Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

« Vous avez une chance historique »

· Inprecor n° 128, 14 juin 1982 · p. 20-21 · 2 130 mots

Pologne Syndicalisme

Comme on peut le voir avec la polémique publiée dans Tygodnik Mazowsze Wiktor Kulerski d'une part, et moi de l'autre, des différences importantes existent en ce qui concerne l'appréciation de la situation et le choix des méthodes d'action. Cela n'est pas grave. Mais il faut que nous comprenions bien nos arguments réciproques, car cela est le fondement même d'une discussion permettant d'espérer que celle-ci ne sera pas inutile. 1 & Simage de celui que nous social. Si j'ai bien compris, vous proposez à l'image de celui que nous appelions « d'autodéfense sociale » avant août 1980, mouvement fondé sur l'organisation des gens dans divers milieux pour leur permettre de résoudre en commun les problèmes auxquels ils sont confrontés. Une telle auto-organisation peut servir de base au développement d'activités plus générales : édition, cercles de fordiscussions programmatiques. Dans mon texte Réflexions sur un programme d'action de 1976, j'insistais sur le fait qu'un tel mouvement devait s'appuyer

June pleine autonomie des groupes d'action sectoriels et locaux constitués sur cette base. Excusez cette auto-publicil'idée que vous défendez m'est proche. Elle a été vérifiée dans les faits, en conduisant à la victoire d'aout 1980, victoire déjà irréversible. Je ne suis donc pas étonné que cette conception du mouvement rencontre aujourd'hui un appui très large. Nous réfléchissons tous en recherchant des analogies historiques et en nous efforçant de nous appuyer sur l'expérience. Mais il ne faut pas oublier que nous discutons de méthodes d'action, dépendant avant tout des conditions de la lutte, et que celles-ci sont aujourd'hui très différentes de celles d'avant août 1980. 2 sables pont le conditiement den. Quelles sont les conditions indispen-

- les différentes personnes doivent pouvoir agir;

cette activité doit pouvoir être couronnée de succès ;

— le système social dans le cadre duquel on construit le mouvement doit avoir des réserves, même minimales, lui permettant de se développer.

Le système prévalant sous Edward Gierek (à partir de 1970), remplissait les deux premières conditions. L'équipe d'a-

Lettre ouverte à Zbigniew Wiktor Kulerski et d'autres dirigeants lors voulait gouverner en s'appuyant sur le consensus de la société et c'est pourquoi elle poussait l'appareil à céder de.

Aujourd'hui, secrétaires ont décidé non seulement de se passer du consensus de la société, mais même de gouverner contre elle. Le fondement de leur pouvoir, c'est leur capacité à disperser les manifestations, à briser les grèves, à arrêter, interner, matraquer, fusiller ... Tant que les généraux et les secrétaires auront cette capacité-là, ils ne cèderont pas d'un pouce devant les pressions. Tout cela a déjà été dit et démontré. On ne saurait se faire la moindre illusion. Ajoutons qu'ils ne peuvent céder devant les revendications car ils n'ont aucune marge de manœuvre.

Ils ne peuvent pas ne pas baisser les salaires, ne pas licencier les travailleurs, ne pas réduire les rations alimentaires. comme vous le savez, aucun mouvement social - à moins de se considérer cogestionnaire du pays — ne peut renoncer aux revendications économiques. Sans une vépourra arrêter l'agonie croissante de notre économie. C'est par une justification de cette affirmation que commençaient mes « Thèses ... », ce dont vous n'avez malheureusement pas tenu compte dans votre

Dans les conditions de l'état de guerre, on ne peut done espérer que le mouvement d'autodéfense ni aucun autre mouvement social soit capable d'impulser graduellement des changements du système du fait de sa seule existence.

Un mouvement clandestin de masse se développe, au sein duquel il est possible d'organiser des éditions, des activités de formation et avant tout diverses formes d'action exprimant les aspirations de la société. Est-ce que c'est pour prendre part à ces activités-là que les gens viennent au mouvement malgré risques ? Je mouvement social de masse est toujours une réponse à des aspirations importandont la réalisation est possible par l'action organisée en commun et unique-

La formation est possible sans un tel mouvement. L'activité d'édition, comme but en soi, n'engage qu'une toute petite minorité de la société. Les manifestations ne peuvent conduire à aucun succès immédiat. Elles sont, certes, très importantes pour le moral, dans la mesure où elles révèlent la force du mouvement. Mais, si cette force ne sert qu'à améliorer le moral, avec le temps, elle devient impuissan-

Actuellement, nombre de gens sont

Bujak, de la résistance absorbés par des tâches organisationnelles. Ils construisent des organisations de masse qui tendent à assumer des tâches liées à la réalisation des buts recherchés. L'objectif le plus limité et le plus popuaujourd'hui, c'est d'obtenir conditions permettant aux gens de vivre normalement. Les tâches que vous mettez en avant, pas plus qu'aucune autre activité sectorielle ou locale, ne peuvent approcher de la réalisation de ce but ne serait-ce que d'un millimètre. Aucune activité clandestine ne peut y parvenir par elle-même. Car l'activité clandestine est toujours la préparation à quelque chose. Si vous ne montrez pas concrètement à quoi il faut se préparer, alors il ne subsistera que l'organisation sans buts et la déception, le mécontentement, la haine ... Et de cette haine-là naîtra le terrorisme.

Un organisme central de direction pourra, dans certaines limites, empêcher que des actes de désespoir et d'agression ne se produisent, s'il existe effectivement et qu'il est capable d'atteindre tous les maillons du mouvement. Mais une telle direction ne pourra que perdre toute influence sur le mouvement s'il apparaît qu'elle n'a pas de programme pour sortir de la situation. Notons entre parenthèses que l'activité organisationnelle menée actuellement conduit d'une manière naturelle à la centralisation du mouvement. Si les dirigeants de Solidarité, ou ne serait-ce qu'une partie d'entre eux, cherchent à freiner ce mouvement, alors apparaîtront plusieurs centres, ce qui, outre des conflits inévitables, constituera les conditions rêvées pour une provocation.

Vous dites que les gens peuvent tenir encore longtemps, et vous vous référez à l'histoire. Là, nous ne sommes pas d'accord sur les faits. L'année dernière, le revenu national a baissé de 13 %. Cette année, si nous obtenons une aide significative de l'Est et quelques crérevenu national diminuera de 17 à 22 % de plus. Laissons de côté le fait qu'il n'y aura pas d'aide importante de l'Est et que l'obtention de quelques crédits occidentaux est pour le moins sujette à cau-

Prenons seulement cette nouvelle baisse de 20 %. C'est une catastrophe inconnue dans l'histoire des sociétés modernes. Personne n'est capable de prévoir ses effets économiques, sociaux et moraux.

Sur quoi fondez-vous votre croyance que les Polonais seront justement capables de supporter tranquillement une telle catastrophe, dans une situation où, de plus, le pouvoir ne cesse de les provoquer par son arrogance et par la terreur qu'il

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tes les démonstrations de la volonté socia- pays de la catastrophe, si elles n'acceptent

NIE

PROWTKUJE!

" Solidarité ne provoque pas », Lublin, juillet 1981. (DR) exerce ? Sur le fait qu'ils se sont montrés patients depuis janvier jusqu'à aujourd'hui ? Mettons de côté le fait que les conditions de vie ne vont cesser d'empirer à l'avenir. Notons, par contre, que la maturité de la société polonaise, sur laquelle nous sommes tous d'accord, n'est rien d'autre que la confiance qu'elle a en Solidarité. C'est-à-dire en vous et dans le mouvement de résistance.

Les gens gardent pour eux leur désespoir, leur colère et leur rage, car ils se sont lancés dans une activité à laquelle vous les avez appelés (ou à laquelle ils pensent que vous les avez appelés). Ils croient que vous connaissez la voie et que vous les menerez à la victoire. Mais, très vite, ils se rendront compte que le mot d'ordre de se maintenir dans la clandestinité est la voie la plus coûteuse pour la défaite. Que se passera-t-il alors ? Peutêtre le pouvoir sera-t-il capable d'empêcher une explosion nationale. Peut-être y aura-t-il de nombreuses explosions, plus ou moins locales, réprimées de manière plus ou moins sanglante. Ajoutons à cela les effets matériels, sociaux et moraux de la catastrophe économique. Même sans une intervention étrangère, nous serons peut être les témoins de la destruction de la nation. Je ne sais si Solidarité peut se permettre une nouvelle défaite, mais je sais qu'en refusant le combat nous n'éviterons pas la défaite.

En organisant Solidarité nous avons pris sur nous une immense responsabilité, nous ses dirigeants. Nous ne pas aujourd'hui en d'apporter des réponses aux questions essentielles. Pour éviter la catastrophe à laquelle l'état de guerre conduit la Pologne, je suis prêt à proclamer la nécessité de concessions maximum de la part de la société. Mais ces concessions ne peuvent aller jusqu'à empêcher d'une condition indispensable du compromis social: la création d'une situation dans laquelle le pouvoir s'entendra avec la société, et non avec lui-même (sous divers noms et sous les traits de diverses personnes). En un mot, la condition indispensable du compromis, c'est qu'il y ait une société organisée indépendamment du pou-

On ne peut fonder un programme sur l'espoir que les généraux et les secrétaires accepteront de plein gré un compromis. Il faut admettre que la violence ne recule que devant la violence et annoncer clairement que le mouvement ne se refusera pas à utiliser la force.

Selon moi, il fallait préciser cette déclaration en la datant, par exemple « en été » ou « en automne ». C'est là le meilleur moyen d'empêcher les actes de désespoir et d'agression. Dès ce moment, toule organisées dans le pays (bougies, minutes de silence, grèves de la faim, éléments d'habillement communs, grèves de courte durée, etc.) rappellent la menace et montrent que le mouvement est prêt.

Je m'imaginais que le mouvement entreprendrait immédiatement, par tous les moyens possibles, une agitation parmi les soldats et les miliciens. Il faut les appeler à se coordonner entre eux et maintenir le contact avec leurs coordinations. A mon avis, c'est cela qui doit être la tâche principale du mouvement.

Le soulèvement annoncé peut bien sûr prendre la forme d'une grève générale illimitée. Mais, ce faisant, nous donnons aux généraux et aux secrétaires la possibilité d'attaquer des points choisis et de concentrer ainsi leur supériorité en hommes et en matériel à un endroit donné. Si done nous n'avons pas l'assurance que la majorité des soldats et des miliciens coopèrent avec nous, il faudra combiner la grève à l'attaque de centres déterminés du pouvoir et d'information, en accord avec ceux des soldats et miliciens qui se déclareront prêts à passer à nos côtés. On peut également annoncer qu'une telle attaque aura lieu au cas où les usines en grève se verront menacées.

Supposer que la peur du soulèvement durcira l'attitude des secrétaires et des généraux pourrait être fondé si l'on pouvait imaginer autre chose que la peur pour les amener à des concessions. En déclarant que le mouvement n'utilisera pas la trompez. Ils se sentent à l'abri et n'ont pas l'intention de

Les autorités ont bien sûr entrepris des discussions avec l'Episcopat à propos de la conciliation nationale et de l'entente sociale. Mais elles ne l'ont fait que pour légaliser une pratique contraire à tout accord. Dès qu'il y aura un danger réel, l'Episcopat cessera d'être un interlocuteur pour devenir un médiateur. Notez que les propositions modérées du Conseil social du primat de Pologne sont aujourd'hui considérées comme extrémistes, parce que seules face aux propositions officielles. Quand vous serez considérés comme interlocuteurs, ces propositions pourront apparaître comme une réelle plate-forme de compromis. Il est vrai que, si un tel compromis se réalise, ceux qui faisaient peur seront en marge de la vie sociale.

Je ne vous invite pas à proclamer mouvement et un réseau d'information efficace. Il faut souligner clairement que cela ne limitera en aucune manière l'autonomie des divers maillons du mouvement. Mais cela limitera le danger de provocations et d'actions peu réfléchies. Car certaines actions doivent etre exclusivement de la responsabilité du centre.

Je vous appelle à déclarer que, si les autorités n'écoutent pas la société, si elles refusent d'obtempérer à sa volonté exprimée sous diverses formes, si elles ne prennent pas d'initiatives en vue de sauver le pas la conciliation avec la société, le mouvement sera obligé d'employer la vio-

Je vous appelle enfin à entreprendre l'agitation parmi les soldats et les miliciens. Vous y trouverez une bonne réceptivité, et à soi seul, cela sera déjà un danger mortel pour le pouvoir.

Et avant tout, il faut un programme qui ait l'accord de tous les principaux dirigeants de la résistance.

Excusez-moi ce ton professoral. Je sais que vous travailléz durement et que vos succès sont importants. Mais nous nous trouvons dans une situation sans issue, et bien que nous n'y soyons probablement pas préparés, nous devons y faire face. C'est à nous d'indiquer une issue à cette situation qui nous apparaît comme étant une impasse.

Vous n'aviez pas choisi un tel fardeau, mais vous ne pouvez vous y soustraire. Vous avez une chance historique ...

Jacek KURON « Tygodnik Mazowsze » numéro 13 Varsovie, 12 mai 1982.

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