IX mois après le coup de force de Jaruzelski, l'ampleur de plus au travers des mobilisations du dimanche 13 juin, qui se sont déroulées à la sortie de la messe dans diverses villes du pays.
La détermination dont les travailleurs polonais ont à nouveau fait preuve à l'occasion des grèves et des manifestations de ce début juin fait suite aux mobilisations du mois de mai, qui avaient exprimé la volonté de la classe ouvrière du pays tout entier d'en découdre avec l'« occupant ».
Jusque-là, la plupart des dirigeants connus de Solidarité S'etaient montres plus que réticents face aux tentatives - qu'ils jugeaient prématurées - de coordonner le mouvement à l'é chelle régionale et nationale. Plus d'un mettait en doute la possibilité de s'engager dans les préparatifs d'une grève générale (1).
Au lendemain du 13 mai pourtant, la commission exécutive régionale de Solidarité de Varsovie (RKW), notant la dégradation de la situation matérielle, l'augmentation du chômage et le fait qu'on ne décèle « aucun signe de bonne volonté de la part des autorités », affirmait que « tout cela mène inévitablement à une radicalisation des travailleurs et à la grève générale. Quelques dizaines de grandes entreprises de Mazovie ont déjà réclamé auprès du RKW de fixer la date de cette grève » (2).
C'était là une manière de répondre aux nombreux textes parus dans les bulletins clandestins, qui reprochaient à la direction de ne pas avoir donné de directives assez précises aux militants pour permettre une action réellement efficace. « C'est sur vous, membres dirigeants de Solidarité reconnus de façon unanime, que repose la responsabilité de nous indiquer tant des formes que des méthodes d'action dignes de Solidarité. Notre trouble vient de ce que, à notre avis, vous n'avez pas suffisamment pris ces responsabilités au cours de ces derniers mois. Les nombreuses initiatives contradictoires au sujet du ler Mai en sont la preuve. (3) »
Certains militants insistaient notamment sur « la nécessité de constituer un service d'ordre d'autodéfense syndicale qui serait à même de prévenir les agissements de la police politique (SB) et d'assurer la protection de ceux qui accomplissent di-
Ces exigences ont été entendues, à en lire les déclarations de Zbigniew Romaszewski, l'un des dirigeants de Varsovie, dans une récente interview : « Il faut préparer la grève générale. Nous avons peu de temps. La grève devrait commencer à l'automne de cette année, avant les entretiens Brejnev-Reagan. Leur perspective devrait empêcher l'URSS de franchir le pas décisif. La grève mettrait la question de la Pologne au centre des problèmes internationaux. Il devrait s'agir d'une grève générale de tout le pays, avec défense active des entreprises. A Varsovie, la grève concernerait 20 à 30 grandes entreprises, les autres les appuyant par une grève d'abstention. Les manifestations et les cortèges occupant en outre une partie des forces. Si la situation est véritablement sérieuse, non seulement les autorités ne pourront pas compter sur l'armée - selon moi —, mais même pas sur la milice. Quand un seul bataillon refuse de tirer ... Ce fut le cas en février 1917 lorsqu'une petite unité de cosaques passa du côté des manifestants, et au bout d'un mois il n'y avait plus de tsar. (5) »
L'évasion réussie du militant connu J. Narozniak, de l'hôpital où il se trouvait enfermé, grâce à l'initiative des « groupes d'opération du comité ouvrier interentreprises de Solidarité », est là pour montrer que des progrès significatifs ont déjà été accomplis sur la voie de l'autodéfense et que la conception d'une autodéfense active est en train de prévaloir dans les faits sur celle de l'autodéfense passive longtemps défendue par la direction de Solidarité, et dont les ouvriers ont pu se convaincre qu'elle les avait laissés désarmés et les mains nues face aux tanks en décembre 1981.
S'interrogeant pour savoir si décembre 1981 était parvenu à briser le « mythe de l'usine-forteresse » sur lequel les dirigeants et les militants de Solidarité fondaient leur confiance, « qu'à l'intérieur de l'enceinte de l'usine ils étaient intouchables, que personne n'oserait faire irruption dans les sanctuaires », l'auteur d'une contribution à la presse clandestine affirme : « Le printemps 1982 se déroule dans les rues, au soleil et dans le vent, accompagné des explosions de pétards et dans la puanteur des gaz lacrymogènes. Il est toutefois peu probable que ces manifestations puissent avoir une influence décisive. Elles sont indubitablement un réconfort pour tous les adversaires déclarés - ou le plus souvent cachés - du WRON (Conseil militaire de salut national). Elles font apparaître de nouveaux groupes de gens actifs dans le combat contre le régime, elles mobilisent ceux qui sont passifs (...). Le combat essentiel commencera cependant là où a débuté le combat précédent : à l'intérieur des entreprises, là où coulent les sources vitales du syndicat ouvrier indépendant. A l'arrière-plan des manifestations spectaculaires, le processus du rétablissement de la confiance qu'apporte une grève solidaire a commencé et se poursuit. Confiance dans la force qui émane des murs des usines et des gens qui s'y enferment. (6) »
Qui s'y enferment ... mais qui se donnent les moyens de se coordonner entre eux pour construire un véritable front face à l'ennemi, comme l'affirme Romaszewski dans l'interview déjà citée : « Il faut mettre en place des cellules d'organisation de la grève dans toutes les entreprises. Elles doivent préparer la conception de défense de l'entreprise, avertir le RKW quand celle-ci est prête pour la grève. Il y a d'énormes problèmes techniques à résoudre: les liaisons radiophoniques. Il faut construire des émetteurs et des récepteurs à ondes ultra-cour tes pour que les usines puissent communiquer entre elles, et des émetteurs-récepteurs à ondes courtes pour les liaisons interrégionales. Il faut compter avec le fait que la communication sera totalement coupée et construire un émetteur qui puisse assurer l'information sur le déroulement de la grève. En principe cela ne posera pas de grand problème. Si les chantiers de Gdansk se barricadent, on pourra construire l'antenne voulue. En nous appuyant sur les expériences de Radio-Solidarnosc, nous sommes en train de travailler à un programme complexe de liaisons en vue de la grève générale. »
Et au rédacteur qui lui demande s'il n'a pas peur de prendre la responsabilité d'une telle décision, Romaszewski répond : « Mes responsabilités, je les ai prises lorsque j'ai accepté le mandat à la direction nationale et régionale. Je ne suis pas seulement responsable de telle ou telle décision, mais de l'absence de décision. Du fait que Solidarité risque d'être condamné au marasme et notre pays à une normalisation à la tchèque. Je suis responsable d'actions désorganisées qui peuvent se terminer de manière sanglante et qui ne sont d'aucune utilité. »
Plus que jamais, le rôle de la classe ouvrière apparaît comme décisif dans les luttes des mois à venir.
18 juin 1982. 1. Inprecor, numéro 128, 14 juin 1982. 2. Tygodnik Mazowsze, numéro 16, 2 juin 1982, reproduit dans Bulletin d'information, numéro 23, 7 juin 1982, édité à Paris par le Comité de coordination du syndicat Solidarnose en France.
3. Tydognik Mazowsze, numéro 14, reproduit dans Bulletin d'Information, numéro 23, 7 juin 1982, édité à Paris par le Comité de coordination du syndicat Solidarnose en France:
4. Przetrwanie, numéro 17, Varsovie, 18 mai 1982. 5. Tygodnik Mazowsze, numéro 16, ibid 6. Reproduit dans Bulletin d'information numéro 23, 7 juin 1982, édité à Paris par le Comité de coordination du syndicat Solidarnose en France.