Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

« La troisième possibilité »

· Inprecor n° 128, 14 juin 1982 · p. 19 · 904 mots

"Une lente décomposition du systéme peut conduire à la reconquête par la société d'une influence sur son destin"

Wiktor KULERSKI

Que se passera-t-il si les autorités en viennent à considérer le sous-développement économique et les troubles comme moins coûteux qu'un compromis ? Si les incidents locaux ne transcroissent pas en une révolte d'ampleur nationale ? Si l'occupation, prenant des formes moins spectaculaires, dure néanmoins encore longtemps?

L'histoire a connu de nombreux exemples d'une lente décomposition du pouvoir combinée à une résistance durable de la société, même, et peut-être surtout quand cette dernière doit faire face à la famine et à la misère. Faut-il se préparer également à faire face à une telle possibilité, à une évolution et non à une révolution ? Et si oui, de quelle évolution s'agit-il ? Cela dépend aussi de la société. Ne arrêtons done pas à l'alternative avancée par Jacek Kuron entre le compromis et la révolution, mais examinons une troisième possibilité : celle d'une lente décomposition du systéme, accompagnée de changements progressifs pouvant conduire à une reconquête par la société d'une influence sur son destin.

Pour que l'évolution prenne cette voie-là, il faut non pas construire un Etat clandestin, mais plutôt s'organiser en une Société clandestine. Cela signifie non la mise en place d'un Centre et d'une stricte discipline à son égard, mais d'un mouvement polycentriste, décentralisé, informel, composé de groupes, cercles, comités, ete., indépendants les uns des autres, largement autonomes et disposant d'une liberté de décision. Leur rôle devrait être de garantir une aide prolongée et efficace à tous ceux qui sont persécutés par le pouvoir, de développer la circulation d'une information indépendante et d'une pensée non muselée, de créer un réseau de communication sociale et de garantir la possibilité de formation autodidacte, ainsi que de servir de soutien moral et psychologique à tous.

Un tel mouvement doit conduire à l'apparition d'une situation dans laquelle le pouvoir contrôlera les magasins vides, mais pas le marché ; l'emploi, mais pas les moyens de subsistance des travailleurs ; les mass media étatisés, mais pas la circulatin de l'information; les imprimeries, mais pas l'édition ; la poste et les téléphones, mais pas les communications ; les écoles, mais pas l'éducation. Une telle autonomisation de la société peut conduire - avec le temps - à la situation où il n'y aura plus, dans les mains du pouvoir, que la police et une poignée de collabos indécrottables.

Alors, il n'y aura plus de troisième possibilité. Cela impliquera soit que le

La troisième possibilité

pouvoir sera renversé, soit que les barrières le séparant de la société s'abaisseront peu à peu et que la société se débarrassera progressivement des liens qui lui ont été imposés.

Pas de compromis spectaculaire, mais un retour progressif des droits du citoyen, de l'autogestion et enfin une participation de la société sans cesse élargie aux prises de décisions concernant avant tout la vie économique, sociale et culturelle du pays. L'étendue des libertés restituées devra Banderole proclamant : « La grève ! » (DR)

Dans les conditions qui sont celles d'un Etat policier moderne, entouré par des systèmes similaires, et surveillés, tout comme l'Etat en question, par une grande puissance voisine, l'activité clandestine de masse d'une organisation couvrant l'ensemble du pays est impossible à long terme. Sa création serait donc lourde du danger d'une explosion prématurée ou de son écrasement, c'est-à-dire d'une défaite que nous ne pouvons nous permettre. C'est pourquoi, seul un groupe réduit peut prendre le risque de constituer l'embryon d'un « Centre national » et, au mieux, de centres régionaux. Cet embryon d'Etat clandestin ne peut done être qu'une menace supplémentaire potentielle pour le pouvoir. Son influence pourrait croître dans la Société clandestine au moment où cela s'avérerait nécessaire.

Ce n'est donc que dans la phase finale de la lutte que l'Etat clandestin trouvera son prolongement et son appui dans la Société clandestine. Jusque là, la Société clandestine devra être autonome et éviter des contacts trop fréquents avec la structure centrale. Cela permettra à la fois de renforcer la protection de cette structure alors être suffisante pour peser plus lourd que le risque que fait courir la participation à la vie de la Société clandestine. Ce n'est que lorsqu'il sera possible de rétablir un contrôle social sur la vie de la société, que la force d'attraction de la Société clandestine pourra diminuer à la mesure des progrès accomplis par ce rétablissement. Pour le pouvoir, le prix à payer pour rétablir son influence sera celui d'une démocratisation et d'une libéralisation progressives.

STRAK

et de protéger en même temps la société de la défaite. Car, même la destruction de l'Etat clandestin ne sera alors qu'un échec, la Société clandestine continuant à vivre et pouvant reconstruire ce qui a été détruit.

La troisième possibilité mérite d'autant plus d'attention qu'un autre danger se dessine. Les empires secoués par des conflits internes, frappés par les crises et menacés de l'extérieur ont plus d'une fois eu recours à la fuite en avant et à l'agression. Une telle politique permet, rapidement et sans tenir compte des coûts, d'accroître le potentiel militaire, de rassembler fermement les masses autour du pouvoir et de détourner l'attention de la société de sa situation tragique. Nous ne pouvons pas ne pas voir ce danger. Dire, dans notre situation, qu'une « intervention armée sera le dernier acte de l'URSS », comme l'avance Jacek Kuron, est une piètre consolation.

Wiktor KULERSKI « Tygodnik Mazowsze » numéro 8 Varsovie, 31 mars 1982.

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