dont la colère éclate soudain en se cristallisant parfois sur des exigences apparemment anodines au départ. « L'élément spontané joue un grand toutes les grèves de masLa victoire dépend aussi du travail patient de propagande et d'éducation mené par une avant-garde dont l'histoire

8. Przetrwanie (Persévérance), numéro 12 du 19 mars 1982, bulletin de la région de Var-

9. Solidarnose numéro 34-64, bulletin de la région de Gdansk.

10. Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou

11. Rosa Luxemburg, Grève de masse, par-

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montre qu'elle ne représente que des noyaux de militants durant de longues périodes - et c'est vrai, comme partout ailleurs, pour la Pologne - où, durant les années 1976-1980, le travail mené par les petits groupes liés au Comité d'autodéfense sociale (KOR), aux comités constitutifs des syndicats libres, etc., ont préparé le terrain des grèves d'août 1980. Enfin et surtout, elle dépend de la capacité d'une direction révolutionnaire à proposer un programme d'action permettant de rassembler, au moment décisif de l'affrontement, les larges masses sur des objectifs déterminés. Et cela ne s'improvise pas en quelques jours.

COORDINATION

DE LA RESISTANCE Le 13 décembre a montré l'impréparation de Solidarité, et surtout de sa direction, à un affrontement avec le pouvoir. En tirer la conclusion qu'il ne faut pas s'affronter à la bureaucratie, qu'il ne faut pas remettre en cause le « rôle dirigeant du parti », serait absurde et profondément erroné, car cela signifierait qu'il n'y a pas d'issue possible et qu'il faut renoncer aux exigences mises en avant par des millions de travailleurs durant des mois. Mais on ne saurait non plus précosans autre préparation.

Les masses polonaises ont fait preuve de leur détermination à reprendre l'initiative. C'est devenu particulièrement évident depuis le début du mois de mai. Cela veut-il dire pour autant qu'elles sont prê tes à s'emparer du pouvoir dans les semaines qui viennent ? Les contributions au débat de militants des entreprises en désaccord avec les perspectives proposées par divers dirigeants de Solidarité indiquent une exigence de coordination des activités du mouvement, afin de recréer un rapport de forces plus favorable, plus qu'elles ne traduisent une attitude jusqu'auboutiste.

« Beaucoup d'énergie et d'enthousiasme sont gaspillés (...) car, agissant de manière dispersée, nous ne pouvons agir efficacement. Le seul moyen efficace et très attendu par les gens d'une reconstruction réelle du réseau social est la subordination de nos actions aux autorités régionales du syndicat », est-il affirmé dans un bulletin clandestin (12). « L'attitude soutenant que l'activité du syndicat doit être décidée par l'ensemble des adhérents est digne d'être défendue », soutient une autre contribution en réponse aux arguments de Zbigniew Bujak affirmant que la direction ne saurait prendre de décisions pour la base. « Mais, dans une période où il est impossible de convoquer un Congrès général des délégués, pendant l'état de guerre, les membres du syndicat n'ont aucune possibilité d'exprimer leur opinion, et le slogan "Que les travailleurs décident !", dans la version des responsables de la région (de Varsovie) sonne de façon aussi naïve que les propos des autorités sonnent de manière cynique. L'état de guerre durera longtemps et la politique d'attente — que ce soit l'attente de la voix du peuple ou bien celle des responsables du syndicat - n'est nullement une politique. Si nous restons passifs, le temps ne travaillera pas pour nous, contraire. Ne proposons pas la creation de nouvelles structures, ni de changement de nom ou de buts du syndicat, proposons une action. Nous avons des responsables de régions élus démocratiquement, et les membres du syndicat sont en droit d'attendre d'eux qu'ils dirigent l'activité de la région et dans la région », cela nécessite qu'ils prennent « des encouragent l'action présente. (13) »

« Ce dont nous avons besoin », affirme de son côté l'auteur de la « Lettre à Zbigniew Bujak », « c'est d'une Direction créer des conditions pour que le retour à la légalité de Solidarité devienne possible. (...) Nous n'avons pas besoin d'ordres, mais d'une coordination (...) pour construire un mouvement massif de résistance et lui donner de l'espoir. »

Ces derniers temps, les critiques de la base sont devenues de plus en plus aiguës dans la presse clandestine. « Pourquoi des dirigeants de Varsovie, tels que Zbigniew Bujak et Wiktor Kulerski, associent-ils la résistance passive qu'ils préconisent à un faible niveau d'organisation ? Parce que, malheureusement, dans leur conception, la résistance passive est une action de caractère symbolique. » Dans le même bulletin, il est dit, à propos de la stratégie de Zbigniew Bujak : « Elle se fonde sur l'idée d'actions symboliques, mais les gens la considerent comme stérile », car ils sont convaincus qu'« il n'est plus temps de se faire des signes, mais que le temps de porter des coups véritables est venu. Ils attendent des propositions d'action qui fassent réellement mal à l'ennemi. (14) »

« Les dirigeants et les experts appellent la base à s'auto-organiser, à lancer des actions symboliques ne provoquant pas la répression et à s'autolimiter. Mais les militants de base exigent de la direction qu'elle leur propose un programme et des directives pour l'action et l'organisation. » En même temps, « les formes de résistance mises en œuvre depuis le 13 décembre ne sont plus satisfaisantes. La presse syndicale, les cotisations, l'aide aux persécutés et à leurs familles, la formation de noyaux de résistance, tout cela est insuffisant. Des réseaux de coordination inter-entreprises ont commencé à se mettre en place par le bas. Les travailleurs des usines ont commencé à réclamer des actions plus décidées de la part des directions régionales clandestines. (15) »

Le point de vue exprimé par ces militants illustre ce que disait Léon Trotsky lorsqu'il polémiquait en 1935 contre les dirigeants du Parti communiste français (PCF) : « Les masses ouvrières comprennent ce que ne comprennent pas les "chefs", ", c'est-à-dire que, dans les conditions d'une très grande crise sociale, la seule lutte économique partielle, qui exige d'énormes efforts et d'énormes sacrifices, ne peut pas donner de résultats sérieux. Les ouvriers sont prêts à participer à des manifestations de lutte et même à la grève générale, mais non pas à de petites grèves épuisantes sans perspectives. » Et il ajoute : « Il ne faut pas croire cepenque la radicalisation des masses d'elle-même, ment. La classe ouvrière attend une initiative de ses organisations. Quand elle en sera venue à la conclusion que ses attentes sont vaines, (...) le processus de radicalisation se brisera, se transformera en manifestations de découragement, de protestation, en explosions

Les dirigeants de Solidarité, eux, ont montré qu'ils étaient sensibles gences des masses et capables de modifier leur position. Après avoir fait état de leurs réticences face d'accélérer la mise en place d'une coordination nationale et d'appeler à des actions de caractère national, ils ont décidé de constituer une « Commission provisoire de coordination » et ils ont appelé eux-mêmes, par tracts et par la radio clandestine de Solidarité, aux manifestations des 1er, 3 et 13 mai.

GREVES ACTIVES

ET QUESTION DU POUVOIR

Les militants qui se sont exprimés dans les bulletins syndicaux pour dire leur avec certains dirigeants ne manifestaient aucune tendance ultimatiste. Leur problème n'était pas d'appeler à la grève générale tout de suite, mais de savoir comment progresser sur la voie de la coordination des initiatives.

Après avoir énuméré le type d'actions immédiatement possibles (manifestations d'existence de Solidarité, lutte contre les « collabos », entraide sociale, information et système de presse clandestin, débats politiques, etc.), l'auteur d'une de ces contributions affirme : « Les buts et les tâches pour lesquels nous devons nous organiser dans de nouvelles conditions ne cesseront de s'élargir. (17) »

La rédaction du bulletin Karta se montre opposée à la tactique préconisée par Zbigniew Bujak, qu'elle qualifie de passive, et propose « un système d'actions collectives graduées avec la présentation, à chaque étape, de certaines exigences et la menace de nouvelles actions au cas où ces exigences ne seraient pas satisfaites (18)».

Bien sûr, ces propositions n'épuisent pas le débat sur les méthodes de lutte possibles pour permettre au mouvement de progresser dans la situation actuelle.

12. Opornik numéro 3, cité d'après le Bulle tin d'information numéro 17, édité à Paris par le Comité de coordination du syndicat Solidar-

13. Cité dans le Bulletin d'information 14. CDN (A suivre), bulletin du réseau de 40 entreprises de Varsovie, numéro 3 du

15. Przetrwanie, numéro 15 du 7 mai 16. Léon Trotsky, « Encore une fois, où va la France ? ». Oeuvres, vol. V. EDI, Paris,

17. CDN, numéro 1 du 31 mars 1982. 18. Karta (Charte), numéro 12 du 26 mars

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La grève, en Pologne comme ailleurs, reste la manière la plus naturelle pour les travailleurs de créer un rapport de forces plus favorable face au pouvoir bureaucratique. Mais, en même temps, leurs réticences à s'engager dans des grèves durant les derniers mois précédant le coup de force militaire confirment qu'ils n'entendent pas en user à tout propos.

s'y refusent parce qu'ils n'en voient pas l'efficacité, mais aussi parce grève traditionnelle, même avec occupation, pose un problème spécifique dans les sociétés dominées par la bureausont non seulement un moyen pour le prolétariat de créer les conditions politiques de la lutte quotidienne, mais un instrument menaçant directement les intérêts économiques des patrons. En revanche, il est devenu très vite évident pour les ouvriers polonais que la grève peut être une arme à double tranchant dans leur cas. Si elle permet de miner le pouvoir bureaucratique, c'est la elasse ouvrière bien plus que la bureaucratie qui fait les frais des difficultés économiques qui peuvent être engendrées par l'arrêt de la production.

D'où l'importance de la grève active, qui représente l'un des acquis fondamende la révolution polonaise, et qui permet, sans paralyser l'économie, d'imposer un contrôle des travailleurs sur la production et la distribution des biens produits. Cependant, plus encore que la grève générale avec occupation passive des la grève active pose très directe. ment la question du pouvoir. Dans le cas d'une grève générale de longue durée, la paralysie des usines, des transports et des moyens de liaison en général, fait que le pouvoir d'Etat reste suspendu en l'air et qu'il doit soumettre la classe ouvrière par la force ou par la faim, ou lui céder la place. La grève active généralisée va encore plus loin parce qu'elle entraîne, dans les faits, la perte du contrôle de la bureaucratie sur l'organisation économique et politique du pays. Comme il est dit dans un des bulletins clandestins, en 1981 en Pologne, « il est devenu évident que la société solidaire et organisée est capable non seulement d'interrompre la production pour un temps, mais également de la remettre en marche pour son propre compte sur des bases nouvelles ». C'est la menace d'une telle grève active, lit-on encore, à l'échelle de plusieurs régions, avec perspective d'extension à tout le pays, qui a décidé la bureaucratie à passer à l'action : « Sans plus d'hésitation, elle s'est préparée à mettre en place l'état de guerre et à étouffer Solidarité par la force. (19) »

La détermination dont les travailleurs font preuve depuis cinq mois montre qu'ils sont loin d'avoir abandonné les exigences qui étaient les leurs avant décembre. Le problème, dès lors, est de préparer le passage des objectifs immédiats sur lesquels il est correct de centrer les énergies, aux objectifs plus généraux qui soustendent toute la lutte de la classe ouvrière polonaise depuis bientôt deux ans, et qui se concentrent dans la bataille pour prenaffaires en mains, c'est-à-dire

Au-delà de la discussion sur les moyens tactiques et les méthodes de lutte à mettre en œuvre pour y parvenir - et il y a de multiples paliers possibles entre les grèves ponctuelles et la grève active généralisée —, il est un point auquel Solidarité devra apporter une réponse si le mouvement ne veut pas se retrouver acculé à une position purement défensive comme cela a été le cas le 13 décembre : c'est celui de la lutte pour gagner l'armée.

LES GARDES OUVRIERES Le coup de force du général Jaruzelski aura décillé les yeux de ceux qui croyaient pouvoir compter sur l'armée polonaise sous prétexte qu'elle était for-

« fils du peuple ». Certes - et c'est vrai en particulier en Pologne où la base de l'armée est constituée de conscrits -, des liens étroits existent entre les soldats et la classe ouvrière, des liens qui comptent dans une période de lutte comme celle que nous traversons. Mais l'armée, dans les Etats ouvriers bureaucratisés comme dans les pays capitalistes, c'est avant tout un appareil répressif qui brime, qui contrôle et qui tente d'empêcher au maximum des relations trop fréquentes entre les appelés et leurs familles, c'est-à-dire avec la société, c'est une machine dispensant une propagande tout entière vers de prétendus idéaux patriotiques qui ont en fait pour but de préserver l'autorité et les privilèges de la caste dominante. Quelle que soit la violence des luttes intestines qui opposent aujourd'hui l'appareil militaire à l'appareil administratif et à celui du Parti oupolonais (POUP), la junte au pouvoir n'en est pas moins le fidèle défenseur des intérêts de la bureaucratie en général, et l'on ne saurait oublier que 90% des officiers supérieurs de l'armée polonaise sont membres du POUP et que nombre d'entre eux sont passés par les écoles de formation soviétiques.

Jacek Kuron a l'espoir que « le mouvement entreprendra des maintenant, et par tous les moyens possibles, une agitatin parmi les soldats et les miliciens. Il faut les appeler à se coordonner entre eux et établir le contact avec leurs coordinations ». Jacek Kuron a raison sur ce point, de même que lorsqu'il affirme que le soulèvement de masse contre la dictature militaire ne sera efficace que si le mouvement de résistance s'assure la coopération d'une partie importante des troupes. Il s'agissait d'ailleurs là d'un enjeu important pour Solidarité dans la période précédant le 13 décembre 1981. Après le coup de force, de nombreux militants ont été amenés à tirer un bilan critique de l'attitude de la direction de Solidarité sur

Il faut se souvenir cependant ce que disait Léon Trotsky : « Il serait puéril de penser qu'on peut, par la seule propagande, conquérir toute l'armée et, par là, rendre de façon générale la révolution inutile. L'armée est hétéroclite, et ses éléments disparates sont soudés les uns aux autres dans le cercle de fer de la discipli-

«Il est parfaitement illusoire de penser que le "passage de l'armée au peuple" peut avoir lieu sous l'aspect d'une manifestation pacifique et simultanée. Les classes dirigeantes, pour lesquelles se pose une question de vie ou de mort, ne cèdent jamais de bon gré leurs positions sous l'inconcernant la composition de l'armée. L'attitude politique de la troupe, cette grande inconnue de toutes les révolutions, ne peut se révéler nettement qu'à l'instant où les soldats se trouvent face à face avec le peuple. (21) » Et Léon Trotsky précise que l'armée, dans sa partie décisive, ne peut passer du côté du prolétariat pendant la révolution, que si celui-ci fait preuve, en face de l'armée, « de sa disposition réelle et de sa capacité à lutter pour le pouvoir jusqu'à la dernière goutte de son sang. Une telle lutte suppose nécessairement l'armement du prolétariat (22) ».

Le problème posé ici, c'est celui des gardes ouvrières (milices). Des gardes qui, pour avoir une efficacité réelle, ne peuvent être que des gardes armées. Celles-ci se constituent à partir de piquets de grève. « A l'occasion de chaque grève et de chaque manifestation de rue, il faut propager l'idée de la nécessité de la création de détachements ouvriers d'autodéfense. (23) » « La grève générale est une grève partielle généralisée. La milice ouvrière est un piquet de grève généralisé. (24) »

Parmi les dirigeants de Solidarité s'élèvent aujourd'hui des voix qui témoignent de la compréhension de la nécessité de construire une garde ouvrière dans la clandestinité et de passer à l'action au moment de l'affrontement décisif de la classe ouvrière avec la dictature militaire. Bodgan Lis l'a clairement souligné récemment : « Notre lutte débouche sur la grève générale. Et, à la différence de décembre 1981, nous serons obligés de prendre la décision de défendre les entreprises en grève. (25) »

Une grande partie des membres de Solidarité a toujours défendu - et beaucoup continuent à la défendre - l'idée de résistance passive, au sens du refus de répondre à la violence par la violence. Toute la stratégie d'autolimitation mise en avant par la majorité de la direction et des experts de Solidarité se fondait notamment sur l'idée qu'il fallait éviter à tout prix de faire couler le sang. Cette idée reste présente dans nombre de contributions actuelles au débat sur la stratégie de Solidarité, qui reprennent à leur compte les déclarations de la hiérarchie catholique : « La résistance sociale contre l'état de guerre peut prendre la forme d'actes de

19. CDN, numéro 1 du 31 mars 1982. 20. Léon Trotsky, « La guerre et la IVe Internationale ». Oeuvres, vol. IV. EDI, Paris.

21. Léon Trotsky, 1905, Editions de Minuit, Paris, 1969, p. 236-237.

22. Léon Trotsky, « La guerre et la IVe Internationale », op. cit., p. 77.

23. Léon Trotsky, Programme de transition, la Taupe rouge, Paris, 1977, p. 38.

24. Léon Trotsky, « Encore une fois, où va la France ? », op. cit., p. 176.

25. Tygodnik Mazowsze, numéro 11, Varsovie, 28 avril 1982

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violence qui risquent de dégénérer en un cercle vicieux de terreur et de répression.

actes doivent être résolument condamnés. L'opposition à un tel processus ne sera efficace que si elle s'accompagne de progrès simultanés dans la détente intérieure et dans l'entente nationale. (26) »

Quant à nous, nous ne sommes pas favorables à la violence pour la violence, et nous sommes opposés au terrorisme et à l'usage de la violence individuelle, car si l'attentat terroriste inquiète la minorité au pouvoir, c'est pour peu de temps, alors que « le trouble que l'attentat terroriste introduit dans les rangs des masses ouvrières elles-mêmes est beaucoup plus profond. S'il suffit de s'armer d'un revolver pour arriver au but, pourquoi done les efforts de la lutte des classes ? (27) » Le seul moyen de convaincre les travailleurs tentés par des actions terroristes de l'inefficacité de la violence individuelle, ce n'est pas de leur prêcher la passivité, c'est de leur proposer des méthodes de lutte permettant aux masses de résister aux assauts du pouvoir et de remporter la victoire, y compris sur le plan militaire.

Nous rejetons la doctrine des pacifistes qui s'opposent à l'emploi de la violence en toute circonstance, car une telle attitude implique nécessairement la défaite de la classe ouvrière face à la minorité qui dispose des armes et qui est décidée à en user pour préserver son pouvoir. Toute l'histoire des soulèvements ouvriers dans les pays dits « socialistes » est là pour le montrer. Dès lors, les appels à « résister à la tentation de la haine » lancés par l'Eglise sont de peu d'efficacité.

« Nous nous tournons vers lEglise dans l'attente qu'elle nous dise que faire, comment nous défendre. Et qu'entendons-nous ? "Ne vous laissez pas aller à la haine !" (...) Lorsque l'Eglise nous met en garde contre l'usage de la force, elle exhorte bien plus la société que le pouvoir, admettant - d'ailleurs à juste titre - que ce dernier, dont l'unique soutien est la force, ne saurait y renoncer (...). Mais la société, elle — les ouvriers et les jeunes → peut-elle y renoncer ? (28) », s'interroge un militant plein de doutes quant à l'attitude de l'Eglise.

On nous objectera que les Polonais ont su, durant seize mois, trouver la voie qui a permis d'éviter de faire couler le sang et que c'était essentiel, vu le traumatisme laissé par l'écrasement sanglant des soulèvements ouvriers en décembre 1970. Mais s'armer pour se défendre ne veut pas encore dire tirer. L'usage de la force est d'autant moins nécessaire quand on a la force - en l'occurrence les armes - de son côté. Si les gardes ouvrières, dont la mise en place avait commencé en hâte la précédant le coup avaient été à même de résister autrement qu'avec leurs poings face aux tanks de la milice, qui sait ce qu'aurait été l'attitude de l'armée, quelle aurait été l'issue, et même si combat il y aurait eu ?

On pourra nous objecter aussi que l'attitude « raisonnable » de la classe ouvrière polonaise depuis le coup de force a évité de faire couler le sang, par compa-

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WRZESZOWIE. Manifestation paysanne. (DR) raison avec ce qui s'est passé sous d'autres dictatures militaires, en Amérique latine notamment. Mais, comme le souligne l'auteur d'un texte qui circule en Pologne, « la situation de ces pays est toutefois différente dans la mesure où l'Etat n'y est pas employeur et où le régime militaire est contraint de s'arrêter devant les portes des usines. C'est pourquoi, dans ces pays, les sanctions policières sont beaucoup plus dures, puisqu'il est impossible d'appliquer des sanctions économiques à l'égard du monde du travail. Voilà la raison pour laquelle la répression policière est relativement limitée chez nous (29) ».

reste pas moins que, si la classe ouvrière polonaise décide de passer ouvertement à l'offensive, comme elle a commencé à le faire début mai, le pouvoir militaire n'hésitera pas à faire usage de la force et des armes. Les travailleurs ne peuvent attendre passivement, dans l'espoir que l'ennemi, lui aussi, se montre « raisonnable ».

Bien entendu, la mise en place de gardes ouvrières peut apparaître comme un instrument insuffisant face à une armée équipée jusqu'aux dents et disposant de comparaison. Mais, si elles ont le soutien de toute la classe ouvrière et la sympathie de la sociéte, elles representeront un element decisil pour ouvrir la voie de la traternisation révolutionnaire avec l'armée, en faisant la preuve - aux yeux des soldats - que les ouvriers sont décidés à résister aux unités de choc du pouvoir. Et les travailleurs auront ainsi mis un précieux atout de leur côté pour gagner à leur combat l'armée, « cette grande inconnue de toutes les ré-

Les syndicalistes polonais, de plus en plus nombreux, s'accordent à ne pas répéter les erreurs commises par Solidarité avant décembre 1981. « La révolution polonaise devait vaincre dans la légalité, sans violence, sans recourir à la force », lit-on dans un bulletin clandestin. « Nous avons tous partagé la conviction - naïve, comme on peut le constater aujourd'hui — qu'on pourrait éviter le recours à la vio-

Jacek Kuron qui, avant le 13 décembre, se prononçait en faveur de la non-violence, affirme aujourd'hui: « Il faut admettre que la violence ne recule que devant la violence et annoncer clairement que le mouvement ne refusera pas d'utiliser la force. » Que penser, dès lors, des arguments selon lesquels une telle straté gie est inapplicable en Pologne, dans la mesure où elle multiplierait les risques d'intervention de l'URSS ? On ne saurait nier qu'un tel danger existe. Mais n'a-t-on pas fait l'expérience de la détermination de l'URSS à intervenir - même indirecte. ment - dans la situation polonaise pour tenter de soumettre la classe ouvrière de ce pays? Si les travailleurs polonais ne sont pas prêts - et ils ne le sont pas - à renoncer à leurs aspirations, ils ne peuvent que chercher la voie qui leur permettra d'imposer enfin leur contrôle sur les affaires du pays. Il est évident qu'une telle victoire sera difficile s'ils restent isolés, si les travailleurs des autres pays dominés par la bureaucratie du Kremlin ne suivent pas leur exemple, si leur lutte n'est pas activement soutenue par le mouvement ouvrier des pays capitalistes.

Mais, à moins de renoncer explicitement aux objectifs mis en avant par Solidarité depuis août 1980, il n'est pas d'autre issue que de chercher à construire un rapport de forces plus favorable en sachant que le meilleur moyen de faire reculer l'ennemi, c'est de lui faire sentir la force, et en s'appuyant sur l'idée que les travailleurs polonais ne sont pas seuls à aspirer à la mise en place d'une société ra-

Dans un article paru clandestinement, on peut lire : « Non seulement en Pologne, mais également dans d'autres pays de notre camp, le besoin de réformes conséquentes dans la manière de gérer la production et de diriger les affaires publiques a mûri depuis longtemps. La crise économique en Pologne est bien sûr particulièrement profonde. Mais cette crise se manifeste dans tous les pays du bloc oriental (y compris l'URSS) par la baisse de la production, par l'augmentation de l'endettement envers l'Occident et par le sous-développement technologique. Dans certains pays, des embryons d'un mouvement syndical indépendant se sont déjà développés, et bien que, pour le moment, il ne semble pas que la révolution polonaise ait trouvé des imitateurs, il n'en est pas moins vrai que l'Europe de l'Est est entrée dans une période de transformation profonde, qui pourra bien sûr être retardée, mais en aucun cas empêchée par la force. Et c'est dans cette perspective que nous devons considérer les événements de Pologne. (31) »

Jacqueline ALLIO 20 mai 1982. 26. Thèses du Conseil social du primat de 27. Léon Trotsky, « La bureaucratie stali28. Tygodnik Mazowsze, numéro 9, 6 avril 29. « Tentative d'analyse de la situation politique du pays », repris par le Bulletin d'information, numéro 18, Paris.

30. CDN, op. cit.

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