Inprecor 1974–2004

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POLOGNE

Guerre de position et guerre de mouvement : sur la stratégie de Solidarité

· Inprecor n° 129, 28 juin 1982 · p. 9-11 · 3 829 mots

Pologne Stalinisme Syndicalisme URSS et Russie

Tous avons publie dans Inprecor numéro 128, du 14

juin dernier, un dossier concernant les débats en cours dans Solidarité clandestine. Outre un article de Jacqueline Allio donnant une appréciation générale sur les récentes prises de position des principaux dirigeants de Solidarité, ce dossier comprenait trois textes rédigés respectivement par Zbigniew Bujak, Wiktor Kulerski et Jacek Kuron. Zbigniew KOWALEWSKI

« Les dix-huit mois d'existence de Solidarité, c'est un de nos grands soulèvements nationaux (1) », affirmait récemment Zbigniew Bujak, président de Solidarité de la région de Varsovie. Un autre dirigeant syndical de cette région, Zbigniew Romaszewski, considère que nuit du 12 au 13 décembre ne une défaite définitive du soulèvement national, mais seulement une bataille perdue. (...) Il n'y a aucune raison qui nous pousse à capituler, poursuit-il, nous devons au contraire nous préparer à une nouvelle bataille, cette fois-ci décisive et victorieuse. (2) » Cela signifierait que la période du soulèvement national — ou, autrement dit, la situation révolutionnaire - se poursuit. Les grandes manifestations de Solidarité clandestine, organisées à Varsovie et dans de nombreuses autres villes les ler et 3 mai, témoignent en faveur d'une telle affirma-

A la lumière de ce jugement, le débat sur la stratégie du mouvement social dans - débat qui se déroule dans la clandestinité en Pologne - prend une importance considérable. Il a été déclenché par les « Propositions pour sortir d'une situation sans issue » de Jacek Kuron, publiées par Tygodnik Mazowsze du 31 mars, parallelement aux réponses écrites de Zbigniew Bujak et du vice-président de Solidarité de la région de Varsovie, Wiktor Kulerski. De son côté, Jacek Kuron a répondu à Zbigniew Bujak et Wiktor Kulerski dans ce même hebdomadaire clandestin, le 12

La question de savoir si la stratégie du syndicat doit être fondée sur une guerre de position ou sur une guerre de mouvement, a très vite polarisé ce débat. Ces concepts, puisés dans la pensée militaire, ont été introduits dans les débats sur la stratégie du mouvement social - avant tout du mouvement ouvrier - par Antonio Gramsci qui, à la fin des années 1920 et au début des années 1930 s'est opposé, dans ses Cahiers de prison, à la politique menée à l'époque par le Komintern au sein du mouvement ouvrier occidental. Avant Antonio Gramsci, en 1910, Karl Kautsky, empruntant lui aussi à la pensée militaire, avait introduit les concepts de stratégie de renversement et de stratégie

Guerre de position et

guerre de mouvement:

d'épuisement du pouvoir, dans sa polémique contre Rosa Luxemburg à propos de de la social-démocratie allemande. Il n'est pas inutile de rappeler ces faits car, dans la discussion qui se déroule

Solidarité, on retrouve au moins partiellement les échos de ces anciens débats du mouvement ouvrier occi-

LES POSITIONS DE KURON,

BUJAK ET KULERSKI La principale idée stratégique de Jacek Kuron est la suivante : « La direction de la résistance doit préparer la société à la fois à des concessions majeures en vue d'un compromis avec le pouvoir et à la liquidation de l'occupation par un soulèvement de masse organisé. » Jacek Kuron explique qu'« un tel soulèvement peut prendre la forme d'une offensive simultanée contre tous les centres du pouvoir et de l'information dans tout le pays ». Il que le soulèvement devrait avoir lieu « en accord avec ceux des soldats et miliciens qui se déclareront prêts à passer à nos côtés », et que, ce faisant, « le mouvement sera obligé d'employer la violence ». Si la résistance parvient à s'assurer la coopération de la majorité des soldats et des miliciens, ce qui lui paraît peu probable, il sera alors possible de se limiter à un recours à la grève générale.

Il s'agit donc explicitement d'une guerre de mouvement s'appuyant sur une stratégie de renversement. Cependant, après le renversement de la dictature militaire (liquidation de l'occupation), la révolution polonaise, une fois de plus, doit non viser à renverser le bureaucratique. contraindre ce dernier à passer un compromis avec la société civile.

Il ne fait aucun doute, pour moi, que seule une action révolutionnaire de masse peut renverser la dictature militaire. Il me paraît également évident que le fait de passer des compromis avec le pouvoir bureaucratique est un élément extrêmement important faisant partie des moyens tactiques dont doit user Solidarité. Le problème est que Jacek Kuron parle d'un compromis stratégique (ou historique). II s'agit là d'une illusion alors que ce pouvoir ne peut exister que comme pouvoir

POLOGNE Zbigniew Kowalewski, membre du présidium de la direction de Solidarité de la région de Lodz, aujourd'hui en exil en France, a rédigé une contribution en réponse à ces différents textes. Nous publions ci-dessous, à titre de document, cet article de Zbigniew Kowalewski, qui est paru dans le bulletin de l'Association de solidarité avec Solidarnosc, numéro 3, publié totalitaire. S'il passe un compromis, ce sera pour gagner du temps et accumuler les forces nécessaires pour écraser la classe ouvrière et la société tout entière.

Par ailleurs, peut, à long terme, préserver ses acquis, même limités, si elle n'utilise pas le compromis pour gagner du temps et pour accumuler les forces nécessaires pour résoudre la question du pouvoir en sa faveur.

Dans ce sens, la proposition de Jacek Kuron d'user d'un moyen de lutte extrême

(le soulèvement de masse) pour atteindre un objectif limité (le compromis historique), implique une subordination de méthodes de lutte révolutionnaires aux illusions réformistes. C'est là que réside la contradiction principale de la stratégie de

Jacek Kuron. Ce à quoi il faut ajouter son espoir que la seule menace d'un soulèvement de masse et de l'emploi de la violence brandie par la direction clandestine de sera suffisante pour pouvoir se voit obligé de passer un com-

Dans sa polémique avec Jacek KuZbigniew Bujak, écrit : « Je suis partisan d'une guerre de position - permettez-moi d'utiliser cette formule mili-

- qui, à mon avis, présente à la fois l'avantage de l'efficacité et de la sécurité. » Il ne s'agit donc pas pour lui d'une action révolutionnaire de masse atteignant son but définitif - la prise du pouvoir —, ni d'une action révolutionnaire dont le but serait seulement d'obtenir un compromis avec le pouvoir. Il s'agit,

Wiktor Kulerski, d'une «troisième possibilité: celle d'une lente décomposition du système, accompagnée changements conduire à une reconquête par la société d'une influence sur son destin ». Cette proposition se fonde sur la présomption

1. Tygodnik Mazowsze numéro 2, 11 fé2. Zbigniew Romaszewski, Sierpien 1980 -Décembre 1981 - et après ?), Varsovie, 15 mars,

3. Jacek Kuron, Tezy o wyjsciu z sy tuacji bez wyjscia (Propositions situation sans issue) : Zbigniew Bujak, Walka pozycyjna (Guerre de position) : Wiktor Kulerski, Trzecia mozliwose (La troisième possibilité), 1982 : Jacek Kuron, Macie (Vous avez une chance historique). Tygodnik Mazowsze numéro 13, du 12 mai 1982, reproduit dans Inprecor numéro 123 et 128.

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tonio Gramsci, Il existe d'autres formes à s'effacer de plus en plus. Ses traits d'« une lente décomposition du pouvoir combinée à une résistance durable de la

Zbigniew Bujak présente les principaux éléments de la structure de la « Société clandestine », qui devraient être mis en place dès maintenant dans le cadre de la guerre de position. Parallèlement à son développement, le pouvoir totalitaire garderait sous son contrôle les appareils de domination sur la société, mais la domination elle-même s'éroderait de plus en plus, devenant de plus en plus limitée, sinon formelle. Selon Wiktor Kulerski, avec le développement de la structure de clandestine, contrôlerait les mass-media étatisés, mais pas la circulation de l'information ; les imprimeries, mais pas l'édition; la poste et les téléphones, mais pas les communications; les écoles, mais pas l'éducation », et également « les magasins vides, mais pas le marché ; l'emploi des travailleurs, mais pas les moyens de subsistance des travailleurs ». Ce qui paraît utopique, car il vaudrait mieux parler du contrôle des travailleurs sur la distribution, sur la production, sur les conditions de rémunération et du travail. Mais cela n'est possible que dans une situation déjà avancée de dualité de pouvoir.

Zbigniew Bujak envisage également la possibilité de passer, dans un avenir éloigné, de la guerre de position avec une stratégie d'épuisement du pouvoir, à la guerre de mouvement avec une stratégie de renversement de celui-ci. « Quant à l'insurrection, si elle s'avérait nécessaire, elle constituerait la phase finale d'une lutte pour la réalisation du pronational de reconstruction. » Mais, dans leur projet stratégique, les dirigeants de Solidarité de la région de Varsovie séparent la conquête et la sauvegarde positions données, de l'utilisation du mouvement (de la manœuvre) tout au moins à une large échelle. DE LA STRATEGIE MILITAIRE

APPLIQUEE A LA LUTTE POLITIQUE C'est là que réside leur erreur essentielle. Dans son analyse de la stratégie de la guerre de position chez Antonio Gramsci, Perry Anderson rappelle à juste titre le point de vue des penseurs qui ont critiqué « toute théorie stratégique élevant soit le mouvement soit la position rang d'un principe immuable et absolu », tant dans le cas d'une armée en guerre que dans celui d'un mouvement social. « Toutes les guerres allient la position et le mouvement, et toute stratégie qui excluerait unilatéralement l'une ou l'autre serait suicidaire », car « la position et le mouvement entretiennent un rapport nécessairement complémentaire dans toute stratégie militaire. (4) » plus, Zbigniew Bujak et Wiktor Kulerski ne prennent pas en compte d'autres types d'actions, qui ne peuvent être inclus ni dans le concept de la guerre de position ni dans celui de la guerre de mouvement. Dans la lutte politique, écrit Anencore. « Les comparaisons entre l'art militaire et la politique sont toujours à établir cum grano salis (avec un grain de sel), sans compter que la disposition des forces politiques n'est pas, même de loin, comparable à la disposition des forces mi-

La lutte de la société indienne contre la domination coloniale de la Grande-Bretagne repondait, selon Antonio Gramsel, a trois formes de guerre. « La résistance passive de Gandhi est une guerre de position, qui devient guerre de mouvement à certains moments et, à d'autres, guerre souterraine : le boycottage est une guerre de position, les grèves sont une guerre de mouvement, la préparation clandestine d'armes et d'éléments de combat destinés aux attaques est une guerre souterrai-

Antonio Gramsci confirme ce caractère de la grève, quand il dit que la célébre brochure de Rosa Luxemburg sur les grèves de masse en Russie en 1905 est « un des documents les plus significatifs de théorisation de la guerre de mouveappliquée à l'art de la politique. (7) » Notons que Zbigniew Bujak admet que, même aujourd'hui, la grève doit être utilisée dans diverses entreprises, en défense des droits des travailleurs, pour la libération des syndicalistes internés d'une entreprise donnée, ete. Il voit également la nécessité de grèves générales, par exemple dans la lutte pour le rétablissement des droits syndicaux (8). Solidarité, non seulement en tant que syndicat mais également en tant que mouvement social, trouve son principal appui dans la classe ouvrière, et la grève est la forme de lutte principale de la classe ouvrière et le restera en Pologne. En ce sens, l'utilisation de formes de guerre de mouvement est inévitable.

On ne peut pas lier de manière mécanique la guerre de mouvement à une attaque frontale contre tous les centres de pouvoir, ni à une action offensive continue, en dépit de ce que suggère Jacek Kuron. La guerre de mouvement, c'est aussi la capacité d'opérer un repli, qu'il s'agisse d'un repli tactique ou même stratégique. « Si l'on exclut le repli stratégique de la manœuvre, la stratégie revêt alors un caractère extrêmement linéaire, autrement dit, elle cesse d'être manœuure. (9) »

La dictature militaire peut mobiliser ses forces plus rapidement que le mouvement social. Mais le fait qu'elle puisse mobiliser plus vite et attaquer la première ne lui assure pas la victoire pour autant. Une manœuvre de repli peut donner au contraire le temps nécessaire au mouvement social pour rassembler ses forces et reprendre l'initiative par une attaque « Ayant pour nous l'étendue et la quantité, nous établirons tranquillement et avec précision la limite où, assurée grâce à notre défense élastique, la mobilisation aura permis de nous concentrer pour passer à la contre-offensive. (10) »

Dans une guerre de mouvement, la différence entre le repli et l'offensive tend caractéristiques essentiels sont l'initiative et l'activité.

Le mouvement social Solidarité doit se préparer à mener une telle guerre de mouvement. Mais, en même temps Zbigniew Bujak et Wiktor Kulerski ont tout à fait raison —, il doit mener une guerre de position sur une très large échelle, c'est-à-dire développer l'auto-organisation de la société civile dans la clandestinité et créer ses diverses institutions. « Les superstructures de la société civile, écrit Antonio Gramsci, constituent l'équivalent du système de tranchées dans la guerre moderne. (11) » Seul un systéme de tranchées et de places fortes compliqué et développé de la Société clandestine permettra que la dictature, lorsqu'elle lancera une nouvelle opération répressive sur une large échelle, ne détruise pas tout le système, mais uniquement sa surface extérieure, se heurtant ensuite à de nouvel. les lignes de défense de son adversaire qui l'empêcheront d'aller plus avant.

Peut-on cependant s'attendre à que, dans la lutte contre la dictature militaire, le mouvement social mène une guerre essentiellement de position, et que la guerre de mouvement soit réduite au rôle plutôt tactique que stratégique ? Je ne le

DICTATURE MILITAIRE

ET QUESTION DU POUVOIR

Une évolution continue, linéaire, du pouvoir totalitaire, fondée sur sa démocratisation par le fait que « les barrières séparant la société s'abaisseront peu à peu », évolution sur laquelle comptent les partisans de la guerre de position dans Solidarité, est impossible. Non seulement l'état de guerre a été introduit en Pologne, mais une dictature militaire, c'est-à-dire une forme étatique particulière a été instaurée. Comme le souligne justement Nicos Poulantzas, aucune forme d'état d'exception ne peut surgir ni disparaître de manière linéaire, par étapes successives et en quelque sorte imperceptibles. L'expérience polonaise nous enseigne que cela ne concerne pas seulement l'Etat de démocratie parlementaire dans la société capitaliste. Dans la société postcapitaliste également, le passage de la forme classique du pouvoir bureaucratique à la dictature militaire nécessite un acte de contre-révolution politique, un coup d'Etat. Le passage inverse ne peut se faire que par une rupture démocratique et de caractère révolutionnaire, même si telle rupture n'implique pas encore d'ar-

4. Perry Anderson « The Antinomies of Antonio Gramsci », New Left Review numéro 100. Londres, 1976, p. 74, traduit en français Sur Gramsci, Petite Collection Maspero numéro 212, Paris, 1978, p. 131.

5. Gramsci dans le texte, Editions sociales. 6. Ibid., p. 524-525. 8. Tygodnik Mazowsze numéro 2, du 11 février 1982.

9. Léon Trotsky. L'Art de la guerre et le marxisme, Editions de l'Herne, Paris, 1975, p.

11. Gramsei dans le texte, op. cit., p. 532.

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subalternes, suivent les divers clans diri- la Société clandestine qui seraient caparacher le pouvoir des mains de la bureaucratie totalitaire. On quitte le pouvoir de la même manière qu'on le prend.

L'Etat d'exception a ceci de spécifique que la classe ou la couche dominante matérialise son organisation politique au sein de l'appareil d'Etat et, dans le cas concret de la dictature militaire, dans la seule branche dominante de cet appareil, à savoir l'armée. Les sommets de l'appareil militaire d'Etat deviennent de ce fait non seulement la fraction hégémonique de la classe ou couche dominante, mais ils forment également l'appareil de fait du « parti politique » de cette classe ou cou-

L'appareil militaire en Pologne rivalise aujourd'hui fortement avec l'appareil du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) pour savoir lequel de ces deux appareils matérialisera l'organisation politique de la bureaucratie. Si l'appareil militaire parvient à soumettre l'appareil du POUP, ce qui est probable, on peut prévoir ce qui se passera. Toutes les contradictions qui minent la bureaucratie, ainsi que les contradictions entre cette dernière et la classe ouvrière soutenue par les autres groupes sociaux opprimés se déplaceront à l'intérieur de l'appareil militaire et se concen-

Le résultat est connu dans les pays qui ont subi «Les caractéristiques propres de l'Etat d'exception sont une des sources à la fois de sa puissance et de sa fragilité, en raison même de leur extraordinaire rigidité. La moindre "ouverture" réelle risque de faire crouler l'ensemble de l'édifice. Son ossature et son climat interne, idéologique et répressif, sont fondés sur un partage très délicat entre clans et factions, entre branches et appareils prodigieusement enchevêtrés, redoublés et hiérarchisés dans leurs fonctions et leurs sphères de compétence. Toute réorganisation, même la plus simple, atteint directement l'ensemble de l'Etat, compte tenu de son déséquilibre per-

En Pologne, déjà avant l'état de guerre, la situation était semblable. Les caractéristiques de la bureaucratie, non pas en tant que classe autonome, mais en tant que couche parasitaire sur le corps de la société, aussi bien que le caractère nécessairement totalitaire de son pouvoir, faisaient que les changements dans les rapports de forces entre les diverses factions de ce pouvoir se manifestaient non pas par la « circulation organique de l'hégémonie » mais par des crises politiques aiguës et des secousses au sein de l'appareil d'Etat. Mais, actuellement, le pouvoir bureaucratique devient encore plus fragile, car sa rigidité augmente énormément. Le centralisme bureaucratique du POUP est remplacé par une centralisation plus forte encore de l'appareil militaire, strictement hiérarchique et discipliné. On peut donc s'attendre à ce que le déséquilibre permanent de l'appareil du pouvoir bureaucratique soit plus fort sous la dictature militaire et, en conséquence, que des pans entiers de l'armée, de haut en bas, y compris les échelons qui cristalliseront les contradictions au sein du bloc au pouvoir, comme cela fut le cas sous des dictatures militaires de l'Europe occidentale. Ces contradictions se manifesteront probablement par des oppositions et même des divisions au sein de l'armée.

conclusion est simple. Les progrès du mouvement social Solidarité dans la guerre de position vont accroître les contradictions internes du pouvoir bureaucratique, et ces dernières vont se concentrer au sein de l'appareil militaire qui, du fait de son extrême rigidité, ne pourra leur résister. Cela provoquera de formidables bouleversements en son sein, c'est-à-dire dans le centre même du pougraves. Les ouvriers et les autres groupes sociaux en profiteront pour intervenir dans ces crises. Il ne faut pas avoir l'illusion qu'en créant un système de défense de la Société clandestine grâce à la guerre de position, on puisse y maintenir la classe ouvrière et la convaincre de défendre ses positions au moment où il sera possible de commencer la manœuvre et d'attaquer. Bien au contraire, ces tranchées seront utilisées par la classe ouvrière comme bases pour attaquer. Le passage guerre de position à la guerre de mouve-

Comme j'ai tenté de le montrer, sur les traces de Nicos Poulantzas, le fait que l'armée devienne l'appareil dominant de la bureaucratie, ne pourra que renforcer chaque crise au sein du pouvoir et dans ses relations à la Société clandestine. Mais cela n'est qu'un aspect de la question. Car le fait que, de noyau dur de l'appareil du pouvoir l'armée devienne son noyau central, implique que chaque crise du pouvoir comportera le risque de divisions nternes à l'armée. Le fait qu'on ait affaire à une armée de conscription, que les soldats soient issus des masses travailleuses des villes et des campagnes, ne pourra que favoriser ces divisions. Solidarité, en s'appuyant sur les fissures à venir, devra alors faire ce qu'il s'est refusé à faire avant décembre 1981 : s'atteler à la tâche de gagner à la cause du peuple le plus de soldats et de troupes possibles de cette armée divisée de l'intérieur.

La constitution de la dictature militaire a des conséquences énormes pour le mouvement social Solidarité. La guerre de position et la guerre de mouvement, qui ne sont aujourd'hui que des concepts utilisés pour construire la stratégie de la lutte politique, deviendront des faits matériels, car cette lutte prendra probablement des traits d'une lutte militaire. Il ne faut pas fermer les yeux sur ce qui appacomme objectivement inévitable. Nous ne pouvons, par exemple, rester passifs face à la perspective de divisions au sein de l'armée, et ces divisions ne nous serviront à rien si nous n'y sommes pas

En menant la guerre de position et en étant préparés à mener une guerre de mouvement, nous devrions dès aujourd'hui mener ce qu'Antonio Gramsci appelle la guerre souterraine. Dans nos conditions, cela signifie préparer les forces de bles de combattre pour gagner une partie de l'armée, c'est-à-dire assurer son passage aux côtés des travailleurs comme force combattante.

Les dirigeants de la Commission provisoire de coordination de Solidarité, dans une de leurs déclarations constitutives le 22 avril, déclarent : « Dans l'éventualité de la dissolution du syndicat Solidarité, nous n'hésiterons pas à appeler à la grève générale et à la défense active des entreprises. (13) » Une telle défense constitue précisément une première action dans travailleurs apparaîtraient comme une force combattante.

Cependant, la menace d'une intervention militaire de l'URSS pèse sur la Pologne. Pour Jacek Kuron, le compromis stratégique entre la société civile et le pouvoir bureaucratique est l'unique solution possible dans le rapport de forces actuel. « L'agonie de l'impérialisme n'est qu'un pronostic », dit-il à propos de la domination de la bureaucratie du Kremlin, soulignant que « le dépérissement de l'empire a commencé, mais qu'il est encore capable de régler ses comptes de manière sanglante avec la Pologne ». Zbigniew Bujak est convaincu qu'un tel péril peut être évité, non pas tant par un compromis que par une guerre de position

Comme j'ai tenté de le démontrer, aucune de ces deux solutions n'est possible. En conséquence, si nous nous laissons intimider par la menace d'une intervention militaire soviétique, il ne nous restera rien d'autre que de renoncer à la lutte. Je pense qu'il existe une autre solution. C'est de reconnaître en premier lieu qu'une intervention militaire n'est pas inévitable. Ensuite, c'est de neuraliser le Kremlin grâce aux compromis avec le pouvoir bureaucratique polonais, mais seulement dans la compromis nous permettront à nous non pas à notre adversaire - d'accumuler des forces. Troisièmement, c'est de donner l'exemple, par notre lutte, aux travailleurs des autres pays satellites d'Europe de l'Est et de l'URSS elle-même pour qu'ils suivent notre chemin et comprennent que nous pourrons gagner si nous menons une lutte commune.

C'est en tenant compte des prémisses signalées plus haut qu'il sera possible d'élaborer une stratégie politique correspondant à la dynamique objective de la lutte de la société civile contre le pouvoir totalitaire et en ne faisant pas l'impasse sur le fait — que nous le voulions ou non — que nous devrons prendre des risques.

Zbigniew KOWALEWSKI membre du présidium de la direction de Solidarité de la région de Lodz Paris, 20 mai 1982 Paru dans le « Bulletin » de l'Association de solidarité avec Solidarnosc, numéro 3, Madrid. Les intertitres sont de la rédaction 12. Nicos Poulantzas, La Crise des dictatures - Portugal, Grèce, Espagne, Maspero, Paris,

13. Tygodnik Mazowsze numéro 11, 26

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