U moment où, de nouveau, plusieurs centaines de mil-
A liers de personnes ont manifesté dans les prineipales ca-
-pitales d'Europe occidentale contre le réarmement impérialiste, il est bon de rappeler que la vague de protestation contre les dangers des armes nucléaires s'est étendue également à l'Est, en République démocratique allemande.
Depuis plus d'un an, un mouvement pacifiste s'est développé dans ce pays, qui n'a cessé de prendre des initiatives publiques, dont la plus spectaculaire fut le rassemblement de
3 000 personnes dans un « Forum de la paix » à Dresde, en janvier 1982.
Anna LIBERA
En mai 1981, une pétition était lancée par des jeunes qui demandaient l'instauration d'un service civil en alternative au service militaire de 18 mois. Beaucoup de ces jeunes étaient des chrétiens qui revendiquaient ainsi la reconnaissance du statut d'objecteur de conscience. Il existe bien un service civil en RDA, celui des
Bausoldaten, qui emploie les conscrits à des travaux de construction. Mais ils sont soumis au même endoctrinement et au même encasernement que les soldats réguliers. La pétition demandait un véritable service civil, à effectuer dans les hôpitaux ou autres institutions sociales, sur le modèle de ce qui existe en République fédérale allemande. Elle recueillit en peu de temps 2 000 signatures dans la seule province de Saxe, puis 6 000 dans le reste du
Les initiateurs se tournaient alors vers l'Eglise évangélique pour qu'elle fasse valoir leur revendication auprès du gouvernement.
« LA PAIX SANS ARMES »
Une série d'autres initiatives au cours de l'année 1981 montraient que l'opposition à la militarisation extrême de la société est-allemande et au danger de guerre nucléaire était vive dans le pays. Au début du mois d'octobre, Robert Havemann, figure de proue de l'opposition socialiste en
RDA (qui vient de mourir), envoyait une lettre ouverte à Leonid Brejnev, à l'occasion de la visite du dirigeant soviétique à
Helmut Schmidt.
Cette lettre était signée par 27 citoyens de RDA et 150 personnalités de
RFA, et se prononçait pour la démilitarisation et la dénucléarisation des deux Allemagnes et leur retrait des blocs militaires opposés auxquels elles appartiennent.
Elle demandait à l'URSS de faire un geste dans ce sens en n'installant pas les SS-20 prévus en Europe centrale. Quelques jours
Le mouvement
gime de RDA. plus tard se tenait à Königswalde un « sé. minaire de la paix ». Les 300 personnes présentes envoyèrent un message de solidarité aux organisateurs de la manifestation de Bonn et leurs discussions se centrèrent sur la lettre de Havemann et la solidarité avec la Pologne. La crainte d'une intervention militaire du Pacte de Varsovie - et donc de soldats est-allemands - était présente chez tous, d'autant plus que tous étaient conscients que la lutte de Solidarnos était pour beaucoup dans leur propre audace.
MICHA 4 « Transformer nos épées en socs de charrue ».
A la fin décembre 1981 se déroulait une autre initiative, autorisée celle-ci. Un congrès des écrivains était réuni à Ber. lin-Est à l'invitation de Stefan Hermlin, écrivain est-allemand qui avait été à l'origine de la protestation des intellectuels contre le retrait de la citoyenneté de RDA à Wolf Biermann en 1976. Il avait convié des écrivains des deux Allemagnes (Gunter Grass, Bernt Engelmann, Stefan Heym, Rolf Schneider, Gunter de Bruyn, parmi d'autres) à discuter de la lutte pour la paix. Les participants soutenaient, dans l'ensemble, la politique de leurs gouvernements respectifs, mais les écrivains est-allemands s'en démarquèrent sur plusieurs
A juste titre, nombreux sont ceux qui ont souligné - en premier lieu les animateurs du mouvement pacifiste ouest- allemand - que les 3 000 manifestants de Dresde avaient une signification politique plus importante que les 300 000 personnes réunies à Bonn cinq mois plus tôt.
Le mouvement pacifiste est-allemand répond aux mêmes préoccupations que celui d'Europe occidentale ; il affronte, en plus, les problèmes spécifiques que pose la politique du répoints. En particulier Stefan Heym (1) se prononçait contre les Cruise et les Pershing, mais aussi contre les SS-20, et Gunter de Bruyn appuyait la revendication d'un service civil alternatif en RDA. Dans ses limites, cette rencontre traduisait à sa manière le malaise qui travaille certains secteurs de la société est-allemande.
L'APPEL DE BERLIN
Un tournant est pris - dans la forme comme dans le contenu de la protestation - au début janvier 1982. Un appel alors lancé par le pasteur évangélique Rainer Eppelmann, qui le fait circuler pour récolter des signatures. Il en recueille 300 en deux semaines. Cet « Appel de Berlin » prend des allures de plate-forme quand il demande le retrait de toutes les armes nucléaires de RFA et de RDA comme premier pas vers une Europe dénucléarisée ; le retrait des troupes étrangères du sol allemand, à l'Est comme à l'Ouest;
la démilitarisation de la vie civile ; la création d'un service civil alternatif à la conscription (2).
L'Appel synthétise ainsi les préoccupations qui se font jour dans des secteurs entiers à propos des responsabilités de leur pays dans la course planétaire aux armements et ses conséquences sur la vie quotidienne. Il a contribué en grande mesure à l'ampleur de la manifestation de
Dresde le mois suivant.
«DE NOS EPEES, FAISONS
DES SOCS DE CHARRUE »
L'idée d'une manifestation non officielle à l'occasion du 37e anniversaire du
1. Un des principaux écrivains est-allemands, opposant de longue date, Stefan Heym vit actuellement en RFA.
2. Voir le texte de l'appel dans l'Alternative, numéro 15, mai-août 1982.
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C
bombardement de Dresde (3) circulait de à oreille depuis début janvier. C'est à la fois pour répondre aux exigences qui venaient de la jeunesse et pour parer à d'éventuelles actions qu'elle jugeait « aventuristes » que l'Eglise de Saxe organisa ce jour-là un « Forum de la paix » à l'église Sainte-Croix de Dresde.
Les jeunes affluèrent massivement, portant des bandeaux de tête où était inscrit le slogan « Faire la paix mes ! (4) », et un badge sur lequel on voit un forgeron transformer des épées en soc de charrue (5). Malgré l'omniprésence de la sécurité d'Etat, plus de 3 000 personnes trouvèrent place dans l'Eglise où se déroula alors un débat de plusieurs heures. Aux discussions sur les engagements pacifistes des chrétiens succédèrent des interventions sur la nécessité d'agir, et les autorités de l'Eglise se virent quelque peu bousculées par l'impatience des présents.
Malgré leurs avertissements, un millier d'entre eux se rendirent en manifestation devant l'église Notre-Dame, mémorial des victimes du bombardement de
La manifestation de Dresde montrait non seulement la force de ce mouvement, mais aussi la volonté d'agir directement, de façon indépendante, de ses participants. En ce sens, elle représente une évolution par rapport aux mouvements d'opposition de ces dernières années en RDA, dont le Congrès des écrivains de décembre était un exemple. Les jeunes manifestants de Dresde affirmaient cette volonté d'agir également aux autorités de l'Eglise, qui s'étaient efforcées jusqu'ici de jouer les médiateurs avec le gouvernement.
En l'absence de toute possibilité de s'organiser et de s'exprimer de façon indépendante en RDA, l'Eglise évangélique, avec ses associations autorisées, représente un recours pour qui veut essayer de changer quelque chose ou tout simplement de réfléchir collectivement. Elle est aussi une force de négociation écoutée par les autorités. Elle vit en bonne coexistence avec celles-ci et le seul point de friction concerne précisément la question du service civil et celle de la formation militaire dans les écoles (6).
Dès le début, les autorités religieuses ont donc accepté de se faire le porte-parole des revendications des jeunes, mais en souhaitant leur passivité. Ainsi l'Eglise avait approuvé le contenu de l'Appel de Berlin, mais avait recommandé de ne pas récolter de signatures sous peine de faire obstacle au dialogue avec les autorités.
Lors du synode de fin janvier 1982, le plus haut responsable de l'Eglise évangélique annonçait que continuerait à chercher un compromis sur ces questions, en précisant que « des manifestations ne nous aideront pas dans notre situation (7) ». Pourtant, et c'est un effet combiné de la Pologne et des mobilisations en Allemagne occidentale, nombreux sont les jeunes qui pensent au contraire que des manifestations les aideront. Comme l'écrivait en février 1982 un Berlinois de l'Est à un ami de RFA : « La paix est mille fois mieux défendue par des masses mobilisées que par les vieux orateurs du dimanche, quelle que soit la relid'Etat à laquelle ils appartienUNE DOUBLE
«MAUVAISE CONSCIENCE »
La crainte de voir leur pays au centre d'une conflagration nucléaire beaucoup dans la radicalisation de ces jeul'antimilitarisme est profondément ancré dans les générations d'après-guerre à l'Est comme à l'Ouest en Allemagne.
Au rejet de tout ce qui rappelle le militarisme du Ille Reich s'ajoute, en RDA, la crainte d'être amené à participer aux expéditions punitives des troupes du Pacte de Varsovie. Crainte accrue en 1981 par les menaces proférées par Honecker contre la Pologne de Solidarnosc.
Un objecteur est-allemand exprime bien cette double « mauvaise conscience » dans un appel à ses camarades : « Si le hasard fait que tu appartiennes à une autre classe d'âge, qu'on t'ait par exemple, incorporé en 1968, ne partagerais-tu pas quelque responsabilité dans l'intervention contre le "Printemps de Prague", contre la Tchécoslovaquie dont les soldats allemands, occupants vaincus, n'avaient quitté le territoire que 23 ans aupara
Les autorités ont riposté fermement à ce mouvement qui fait éclater en pleine lumière les contradictions de leur discours pacifiste. Le Parti socialiste unifié (SED -parti stalinien de RDA) a en effet toujours appuyé les mouvements qui s'oppo-
Europe occidentale aux missiles Cruise et Pershing et a ainsi contribué, dans son propre pays, conscience du danger d'une guerre nu-
Mais il ne peut accepter qu'un mousurtout un mouvement indépendant - mette en cause sa conception de la « paix armée » et la militarisation extrême de la société est-allemande. Il n'a pu cependant utiliser l'arme de la répression directe, de crainte de mettre le feu aux poudres et de s'aliéner les responsables de l'Eglise (le pasteur Eppelmann, interpellé le 9 février, avait aussitôt été remis en liberté sur intervention des auto-
Mais les mesures que le gouvernement a annoncées fin mars équivalent à une déclaration de guerre. Après les 18 mois de service militaire, les jeunes devront faire des exercices d'entraînement durant 24 mois (contre 21 auparavant); les femmes pourront être mobilisées dans le service de défense actif ; l'embrigade-
3. Le 13 février 1945, le bombardement de Dresde par l'aviation anglaise équipée de bombes au phosphore avait fait 135 000 morts.
4. En opposition au slogan officiel « La paix doit étre armée ». Déjà en septembre 1981, un groupe de jeunes avait tenté de manifester avec des pancartes portant le slogan « Faire la paix sans armes » dans un rassemblement officiel. Cf. Labour Focus on Eastern Europe, numéro 1-2, 1982.
5. Il s'agit de la reproduction d'un motif ment dans les écoles est accentué et, surtout, l'éventualité d'un service civil n'est même pas prise en considération. Parallèlement, les autorités organisent une grande manifestation pour la paix, tentant de répondre avec leurs moyens aux préoccupations de la jeunesse est-allemande.
LA LUTTE
CONTRE LA MILITARISATION
ET LA BUREAUCRATIE Par son existence même, ce mouvement est un défi au pouvoir bureaucratique de RDA. D'autant plus que, dans ses textes et appels, il soulève en quelques phrases tous les problèmes brûlants de la lutte contre la militarisation et contre la
L'Appel de Berlin reprend à son compte la revendication du mouvement de RFA : dénucléarisation des deux Allemagnes, premier pas vers une Europe sans armes nucléaires.
Il s'oppose ainsi à l'installation des Cruise et des Pershing américains en RFA, mais aussi à la prétention absurde et irréaliste qu'affiche la bureaucratie soviétique de répondre sur le terrain du surarmement à l'escalade impérialiste. Cette prétention est absurde, car elle mène l'URSS à se lancer dans un chantage à la guerre nucléaire, qui affecte avant tout les travailleurs occidentaux - et non les étatmajors de l'OTAN qui savent à quoi s'en tenir —, et facilite, en retour la propagande impérialiste en faveur de l'armement nucléaire. Elle est irréaliste, car la tâche de bloquer et de détruire les arsenaux impérialistes ne peut être confiée à la force militaire de l'Union sovié. tique ; elle exige une mobilisation de la classe ouvrière internationale dans son ensemble et de la classe ouvrière des citadelles impérialistes en particulier, mobilisation que la politique de la bureaucratie du Kremlin ne contribue pas à stimuler.
L'URSS ne se contente pas en effet de se doter d'un armement - y compris nucléaire - défensif, absolument nécessaire et légitime contre les visées impérialistes ; elle se situe comme celui-ci sur le terrain de l'attaque. Ce faisant, elle favorise la course aux armements à l'Ouest et s'aliène la sympathie des mouvements qui s'y opposent, minant sa propre défen-
Or, l'annonce d'un moratoire des SS-20, qui ne sont pas indispensables à sa défense, parallèlement au développement des mobilisations de masse en Europe occidentale et aux Etats-Unis, serait une meilleure façon de freiner l'escalade impé.
Cette revendication prend un sens d'une sculpture offerte par l'Union soviétique au siège des Nations Unies à New York.
6. En 1978, les autorités introduisaient la préparation militaire dans les classes du second cycle d'enseignement.
7. Labour Focus, op. cit. 8. Tageszeitung, 9 mars 1982. 9. Cité dans l'Alternative, numéro 14. janvier février 1982, Emile Noiraut, « Le pacifisme en RDA », p. 52.
particulier dans la question de la réunification du pays. Dans sa lettre à Leonid « Que l'on nous laisse le soin, à nous Alrégler notre question naQuelques jours plus tard, il déclarait dans une interview sa conviction que l'Allemagne serait un jour réunifiée, à condition que ses deux parties soient démilitarisées. L'Appel de Berlin demande, pour sa part, le retrait des troupes étrangères des deux Allemagnes (11).
Il est en effet clair que, bien plus que de s'opposer les unes aux autres, les troupes étrangères stationnées en RFA et en RDA sont avant tout des instruments de de l'ordre, impérialiste d'un l'autre. Les ouvriers de Berlin-Est en ont fait l'expé-
1953 : l'omniprésence militaire américaine en RFA est, là aussi, un instrument d'intimidation préventif contre les travailleurs de ce pays.
La question de l'unité de l'Allemagne n'est plus avancée ni par l'impérialisme ni par la bureaucratie. La division du pays a été un des éléments clés du statu quo sur le continent et la réunification, qui serait avant tout la réunification du prolétariat plus puissant d'Europe, est redoutée tant par l'une que par l'autre.
Pourtant la question reste entière dans la conscience des populations des ABONNEZ - VOUS A :
Quatrième
Internationale
SOMMAIRE
EDITORIAL : Leçons de Pologne Y. Sakai - L'impérialisme japonais dans l'Est asiatique du sionisme (suite du n° 7) hier et aujourd'hui Luis Vitale - Passé et présent de la social-démocratie en Amérique latine Daniel Bensaïd La question du Front populaire et la scission du Comité International Francis Sitel - Mythes et réalités de l'Eurocommunisme ARCHIVES DU MARXISME du P.C.U.S. (extraits)
deux pays. Tous les efforts des autorités de RDA pour créer une « identité nationale est-allemande » (à travers la réhabilitation du passé prussien, l'utilisation des résultats de ses athlètes, ou encore par l'opposition de ses résultats performants à ceux, moins brillants, des autres démocraties populaires) n'ont guère porté de fruits. De même, le miracle ouest-alle• mand n'a pas réussi à refermer la blessure en RFA non plus.
Il est de ce point de vue significatif mouvement pacifiste en RDA
- comme en RFA d'ailleurs — se soit situé d'emblée sur un terrain « pangermanique », comme à vouloir indiquer que la RFA et la RDA, qui servent de bélier aux deux blocs militaires, doivent avoir leur mot à dire en tant qu'entité nationale.
La conscience ne manque pas non plus des problèmes spécifiques qui se posent dans chaque pays, du fait de l'existence de systèmes économiques différents. Dans une lettre à un ami occidental, un pacifiste est-allemand « De même que la lutte pour la paix et la protection de l'environnement en RFA inclut la lutte contre les monopoles, chez nous, déjà rien que pour se procurer des possibilités d'expression, elle ne peut qu'être liée à un éclatement de la dictature des "politbureaucrates", , dont le seul but dans l'existence est le maintien de avril-mai-juin 1982 G. Taut et M. Warschawsky - Origines et dynamique Livio Maitan - Quelques notes sur la social-démocratie Christian Rakovsky - Discours au XII* Congrès leur pouvoir (comme on le voit en Pologne) ... (12) »
Les progrès de la révolution sociale en RFA, l'avancée de la révolution politique en RDA sont les conditions mêmes d'une solution de la « question allemande » dans l'intérêt des travailleurs, sur une base socialiste.
La lutte contre les marchands de canons d'un côté, celle contre le pouvoir tout-puissant des bureaucrates de l'autre, sont les deux facettes que prendra tout combat conséquent contre les dangers de guerre nucléaire. Car le stalinisme est un des meilleurs instruments dont dispose l'impérialisme, à la fois pour discréditer le socialisme et pour justifier son propre militarisme. La lutte contre Reagan-la-guerre ne doit donc le céder en rien à la lutte contre la bureaucratie stalinienne dans le combat pour le socialisme, seule véritable garantie de paix. C'est aussi cela le message qui nous vient de RDA.
Anna LIBERA
10. idem.
11. L'Allemagne de l'Ouest est occupée par les troupes de l'OTAN, en premier lieu américaines : l'Allemagne de l'Est est occupée par
400 000 soldats soviétiques.
12. Tageszeitung, 9 mars 1982.
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