Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

« Guerre de position »

· Inprecor n° 128, 14 juin 1982 · p. 18 · 1 187 mots

Syndicalisme

"La lucidité , la discipline et l'organisation de la société sont une chance pour éviter l'explosion"

Zbigniew BUJAK

L'idée directrice de l'article de Jacek Kuron est, à mon avis, contenue dans l'affirmation : « Si tu ne veux pas la guerre, prépare-toi à la guerre ! » Ce texte est un élément important de la discussion sur un programme d'action. Jacek Kuron, éminent pédagogue, spécialiste des problèmes sociaux, est doué d'une rare faculté de prévision des effets des événements qu'il analyse. Cependant, je ne souseris pas, pour ma part, ni aux thèses contenues dans son article ni aux conclusions qu'il

Tout le raisonnement de Jacek Kuron est fondé sur sa conviction qu'une explosion sociale est inévitable, compte tenu de la misère, de la violence et de l'absence d'autres formes d'action efficaces que la lutte ouverte. A mon avis, la société dans son ensemble est convaincue qu'une explosion ne pourra résoudre aucun des problèmes auxquels nous sommes confrontés mais, bien au contraire, accroîtra le risque d'une utilisation brutale des forces intérieures, voire même d'une intervention extérieure. La lucidité, la discipline et l'organisation de la société sont done les seules chances d'éviter l'ex-

A la terreur du pouvoir, la population répond en élaborant des formes d'action autres que celles basées sur la violence. C'est dans cette direction-là que de. vraient être orientés les efforts en vue d'élaborer un programme d'action. Nous decombat avant d'employer le moyen ulti-

C'est pourquoi je considère que la création d'une résistance « préparée à la liquidation de l'occupation par un soulèvement de masse organisé » est inopportune. J'estime de surcroît qu'une telle entreprise est irréalisable, avant tout à cause de la structure militaro-policière de l'Etat, parfaitement adaptée au démantèlement et à la liquidation d'organisations de ce type. Le fait que l'occupant parle la mê. me langue, qu'il agit sur un terrain connu, faciliter l'infiltration. plus, nous sommes entourés d'Etats fondés sur le même régime.

Je voudrais également mettre en doute l'affirmation selon laquelle seul un mouvement de résistance organisé serait à même d'arrêter la vague de terrorisme. A mon avis, le schéma est inverse : un mouvement centralisé doit recevoir et appliquer des directives, et si celles-ci manquent ou paraissent peu stimulantes, peut arriver que l'organisation prenne le chemin du terrorisme. Une telle structure ne peut que suivre la spirale de la terreur, si celle-ci vient à être mise en marche.

Guerre de position

Je suis partisan d'un mouvement fortement décentralisé qui utiliserait les méthodes d'action les plus diverses. Seul un mouvement indéfini et multiforme — sera insaisissable et difficile à combattre. Son unité sera garantie par la communauté des buts poursuivis : abolition de l'état de guerre, libération des internés et des prisonniers et rétablissement des droits syndicaux et d'association.

Je ne suis pas d'accord non plus avec l'affirmation selon laquelle une organisation clandestine centralisée, par la menace qu'elle ferait peser d'une grève générale ou d'un assaut contre les centres du pouvoir, pourrait exercer une pression sur les partisans du compromis au sein du camp gouvernemental suffisamment forte pour à agir activement en faveur d'une entente. Je pense qu'une telle menace conduirait, au contraire, à unifier le camp gouvernemental autour de l'objectif de destruction de notre mouvement. Seu•le la fraction de l'appareil qui souhaite une intervention extérieure pourrait en sortir renforcée. Et Moscou peut être intéressé par une telle intervention, si elle permettait d'espérer une élimination définitive des « trublions » et des « ennemis du socialisme ». L'existence d'un mouvement de résistance active centralisé rendrait plus probable une telle élimination.

Un dernier argument, enfin, contre la conception centraliste de la résistance : la division d'une telle organisation - et elle semble très difficile à éviter - serait un nouveau coup porté à Solidarité et aux espoirs de la société. Nous ne pouvons

Résumons donc: la création mouvement Solidarité sous la forme d'une organisation monolithique, qui se prépare à livrer un combat décidé et décisif, présente le danger de provoquer une nouvelle tentative de pacification du peuple par des forces intérieures. Même si nous parvenions à nous défendre, nous serions confrontés à une intervention extérieure. Je considère donc que nous devons partir du principe d'éviter une confrontation globale avec le pouvoir, car elle exposerait le pays à un trop grave danger et nos chances - comme je me suis efforcé de le dé. montrer - sont minimes.

Je suis partisan d'une guerre de po- permettez-moi d'utiliser cette formule militaire - qui, à mon avis, pré. sente l'avantage à la fois de l'efficacité et de la sécurité. C'est ce type de résistance que je voudrais proposer.

Les différents groupes et milieux sociaux doivent construire un mécanisme de la résistance contre les actions monopolistes des autorités dans tous les secteurs de la vie sociale. En s'appuyant sur l'existence d'une organisation aussi massive que

Solidarité, et sur celle des syndicats indépendants de paysans, d'artisans et d'étudiants, cette résistance peut être massive au point de permettre la création d'une structure sociale d'ensemble indépendan-

Dans les entreprises, cela passe avant tout par la lutte pour arracher le droit de poursuivre les activités syndicales. Cela signifie qu'il faut mener ces activités, c'est-à-dire défendre les droits des travailleurs par tous les moyens, y compris la grève (mais sans dirigeants). Une des tâches essentielles doit être, en particulier dans la situation économique actuelle, la lutte pour l'augmentation des salaires et des prestations familiales en fonction de la hausse du coût de la vie, ce qui ne sera possible qu'à la condition que les travailleurs prennent la défense des militants actifs par diverses actions de protestation.

D'autres éléments importants dans la création d'une structure sociale indépendante des autorités peuvent être : la création, en liaison avec les paroisses, de comités d'aide sociale pour aider ceux qui en ont le plus besoin et assurer des moyens d'existence aux personnes licenciées (ce qui limitera l'impact du chantage économique exercé par le pouvoir) ; le développement de la presse et d'éditions indépendantes (chaque entreprise impordevrait avoir son journal, dans chaque ville il devrait y avoir une maison d'édition indépendante) ; la conseils de l'éducation nationale, de la culture et des sciences dans les milieux intellectuels enseignants, vants), dont l'existence devrait permettre d'acquérir librement le savoir et l'expérience ; la mise en place d'un réseau d'universités ouvrières, en vue de former les cadres syndicaux et ceux du mouvement des conseils territoriaux et de travailleurs. Il est évident que cette liste s'allongera au fur et à mesure du développement de notre activité.

Ce n'est certes pas là une voie facile et rapide vers le succès, car elle exige un long et patient travail et la mobilisation soutenue d'une large partie de la société. Mais Solidarité, syndicat de plusieurs millions de membres, disposant de près d'un million de cadres, vit et agit malgré l'état de guerre. Solidarité a done un acquis qui permet de penser que la voie proposée est réaliste. Quant à l'insurrection, si elle s'avérait nécessaire, elle constituerait la phase finale d'une lutte pour la réalisation du programme national de reconstruction de l'économie, de la culture, de la science, de l'éducation et de l'Indépendance.

Zbigniew BUJAK « Tygodnik Mazowsze » numéro 8 Varsovie, 31 mars 1982.

Une erreur sur cette page ?