Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ISRAEL

Entretien avec un dirigeant de la LCR (Matzpen)

· Inprecor n° 129, 28 juin 1982 · p. 5-6 · 2 074 mots

France Palestine et Israël Liban États-Unis

c'est la liquidation de l'OLP"

Ligue communiste révolutionnaire (Matzpen) d'Israel

Jean-Pierre BEAUVAIS: - Quels étaient les objectifs du gouvernement israélien en déclenchant la guerre ?

Camarade de la LCR d'Israël : - L'obprincipal, c'est la liquidation politique et militaire de l'OLP. L'actuel gouvernement israélien considère l'OLP comme une organisation terroriste qui peut être réduite et liquidée par des moyens militaires. Le second objectif est de modifier les rapports de forces dans la région en infligeant une sévère défaite politique ou militaire à la Syrie. Rappelons que c'est à partir de la guerre de 1973 que les rapports de forces régionaux ont commencé à se modifier défavorablement pour Israël. Le troisième objectif est d'ordre intérieur. Il s'agit de restaurer le sentiment d'unité nationale, la confiance en elle-même de la population juive d'Israël. II s'agit de montrer que l'Etat sioniste peut mettre fin aux pressions qu'a commencé à exercer sur lui la révolution arabe. Cette confiance en soi de la population juive a été sérieusement ébranlée ces dernières années ...

- Peut-on d'ores et déjà dire que le gouvernement Begin a réussi à créer une atmosphère d'unité nationale parmi les Juifs d'Israël en déclenchant la guerre ?

— La guerre a créé une apparence d'unité nationale. La radio joue des marches militaires toute la journée. Aucune information sur les pertes subies n'est donnée. Le gouvernement n'est confronté à aucune mobilisation de masse dans les rues ni à aucun front d'opposition politique important. Cela n'a rien de surprenant. Nous sommes loin d'être dans une situation où une majorité de la population serait prête à manifester son opposition au gouvernement alors que le pays est en guerre. Mais, pour la première fois en temps de guerre, des opposants se sont ouvertement exprimés. Dès le premier jour. Et même au sein de l'establishment. Certains députés, par exemple, se sont abstenus sur une motion de censure présentée par le Parti communiste. Nos camarades travaillant dans le Comité solidarité avec l'université de Bir Zeit (l'université palestinienne, fermée par les autorités sionistes) ont fait cireuler une pétition contre la guerre qui a déjà signée par plusieurs dizaines de personnalités libérales. Cela est totalement nouveau dans le contexte d'un affrontement militaire en cours.

"L'objectif sioniste,

Interview d'un dirigeant de la

Il y a déjà plusieurs cas de refus d'obéissance au sein de l'armée elle-même. Des refus de franchir la frontière. C'est la position que nous défendons et elle a reçu des appuis non dénués de signi-

Enfin, plusieurs petites tions ont été organisées ces derniers jours. Des manifestations contre la guerre regroupant plusieurs dizaines de participants. En même temps, des mots d'ordre antiguerre apparaissaient ici et là sur les murs. Tout cela reflète l'activité d'opposants de gauche. Une activité modeste mais qui eût été impensable durant la guerre de 1967, et même durant celle de 1973. Les mots d'ordre les plus visibles, écrits en hébreu, sont : « Hors du Liban, maintenant ! A bas la guerre barbare au Liban ! L'OLP est indestructible ! L'OLP, c'est l'ensemble du peuple palestinien ! » Evidemment, véritable test viendra après la guerre. Nous estimons qu'au moins 150 soldats israéliens ont déjà, à ce jour, trouvé la mort en territoire liba-

Cela n'est pas rien pour Israël. Et nous ne pensons pas que l'offensive israélienne puisse atteindre ses objectifs. Elle peut porter des coups sévères, même très sévères, au mouvement palestinien. Mais elle est incapable de le détruire. A terme, il peut y avoir un effet de boomerang sur la société israélienne elle-même.

effet produit par la relative inefficacité de cette offensive et par le qu'aura dû payer l'armée israélienne.

- Quel est l'impact de la guerre sur la population arabe d'Israël et sur celle des territoires occupés ?

- C'est un choc considérable. Les habitants des territoires occupés peuvent voir les résultats de l'offensive israélienne à la télévision en captant les chaînes arabes. Ils voient les destructions et les morts, les milliers de blessés, les dizaines de milliers chassés de leurs demeures et de leurs camps. Et ils savent que l'un des projets que caresse le gouvernement Begin est de profiter de la situation pour expulser le plus grand nombre possible d'entre eux d'Israël et des territoires oc-

- Quelles sont les possibilités qu'a Begin de changer les rapports de forces

- Si Israël ne réussit pas, comme nous le pensons, à porter un coup mortel

ISRAEL à la résistance palestinienne, cette guerre • signifiera une défalte: Le gouvernement explique clairement qu'il veut ramener la peuple palestinien et la destruction de son mouvement national. Si cela n'est pas atteint, il s'agira bien d'une défaite. Le second objectif fixé - le changement des rapports de forces dans la région - ne pourra, dans ce cas, lui non plus être atteint; comme le troisième objectif, la restauration de la confiance en soi de la population juive.

- Jusqu'où le gouvernement israélien est-il prêt à aller? Occuper Bey. routh ? le sud du Liban ?

- Begin et Sharon ont déjà pris des décisions dont la rationalité politique est loin d'être évidente. Comme l'annexion du Golan ou l'attaque d'hélicoptères syriens en 1981 qui a conduit à l'installation de missiles dans la vallée de la Bekaa.

Je ne suis pas certain que l'offensive militaire actuelle ait été sérieusement pensée dans toutes ses implications politiques. Je ne suis pas non plus certain que le gouvernement ait une idée claire quant aux limites à se fixer. La dynamique propre des opérations militaires peut conduire à des développements non envisagés initialement. La tentative d'occupation de Beyrouth ne peut donc étre exclue. Mais ce serait de la part du gouvernement israélien une erreur colossale. De même qu'une occupation prolongée du Sud-Liban. Dans cette zone, qui va de la frontière israélienne à la route Beyrouth-Damas, il semble que Begin pense mettre sur pied des « milices arabes » de droite entraînées et financées par l'armée israélienne comme le sont les « milices chrétiennes » du commandant Haddad établies dans la région frontalière. Mais, si une chose est de le faire dans une zone attardée et peu peuplée large d'une quinzaine de kilomètres le long de la frontière israé-

June autre, qualitativement férente, est de le faire dans une moitié du pays qui compte des agglomérations de plus de 100 000 habitants, comme Tyr ou

Une occupation prolongée de la moitié sud du Liban contribuerait à accélérer la crise en Israël. Elle ferait apparaître la contradiction entre la capacité militaire du pays et ses ressources limitées, en particulier ses ressources humaines. Occuper la moitié sud du Liban signifierait mobili-

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ser en permanence plusieurs régiments. Le a quelques jours assez crûment. Ce plan coût économique et social serait très élevé. L'armée israélienne est une armée de conscrits et de réservistes. Une mobilisation prolongée, indéfinie de ces derniers n'est pas sérieusement envisageable.

Quels sont les objectifs d'Israël concernant la Syrie ?

- De mettre le régime de Hafez el Assad à genoux d'abord. Ensuite, de couper au moins partiellement le soutien qu'il donne aux Palestiniens, pour isoler encore davantage la résistance.

Le régime syrien fait face à une situation intérieure difficile, avec une opposition de masse aux objectifs confus, dominée par la droite traditionnaliste des Frères musulmans, soutenue par l'Irak et la Jordanie.

Une défaite politique ou militaire résultant de l'incapacité du régime Assad à répondre aux actions de l'armée israélienne menacerait de jeter bas le régime. Et, du point de vue d'Israël, la question de savoir qui le remplacerait est secondaire. Il y a un courant dans la direction israélienne, représentée par le général Sharon, qui n'aurait pas de problème à voir un ré. gime « révolutionnaire » à la place d'Assad. Pour lui, il est presque préférable d'avoir des régimes anti-impérialistes dans les Etats arabes, de sorte qu'Israël ait le monopole du soutien impérialiste dans la région, plutôt que d'avoir des régimes néo-coloniaux avec lesquels Israël devrait partager les subsides impérialistes ... Sharon a déjà dit plusieurs fois que peu lui importe qui remplacera Assad. Ce peut être un nouveau Nasser, et ce serait peutêtre même préférable.

Ils veulent au moins humilier la Syrie pour la forcer à accepter une défaite politique au Liban, a évacuer Beyrouth, a retirer ses missiles, à rester passive face au massacre des Palestiniens. C'est le minimum qu'ils veulent obtenir.

Mais il y a aussi un plan pour occuper une large part du Liban. Sharon l'a dit il y Journaliers arabes recrutés par un employeur israélien dans la bande de Gaza. (DR)

existe au moins dans certains cercles de l'armée. Une campagne rapide pour briser les reins de l'armée syrienne n'est pas exclue. Mais là les facteurs internationaux joueront un rôle déterminant. On ne doit pas oublier que la Syrie a un traité d'assistance militaire avec l'Union soviétique. Il y a une limite au-delà de laquelle l'URSS ne peut pas laisser aller les choses Il en va de même pour les USA. S'ils donnent le feu vert à Israël, ils leur laisseront du temps pour conduire leur opération, mais pas trop, dans la mesure où cette offensive risque d'avoir un effet déstabilisateur pour les intérêts impérialistes dans la région. Pour moi, la politique de Washington est de laisser aller les choses, ce qui explique leur veto à l'ONU il y a quelques jours : ils ont donné du temps à Israël ...

— Tu as parlé d'opposition à la guerre au sein de l'establishment israélien ...

- Cela est particulièrement évident à la lecture de Haaretz, le plus sérieux des quotidiens bourgeois. Bien sûr, il n'a pas pris position contre la guerre. Mais on peut lire dans ses colonnes toute une série de questions. L'opération a-t-elle été réellement pensée politiquement ? Le gouvernement sait-il jusqu'où il veut aller ? ete Ces questions reflètent un grand scepticisme sur l'opportunité de cette guerre au sein de la bourgeoisie israélienne. Bien qu'en surface il y ait une totale unité entre les principaux partis sionistes, des travaillistes au Likoud.

En fait, il y a un secteur parmi la bourgeoisie israélienne qui a une appréciation plus réaliste des rapports de forces régionaux et ne croit guère à un changement de la situation par la seule force militaire. C'est un secteur plus conscient des intérêts globaux de l'impérialisme américain et des limites qu'ils imposent aux initiatives israéliennes. Il en est d'au-

1612-472 tres, à l'opposé, qui souhaitent une guerre regionale; qui veulent

- Une confrontation généralisée avec l'armée syrienne, incluant éventuellement l'occupation de Damas. Sharon a déclaré à plusieurs reprises que, si cela est nécessaire, Israël est parfaitement capable de s'emparer de Damas.

- Quelles sont les chances pour ce secteur de la bourgeoisie pratique jusqu'au bout sa politique ?

- Deux facteurs s'y D'abord, la perspective d'une guerre régionale est inacceptable pour l'impérialisme américain, car Israël ne peut la mener rapidement et « proprement ». Une guerre « de six jours » victorieuse contre la Syrie n'est pas possible aujourd'hui. Ensuite, un écrasement total et rapide de palestinienne n'est ment pas possible. Ce qui n'a pu être fait il y a quatre ans lors de l'opération Litani ne peut pas plus l'être aujourd'hui.

Il est clair que l'impérialisme américain a donné le feu vert à Israël pour une opération de quelques jours. Les EtatsUnis savent que si cette offensive se protrop, elle aura un profond effet déstabilisateur sur les régimes bourgeois

- La défaite irakienne face à l'Iran a-t-elle joué un rôle dans la décision du gouvernement Begin de se lancer maintenant dans la guerre ?

- Sans aucun doute. Et cela a également joué pour le feu vert de Washington. La perspective d'une issue à court terme de ce conflit signifie des réalignements dans la région. Il s'agit done de tirer parti du désarroi qu'a causé cette guerre dans le camp arabe avant que la situation ne soit à nouveau stabilisée, ou avant une chute du régime de Saddam Hussein à Bagdad.

- Une dernière question. Quel rôle peut jouer la solidarité internationale avec les combattants palestiniens et avec les opposants à la politique de Begin en Israël ?

- Il est très important que tout ce que fait l'armée israélienne au Liban soit largement connu. Il est également très important que le régime sioniste soit le plus isolé possible, politiquement et moralement, à l'échelle internationale. Des comités permaments de solidarité avec le peuple palestinien sont aujourd'hui une nécessité pour mobiliser les secteurs les plus larges et pour mener à bien les indispensables tâches de solidarité.

Propos recueillis par Jean-Pierre BEAUVAIS 18 juin 1982.

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