RDA de Rudolf Bahro
"La Solution de rechange" de Rudolf Bahro est l'œuvre théorique la plus importante qui nous soit parvenue des pays où le capitalisme a été aboli, depuis "La Révolution trahie" de Léon Trotsky. De la faible "Nouvelle classe" de Milovan Djilas en passant par la "Lettre ouverte" de Kuron et Modzelewski, l'écrit sur la bureaucratie de l'ancien Premier ministre hongrois Hegedus, les livres des communistes "libéraux" tchécoslovaques, les ouvrages du polonais Bruz et "L'Histoire jugera" de Roy Medvedev, la progression vers Rudolf Barho est indéniable et frappante (1). L'œuvre de Rudolf Barho se trouve au carrefour de trois filières de la pensée et de l'action de notre époque. Son tissu rassemble les fils de trois origines diverses. Il y a tout d'abord l'expé rience pratique de mouvements antibureaucratiques, qui est immensément plus dense qu'au début des années 50. Le souffle du Printemps de Prague et celui de la révolte des ouvriers polonais de la Baltique se font sentir dans l'analyse de Bahro. Il y a ensuite les progrès et les contradictions de la pensée marxiste internationale au cours des vingt dernières années. L'œuvre de Bahro résonne des échos de la polémique entre staliniens et communistes yougoslaves, de la polémique sino-soviétique, de la pensée marxiste révolutionnaire occidentale en plein essor surtout depuis mai 68, des débats internationaux entre marxistes sur la "nature de l'URSS", des débats autour de l'eurocommunisme. Finalement, Bahro est aussi un produit de la tradition théorique allemande, que le sort tragique du mouvement ouvrier allemand au cours des 45 dernières années, son étouffement par Hitler et Staline d'abord, sa lutte difficile contre une deuxième vague d'étouffement par le couple intégration-répression à l'Ouest, par la sclérose répressive de la bureaucratie à l'Est, a affaiblie, mais n'a pas tuée. C'est peut-être le premier enseignement important et réjouissant qu'il faut tirer de l'apparition de cet étonnant ouvrage : la tradition théorique marxiste allemande renaît en RDA. Nous pouvons être certains que les échos de cette renaissance se feront entendre longtemps. Ils provoqueront beaucoup de joie chez les adversaires de l'exploitation et de l'oppression de l'homme par l'homme sous toutes leurs formes. Ils provoqueront des pleurs et des grincements de dents dans beaucoup de milieux, y compris quelques-uns d'imprévus.
Ernest MANDEL C'est précisément la solide filiation théorique de Bahro par rapport à la meilleure tradition du marxisme - de Marx lui-même, de tout Marx, et non seulement de ses œuvres économiques - qui donne à "La Solution de rechange" une dimension historique quasi "universelle", au charme de laquelle tout marxiste, tout révolutionnaire, voire tout humaniste finit par se laisser prendre, même si, l'esprit critique aidant, le doute surgit à plusieurs reprises. Bahro ne succombe pas au danger de ne plus voir la forêt à force de contempler les arbres. "Le diable ne se trouve généralement pas dans les détails", écrit-il, non sans raison. C'est le problème fondamental qui l'intéresse avant tout. Puisque, malgré le renversement du capitalisme, les sociétés de l'URSS, de la RDA, de la Chine, de la Yougoslavie, n'ont manifestement pas réalisé l'égalité sociale entre les hommes; puisque nous n'y sommes pas en présence de sociétés sans classes ni stratification sociale contraignante, deux questions essentielles se posent : l'avènement de la société sans classes est-il une utopie? Sinon, pour quelles raisons n'a-t-elle pas encore vu le jour dans les pays de l'Est ? En bon marxiste, Bahro répond catégoriquement "non" à la première question. Et sa réponse à la deuxième se dirige effectivement vers la racine du mal. La racine du mal Pour Bahro, la source dernière de l'inégalité sociale, c'est la division sociale du travail qui fige une partie de la société dans des tâches spécifiques liées à la reproduction de la vie matérielle pour l'ensemble de la société, - notion qui est plus large que celle de travail manuel. (Le travail non manuel peut être tout aussi répétitif et aliénant qu'un travail de manœuvre. Des activités de production manuelle peuvent être aussi créatrices et satisfaisantes pour le producteur que des activités de savant ou d'artiste, dans certaines conditions précises.) Cette organisation du travail permet seulement à une minorité d'avoir accès aux activités que, par analogie avec Hegel et Marx, Bahro appelle "le travail général" ("die allgemeine Arbeit" ', en opposition avec le travail spécifique), c'est-àdire une activité permettant le développement de toute la personnalité humaine.
RDA Bahro utilise à ce propos deux concepts, celui du "travail psychiquement productif" et du travail "psychiquement improductif", concepts qui peuvent paraître "idéalistes" de prime abord, mais qui sont en réalité profondément matérialistes. Intégrant en outre une dimension essentielle du matérialisme historique dans son étude, celle de l'inextricable unité "production-communication" dans l'activité sociale des hommes, Bahro démontre que toute division sociale du travail est inévitablement accompagnée d'un accès différencié aux informations, informations seulement fragmentaires, spécifiques, limitées pour les "producteurs" au sens étroit du terme, informations générales, de plus en plus universelles, pour ceux qui se réservent "le travail général". Ces deux systèmes d'information, parallèles aux deux activités sociales fondamentales, génèrent deux systèmes d'éducation des enfants dès la première éclosion de l'intelligence, étouffant celle des enfants des travailleurs, stimulant celle des enfants des privilégiés, ce qui contribue puissamment à la reproduction de l'inégalité sociale (bien que Bahro comprenne fort bien qu'il ne faut guère généraliser ce phénomène ni lui attribuer une importance décisive. Les classes dominantes disposent de mécanismes institutionnels et économiques pour reproduire l'inégalité, auxquels il faut simplement ajouter le phénomène souligné). Dès lors, l'essor des forces productives réalisé par la révolution industrielle et le capitalisme du XIXe siècle, puis l'abolition de la propriété privée bourgeoise, ne sont que des préconditions indispensables mais nullement suffisantes pour l'avènement de la société socialiste. Celle-ci exige, outre un surproduit social suffisamment ample pour détruire la base matérielle qui rendait l'existence de classes dominantes privilégiées jadis inévitable, un effort systématique et délibéré pour l'abolition de la division sociale du travail. Si celle-ci se maintient ou même s'ossifie - ce qui est manifestement le cas dans les pays de l'Est - la société se figera à mi-chemin entre la société de classes et la société sans classes. La racine du mal, le sens historique de la dictature bureaucratique, c'est l'ensemble des mécanismes et institutions postcapitalistes qui maintiennent le monopole d'administration et de gestion, dans toutes les sphères de la vie sociale, le monopole du "travail général " entre les mains d'une minorité privilégiée. Bahro renverse donc les liens entre les privilèges matériels et le monopole d'accès aux fonctions gestionnaires et administratives que des marxistes mécanistes sont tentés d'établir de manière générale indépendamment de toute spécificité des circonstances historiques. Il s'efforce même d'opérer un "renversement" parallèle quand il compare les conditions d'émergence d'une première classe dominante au sein de la société sans classe en décomposition (nous dirions : de la phase de transition entre la société sans classes et la société de classe) avec les conditions de disparition de l'inégalité sociale au sein de la société postcapitaliste (nous dirions : de la phase de transition de la société capitaliste à la société socialiste).
Ce ne sont pas les privilèges qui produisent le monopole, c'est le monopole qui secrète les privilèges. Nous croyons qu'il a entièrement raison sur ce point, ne faisant que répéter à ce propos ce que Rakovsky, Trotsky et d'autres dirigeants bolchéviques, dont il n'a manifestement pas lu tous les ouvrages, n'avaient cessé de répéter au cours des années 20 et 30. Ce n'est pas parce qu'ils voulaient défendre des privilèges matériels déjà acquis, que les tenants de l'appareil stalinien ont "conspiré" pour exproprier politiquement le prolétariat. C'est parce qu'ils avaient exproprié politiquement la classe ouvrière et ainsi éliminé toute possibilité de contrôle de masse sur le mode de distribution qu'ils pouvaient petit à petit s'approprier des privilèges matériels de plus en plus exorbitants et qu'ils ont fini par créer des institutions qui permettent de conserver et de reproduire et le monopole de pouvoir et les privilèges. Une condamnation éclatante de la bureaucratie C'est ici que la supériorité de Rudolf Bahro sur la plupart des théoriciens marxistes "révisionnistes" concernant la nature de l'URSS se manifeste avec un éclat particulier. Bahro rejette tant la thèse du "capitalisme d'Etat" que celle de la "nouvelle classe" . Il retourne à la conception léniniste initiale, selon laquelle il faut distinguer trois phases dans la société postcapitaliste : la phase de transition, la phase socialiste (première étape du communisme) et la phase communiste. Pour lui, l'URSS, la RDA et les autres pays du "camp socialiste" se trouvent tous encore à la première phase, la phase de transition que Bahro décrit avec un terme un tantinet "savant" comme "protosocialiste" (après le capitalisme mais avant le socialisme). Ne coupons pas les cheveux en quatre : pour l'essentiel, c'est la même thèse que celle défendue contre vents et marées par les marxistes-révolutionnaires. Que Bahro y soit parvenu malgré son isolement manifeste, malgré un accès insuffisant aux débats si riches à ce propos en Occident et dans les milieux oppositionnels des pays de l'Est, voilà qui reflète une fois de plus les capacités étonnantes de ce théoricien marxiste d'un talent exceptionnel. La question d'une analyse critique scientifique de la nature de la bureaucratie et de son articulation précise avec le système postcapitaliste tel qu'il fonctionne dans les pays de l'Est est étroitement liée à une définition correcte de la nature sociale (socio-économique) de ces pays. Bien que la formule chère aux staliniens de tous poils des pays de l'Est ("le socialisme existant réellement") apparaisse dans le sous-titre de l'ouvrage, Bahro s'inscrit en faux, avec force, contre cette thèse. A ce propos également, il retourne aux sources de la pensée marxiste. Un "socialisme" avec production marchande et économie monétaire, avec rémunération "en fonction de la quantité et de la qualité " du travail de chacun (Bahro cite à ce propos le fameux passage de l' "Anti-Duhring" d'Engels qui proclame exactement le contraire), et avec inégalités sociales et contraintes politiques croissantes et monstrueuses, est aux anti-
podes de tout ce que la tradition marxiste présentait comme socialiste. On peut évidemment modifier à volonté toute définition. On peut appeler "chaise" un meuble sur lequel on pose les plats pour manger ou "lit" un meuble qui sert de support aux pieds de celui qui est assis devant le feu ou devant la télévision. Mais alors, il faut admettre au moins que la société telle qu'elle existe "réellement" en URSS, en Chine, en Yougoslavie, n'est pas (ou pas encore) la société des "producteurs librement associés" décrite (trop brièvement hélas!) par Marx et Engels. Il n'y a rien de "moralisant", de "normatif" ou "d'idéaliste" à opposer une définition issue d'une analyse scientifique de structures sociales (et non d'axiomes éthiques) à une réalité qui ne lui correspond pas. On pourrait tout autant condamner comme "moralisateurs" ou "normatifs" ceux des historiens marxistes qui expliquent, à juste titre, que malgré leur insertion progressive dans le marché mondial capitaliste, ni la Chine, ni l'Iran, ni l'Ethiopie de la 2ème moitié du XIXe siècle n'étaient caractérisés par des rapports de production capitalistes. La pensée dévie de la science vers l'idéalisme moralisateur non pas lorsqu'elle constate cette différence - qui est manifeste — mais lorsqu'elle se contente de la condamner, sans en expliquer l'origine er sans rechercher les voies pour la surmonter dans la réalité. La définition de la place exacte de la bureaucratie dans la société postcapitaliste (et "protosocialiste") d'aujourd'hui représente une des parties les plus réussies et les plus attrayantes de l'ouvrage de Bahro. L'analyse est rigoureuse, mais la condamnation est éclatante. On pourrait citer d'innombrables formules : "La fonction historique de l'appareil poststalinien réside dans l'effort d'empêcher les peuples d'Europe orientale de progresser vers le socialisme. " (p. 402) "Le remplacement de la dictature de la bureaucratie politique est une nécessité socio-économique: " (p. 386). "Ce dont souffre l'Union soviétique,... ce sont les méfaits des gens de l'appareil er des 'supérieurs' (natchalniki), chez lesquels le vieux patriarcat de pays paysans et le nouveau patriarcat du despotisme industriel se sont amalgamés avec la discipline du Parti, congelée en une sorte d'obéissance religieuse. " (p. 267) "De même que notre science pédagogique a redécouvert la conspiration traditionnelle des autorités contre l'autonomie et l'imagination des enfants, sous la forme du 'collectif unifié des éducateurs' l'éducation politique parle au peuple, jusqu'au dernier concierge, avec une seule voix : "Nous vous éduquerons pour que vous restiez ignorants (Reiner Kunze). La conscience des masses 'croît' avec le degré de leur conformisme démonstratif." (p. 356) "Gaspillage et pénurie des ressources matérielles marchent la main dans la main (dans la planification bureaucratique)" (p. 183). "'Il faut remercier Edouard Gierek pour l'honnêteté avec laquelle il a résumé le problème de nos sociétés après la crise polonaise de décembre en liant les deux bouts du problème : vous travaillerez bien et nous vous gouvernerons bien. " (p. 207).
"La forme bureaucratique-centraliste de la planification, dans laquelle le sommet ne reçoit d'en bas, de préférence, que des informations passives sur les faits et des 'questions', alors qu'il transmet vers le bas des informations actives sur ce qui doit être produit, détermine les mécanismes par lesquels on donne des 'instructions' aux individus. En principe, les individus n'ont pas à rechercher des tâches, à reconnaître des problèmes, à rechercher leur solution; ils ne reçoivent que des instructions pour faire ceci ou cela. Les moyens sont répartis, en fonction de cette méthode, selon un système de bilans qui se réduisent de plus en plus au rationnement du strict nécessaire. " (p. 252). Il est nécessaire de "tracer sans merci la ligne de démarcation entre la loyauté à l'égard de la base non-capitaliste et la loyauté à l'égard de sa superstructure désuète. " (p. 411). "Vu le caractère de notre superstructure, c'est devenu la règle que les matériaux explosifs accumulés depuis longtemps, détonnent 'brusquement', parce que les contradictions qui s'aggravent ne trouvent pas d'organes dans lesquels elles puissent s'articuler à temps. Même en République socialiste tchécoslovaque où l'on pouvait prévoir beaucoup de choses en 1966-67, le rythme, l'ampleur et la profondeur des transformations a supris tout le monde. "(p. 397). "Les possibilités d'activité oppositionnelle ont crû considérablement, ces derniers temps. " (p. 395). "Il s'agit de développer un modèle socialiste comme solution de rechange (au modèle existant), de manière tout à fait publique, sans conspiration. " (pp. 359 a 405). Ce n'est là qu'une partie d'une anthologie qu'on pourrait étendre à souhait. Le contenu social de la révolution politique Certaines des citations que nous venons de mentionner pourraient créer l'impression que pour Bahro, la révolution nécessaire dans les Etats ouvriers bureaucratisés se limiterait à la sphère de la superstructure. Il n'en est évidemment rien. Sur ce plan aussi, Bahro reste dans le cadre d'une orthodoxie marxiste des plus prononcées. Tout en se déclarant, à juste titre, en faveur du maintien et de la consolidation de la base non capitaliste de ces Etats, il perçoit justement en fonction de son analyse marxiste "globalisante" , que la révolution à venir opérera des transformations radicales tant dans la sphère de l'infrastructure que dans celle de la superstructure, et qu'elle bouleversera surtout la médiation entre les deux. Sur ce plan, la contribution de Bahro est fertile et impressionnante même si, en fin de compte, elle est moins originale qu'elle n'apparaît à première vue. Ce qui frappe le plus dans ses analyses programmatiques - la fameuse "Solution de rechange" qui donne son titre à l'ouvrage - c'est sa parenté étroite avec l'image du "socialisme que nous voulons", que les marxistes-révolutionnaires ont élaborée dans les pays capitalistes industriellement avancés! Qu'on en juge par les points essentiels de cette "solution de rechange" : 1. Généralisation d'un système d'autogestion et d'auto-administration conçu comme un processus couvrant l'ensemble des aspects de la reproduction (p. 523), et structuré par une
RDA fédération de communes fondée (mais ce n'est pas très clair) sur des conseils (Rate) (pp. 528 à 531). 2. Une lutte radicale contre la division verticale du travail, lutte axée sur deux fronts principaux: la réduction radicale de la durée du travail mécanique et répétitif (du travail "psychiquement improductif"'), notamment par la réintroduction massive des employés dans le travail industriel et les services (commerce, transports) pour un certain nombre d'heures par semaine (Bahro donne la structure sociale suivante - et significative! - de la RDA: 3 millions de travailleurs dans la production; 1 million de cadres universitaires et d'écoles professionnelles supérieures; 4 millions (sic) d'employés) (p. 504) ; généralisation de l'enseignement supérieur universitaire et para-universitaire, c'est-à-dire extension de l'enseignement obligatoire jusqu'à 23 ans (pp. 334-335) (2). 3. Passage général au calcul des objectifs et des réalisations du plan en heures de travail, à la place d'un calcul en prix, afin de rendre plus transparente la division du produit social entre fonds de consommation et fonds d'accumulation, et les différentes fractions de ces fonds (pp. 517 à 520). Bahro établit également de manière frappante la corrélation évidente entre ce calcul du plan en quantités de travail et le "bilan du temps individuel" des producteurs, qui crée une dynamique transparente et globalisante du progrès socio-économique, mesurable par chaque individu. Ajoutons qu'il faudra sans doute une double comptabilité, tant en heures de travail qu'en prix, aussi longtemps que l'économie reste reliée à l'économie capitaliste internationale et que subsiste la forme monétaire de la rémunération. 4. L'abolition radicale des normes de travail et du travail à la pièce, pour des raisons évidentes sur lesquelles nous n'insisterons pas (pp. 462 à 468). Bahro démontre d'ailleurs que les "économies" réalisées par les normes de travail ne compensent généralement même pas les pertes de production occasionnées par l'emploi de chronomètreurs qui ne participent plus au travail productif proprement dit. 5. Harmonisation de la reproduction, notamment par un accent plus net mis sur la reproduction simple, la réparation des machines, le maintien de l'outil, l'économie des matières premières et de l'énergie, et une transformation radicale des "innovations technologiques" subordonnées à des économies de temps pour les producteurs et de véritables gains en qualité de la vie pour les consommateurs (pp. 512-513). 6. Abolition radicale de tous les privilèges matériels, surtout ceux liés à l'exercice de certaines fonctions et accordés sous forme d'usufruit ou d'avantages en nature. Simultanément, réduction de l'éventail des salaires qui, il est vrai, est moins étendu en RDA qu'en URSS (pp. 458 à 460). 7. Détermination entièrement nouvelle des priorités dans le domaine de la consommation du point de vue de l'optimisation du développement humain, et non de l'accumulation de plus en plus de biens matériels (p. 485). Priorité notamment aux dépenses d'enseignement et de santé. 8. Accès généralisé de tous les citoyens à la masse des informations centralisées (notamment à l'aide d'ordinateurs auxquels ils peuvent être reliés par le téléphone). Suppression radicale des "secrets d'Etat" en matière d'informations économiques, politiques, culturelles. 9. Abolition radicale de toutes les structures hiérarchiques fondées sur le centralisme bureaucratique. Ces structures secrètent le phénomène généralisé de la "subalternité" qui, selon Bahro, est une des caractéristiques principales de la société des pays de l'Est. 10. Attaque radicale contre la famille patriarcale. Bahro centre sa critique à ce propos davantage sur les méfaits de cette famille par rapport aux enfants que sur sa fonction d'oppression de la femme. Les deux points de vue sont évidemment complémentaires et en aucune manière contradictoire. Si des consommateurs bourgeois et petits-bourgeois (y compris staliniens et sociaux-démocrates) ont mis en évidence le caractère selon eux "utopique" , voire "démagogique" de ces thèses, ils révèlent par là seulement leur propre manque de réalisme social et le conservatisme désespérant de leur pensée, prisonnière de structures mentales qui correspondent à la réalité du XIXe siècle , dans le meilleur des cas, et non à celle d'aujourd'hui. On peut dire sans risque de se tromper que les propositions de Bahro non seulement ne sont pas "uto-
, mais qu'elles correspondent parfaitement aux possibilités des forces productives contemporaines, ainsi qu'aux aspirataions de centaines de millions d'êtres humains. Surtout, leur réalisation est une condition indispensable pour sauver le genre humain d'une destruction certaine de la civilisation matérielle et d'une rechute dans la barbarie. Une vision "mondialiste» rafraîchissante La même remarque s'applique à l'autre aspect positif de l'analyse de Bahro, imprévu chez un communiste oppositionnel de l'Est : sa dimension résolument internationaliste. Nous disons "imprévu", car la plupart des "contestataires" de l'Est, même de gauche, prônent, par réaction à "l'internationalisme prolétarien" à la sauce stalinienne (c'est-à-dire à l'identification de "l'internationalisme prolétarien" avec la subordination aveugle aux intérêts de la bureaucratie soviétique), un repli nationaliste ou semi nationaliste qui est extrêmement dangereux et en outre stérile et inopérant dans l'état actuel des forces sociales de par le monde. Nous ne disons pas "surprenant", car un théoricien se plaçant dans la tradition du marxisme classique allemand et ayant un minimum de pratique de gestion économique (3), ne peut pas ne pas intégrer dans sa pensée la nature mondiale de l'économie, de la politique et des contradictions sociales de notre époque. Plusieurs aspects de l'analyse de Bahro méritent à ce propos d'être mis en évidence. Rudolf Bahro comprend parfaitement le caractère utopique et réactionnaire de la thèse de la possibilité de parachever la construction du socialisme dans un seul pays, bien qu'il ne se réfère pas explicitement à cette controverse. Il comprend la pression politique, sociale et économique que le marché mondial exerce sur le rythme et l'orientation de l'accumulation dans les pays de l'Est. Il fait une analyse théorique saisissante de ce qui est sous-jacent à la fameuse thèse de la "compétition économique entre les deux systèmes". Une image qu'il cite reprend d'ailleurs ce que Trotsky avait prévu il y a un demi-siècle. Cette "compétition" ressemble à la course entre le lièvre et la tortue de la fable, dans laquelle le lièvre, malgré "sa vitesse de croisière" largement supérieure, obligé de constater encore et toujours, à propos de dix "ré-
volutions technologiques" et de cent "nouveaux biens de consommation" , que la tortue se trouve déjà arrivée au point de destination... De même, Bahro comprend parfaitement la gravité et le caractère explosif de la contradiction Nord-Sud, le problème clé que le sous-développement pose pour l'avenir socialiste de l'humanité. Il plaide, à ce propos, la nécessité d'une éducation rationnelle en faveur de la solidarité et de l'utilisation sans gaspillage des ressources du globe, intégrant beaucoup de considérations "écologiques" dans son programme. Bahro a au moins le pressentiment de la corrélation entre la montée du mouvement ouvrier en Europe de l'Ouest et les. possibilités de bouleversements révolutionnaires dans les pays de l'Est. Déjà, le Printemps de Prague (dont il est en quelque sorte l'enfant naturel) avait secoué profondément la société de l'Europe orientale dans son ensemble. La réalisation d'un "modèle socialiste de rechange" en Occident multiplierait par dix ces ondes de choc. Mais surtout, Bahro s'oppose rigoureusement à toute attitude purement défensive ou même indifférente des communistes oppositionnels en Europe de l'Est à l'égard de l'Union soviétique. Il voit la fonction essentielle de l'opposition en Europe orientale dans sa capacité d'être le "détonateur" d'une évolution similaire en Union soviétique. Et il accuse à juste titre la bureaucratie régnante en RDA et ailleurs, malgré tous ses grands serments "d'amitié avec l'URSS", de provoquer systématiquement l'extension de sentiments antisoviétiques non seulement dans les masses mais même dans des parties de l'appareil, sentiments dont les conséquences, en cas de révolution politique victorieuse, pourraient être désastreuses pour la paix en Europe. Deux étapes dans l'histoire de la bureaucratie Il y a donc une appréciation éminemment positive à formuler concernant d'importantes parties du livre de Bahro. Mais cette appréciation positive ne concerne pas l'ensemble de son analyse, loin s'en faut. Ceci n'est pas un livre trotskyste, marxiste révolutionnaire. Il contient des faiblesses essentielles, bien plus que la fameuse cuillère de goudron dans le tonneau de miel du proverbe russe, cité par Lénine. C'est une partie centrale de "La Solution de rechange" qui est viciée à la base. L'explication de ce phénomène contradictoire - qu'un auteur du talent et de la vision grandiose de Bahro n'ait pas réussi à avoir une vue d'ensemble correcte sur la corrélation des forces sociales en présence, tant à l'Ouest qu'à l'Est - pourrait se réduire à faire état de l'insuffisance d'informations dont souffre Bahro (tant en ce qui concerne les faits qu'en ce qui concerne les théories), de l'impossibilité donc pour un seul cerveau de "reproduire le réel universel" dans sa propre tête, en dehors d'un travail critique collectif et d'une pratique révolutionnaire universelle, c'est-à-dire en dehors d'une organisation révolutionnaire internationale. Cette explication suffirait sans doute, - au niveau des explications:
Mais nous avons trop de respect pour le talent et les capacités de Bahro pour nous en tenir à propos des faiblesses de son analyse à une simple explication. Nous croyons qu'un débat critique, passionné, à la hauteur de la problématique - qui est : une problématique, répétons-le, décisive pour l'avenir de i l'humanité - est indispensable. Et si nous intégrons donc dans le présent essai une forte critique détaillée de tout ce qui est faux dans les thèses de Bahro, ce n'est point pour le "descendre en flammes". C'est au contraire dans l'espoir d'un véritable dialogue et de la possibilité d'une véritable rectification, tant pour lui-même que pour ceux (ils seront nombreux) qui s'inspireront de ses écrits. Nous aurons incontestablement aussi quelque chose à apprendre dans un tel débat, n'ayant point de position "définitive" sur le contenu précis de la révolution politique anti-bureaucratique, position définitive qui ne pourra être élaborée qu'après les premières victoires décisives. La faiblesse de la position de Bahro a deux racines qui se complètent et se déterminent l'une l'autre : une conception floue sur le rôle historique de la bureaucratie; une position radicalement fausse sur les potentialités révolutionnaires de la classe ouvrière. La thèse essentielle de Bahro sur la bureaucratie est caractérisée par une vision "objectiviste" ', voire fataliste, de ce qui arrive au lendemain de la révolution socialiste dans des pays moins industrialisés. Qu'isolée d'une révolution socialiste victorieuse en Occident, I'URSS ait été condamnée à une "accumulation socialiste primitive" , nous le savions déjà depuis Preobrajensky. Mais il n'en découle point que cette "accumulation socialiste primitive ": - a) ne pouvait avoir comme instrument que la bureaucratie (l'appareil d'Etat, de l'économie et du Parti, fusionnant de plus en plus en une seule couche sociale), ni - b) qu'elle devait s'effectuer nécessairement au prix d'un abaissement absolu du niveau de vie des ouvriers et de la majorité des paysans. Or, "l'explication matérialiste" de la dictature stalinienne se trouve dans ces caractéristiques socio-économiques précises, non dans la logique de "l'accumulation socialiste primitive" en général. On ne peut donc point déduire "l'inévitabilité" de la dictature bureaucratique des conditions historiques particulières de la Russie de 1917. Bahro reconnait d'ailleurs que le programme de rechange de l'Opposition de gauche aurait permis, sinon une "industrialisation sans larmes" , du moins une réduction énorme des coûts de l'industrialisation, ainsi que le fait d'éviter toute la barbarie de la collectiviation forcée. Mais il élimine d'un revers de main la conclusion évi dente qui s'en dégage : "ce n'est pas par hasard que ce programme fut rejeté par l'immense majorité des communistes russes. Nous sommes ici au cœur du problème, c'est-à-dire l'opposition entre le fatalisme historique "objectiviste" et une compréhension correcte de la dialectique des facteurs objectifs et subjectif. Pour cette dialectique-là, il est tout aussi absurde d'affirmer que la dictature bureaucratique était inévitable
RDA dès la Révolution d'octobre, "vu les circonstances objectives de la Russie", qu'il est absurde de prétendre qu'Hitler et Auschwitz étaient "inévitables" dès 1918, sinon dès la fondation de l'Empire allemand. Entre les "causes objectives dernières" et le résultat pratique s'intercalent une multitude de chaînons intermédiaires, qui expriment notamment le résultat de la lutte de forces sociales et politiques concrètes. Pour ne citer qu'un seul exemple : la trahison délibérée de la révolution allemande en 1918, en 1919, en 1920, en 1923 par la direction social-démocrate a certainement eu un effet tout aussi important sur l'aboutissement de la révolution, que le passé "asiatique" et "barbare" de la Russie en provoquant, contre les projets et les prévisions des bolchéviks, l'isolement de la révolution russe. Toute conception fataliste de l'histoire débouche sur la tentation apologétique. Bien que Bahro en soit parfaitement conscient, il y succombe en partie. Au fond, sa thèse, c'est que la bureaucratie était inévitable et donc progressiste, pour réaliser "l'accumulation socialiste primitive". Elle ne devient réactionnaire que lorsque la nécessité d'une "industrialisation intensive" se substitue à la possibilité de l'industrialisation "extensive". Ici l'influence de la tradition brandlérienne, qui a défendu des thèses analogues reprises récemment par Ellenstein et qui n'a jamais été totalement absente du SED (Parti communiste de RDA), est indéniable. Bahro commet une injustice flagrante à l'égard de Trotsky et des trotskystes quand il les accuse de "subjectivisme historique" en fonction de leurs concepts de "déformation" et de "dégénérescence bureaucratique". En réalité, tous les facteurs objectifs qui, selon Bahro, déterminaient la victoire de la bureaucratie, étaient déjà énumérés par Trotsky dans "La Révolution trahie". Bahro n'y a rien ajouté d'original. La différence, ce n'est pas que Trotsky "sous-estima" ces facteurs objectifs. C'est qu'il a cru qu'une réaction politiquement correcte des cadres ouvriers du Parti, de l'avant-garde du prolétariat, aurait pu provoquer un changement de la constellation tant internationale que nationale des forces sociales et politiques qui aurait évité le stalinisme. En bon léniniste, il croyait à l'autonomie relative du facteur subjectif. Bahro, qui y revient dans ses conclusions même de manière exagérée, la rejette dans son analyse du stalinisme. C'est une grosse faille de sa méthode. La classe ouvrière n'a-t-elle pas de potentiel socialiste révolutionnaire? Plus grave encore que cette attitude mi-apologétique à l'égard de la bureaucratie, est le scepticisme que Bahro manifeste envers le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. Certes, quand il insiste sur l'extrême atomisation de la classe ouvrière dans les pays de l'Est, il souligne un facteur que nous-mêmes et d'autres avions souligné avant lui. Quand il y ajoute que dans les conditions actuelles (c'est-àdire sous la dictature bureaucratique) il est quasi impossible pour la classe ouvrière de reconstituer des cadres organisés qui lui soient propres (pp. 223-224), il n'a pas entièrement tort. Mais la seule conclusion qu'on puisse en déduire, c'est qu'il faut sans doute un "détonateur" extérieur à la classe ouvrière pour mettre en mouvement le processus de la révolution politique : une division dans l'appareil, une révolte des intellectuels ou même des techniciens, un coup de tonnerre à l'étranger. Cependant, déduire des difficultés que rencontre la classe ouvrière à déclencher par elle seule le processus de révolution politique, qu'elle ne jouera pas le rôle de protagoniste au cours et surtout au point culminant de ce processus (p. 388), c'est ne pas avoir assimilé les leçons réelles ni de la révolution hongroise, ni du "printemps de Prague" ni des évènements polonais. Or, il s'agit de trois pays où le poids objectif, social, et la tradition politique de la classe ouvrière étaient inférieurs à ce qu'ils sont en RDA. Dans ces conditions, le scepticisme de Bahro n'a pas de fondement socio-économique, il n'exprime qu'un préjugé politique. Ce qui est désastreux dans toute cette partie du livre de Bahro, c'est que, pour donner une plus grande cohérence à son analyse, il prolonge son scepticisme à l'égard de la classe ouvrière des pays de l'Est par un scepticisme à l'égarde de la classe ouvrière en Occident, et une révision générale de la théorie marxiste concernant le rôle-clé que la classe ouvrière doit jouer dans le renversement du capitalisme et l'avènement d'une société socialiste sans classes. "Toutes les discussions marxistes depuis 1914 aboutissent à la conclusion que les intérêts que les ouvriers manifestent réellement ne sont pas leurs intérêts réels. " (p. 224) Or, ces intérêts qu'ils manifestent réellement ne dépasseraient pas l'horizon de l'amélioration "petite-bourgeoise" et "corporatiste" de leur sort. Donc, la classe ouvrière, "naturellement réformiste" (trade-unioniste) ne peut pas être porteuse d'un véritable projet socialiste. Celui-ci ne peut résulter que d'un "bloc historique" au sein duquel les intellectuels, les techniciens, les cadres jouent un rôle bien plus dynamique que les ouvriers. Ainsi, le pont vers l'eurocommunisme est vite jeté. Sa stratégie est justifiée en fonction de la même nécessité de créer un "bloc historique" capable de réaliser la "solution de rechange" que Bahro prône. Cette partie de l'œuvre de Bahro a le mérite d'une franchise brutale qu'on ne trouvera guère chez la plupart des dirigeants du PCI, du PCF et du PCE (sauf peutêtre chez les plus cyniques comme Amendola). La stratégie eurocommuniste est effectivement fondée sur un rejet du potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. Et il est hautement significatif de la dialectique entre la révolution socialiste qui monte à l'Ouest et la révolution politique qui monte à l'Est de l'Europe, que la lutte entre l'immense possibilité qui s'ouvre devant l'humanité et la résistance des appareils bureaucratiques déchire une personnalité oppositionnelle comme Bahro entre son instinct qui lui dit que le salut viendra de la révolution à l'Ouest et sa raison apologétique qui lui murmure constamment à l'oreille : "fi de l'utopie marxiste concernant le prétendu rôle révolutionnaire du prolétariat."
L'argumentation - à part quelques envolées philosophiques abstraites - est d'ailleurs d'une faiblesse extrême. Il n'est simplement pas vrai que "depuis 1914" tout le comportement de la classe ouvrière européenne se laisse réduire à la recherche d'avantages matériels immédiats du type "trade-unioniste" ou "corporatiste" . Et quid de la révolution allemande de 1918, de la création des conseils ouvriers dans tout le pays ? Quid de la grève générale contre le putsch de Kapp en 1920? Quid des grandes grèves avec occupations d'usines de novembre 1920 en Italie ? Quid de la grève générale de juin 1936 en France ? Quid de la révolution espagnole de 1936-37 ? Quid des grands combats de la "Libération" en France et en Italie, culminant dans la grève générale du 14 juillet 1948 en Italie ? Quid de mai 68 en France et du "mai rampant" de 1969 en Italie ? Quid de la révolution portugaise de 1974-75 et de la révolution espagnole qui monte ? Après avoir assimilé l'expérience de la révolution de 1905, Lénine était plus "réaliste" , plus "marxiste" et plus dans le vrai que Bahro : l'expérience pratique du 20ème siècle a confirmé que si la classe ouvrière est "'spontanément réformiste" (trade-unioniste) en "temps normaux" ', elle est "'spontanément anti-capitaliste" (révolutionnaire) au moment des crises révolutionnaires. C'est d'ailleurs seulement comme ça qu'on peut interpréter de manière matérialiste (et non par la théorie de la conspiration) l'alternance de situations "normales" et de crises révolutionnaires au cours du 20ème siècle. Seulement voilà : les idées préconçues, les préjugés, "la fausse conscience" , ont une logique implacable, même (surtout!) chez un grand théoricien comme Bahro. Le démon de la fausse systématisation côtoie de près l'ange de la systématisation nécessaire. Dès lors que vous considérez la révolution impossible, "puisqu'il n'y a pas de sujet révolutionnaire" ', lorsqu'une véritable révolution se déroule sous vos yeux, il s'agit de la freiner et l'étouffer par "réalisme politique". Bahro ne reproche pas à Cunhal d'avoir permis au capitalisme portugais de se sauver grâce à sa politique d' "alliance antimonopoliste" , aux pires moments de sa crise pendant le premier semestre 1975. Non, il lui reproche d'avoir provoqué une inutile polarisation "droite/gauche", y compris au sein de l'armée. C'est le reproche identique que Edouard Bernstein avait adressé aux révolutionnaires allemands de 1918, le prolongeant d'ailleurs contre les prolétaires français (et Karl Marx!) par une critique de leur comportement en 1848. Ce genre de "sagesse politique" se substituant à la compréhension de la dynamique objective des luttes de classe, c'est indigne de toi, de ta vision et de ta passion communistes, camarade Bahro! Trois ambiguités programmatiques De ces faiblèsses analytiques découlent des ambiguftés programmatiques lourdes de conséquences, si elles devaient être poussées jusqu'à leur conclusions ultimes (espérons fermement que le débat, même à travers les barreaux de prison, évitera à Bahro d'aller jusque là). La première concerne l'aboutissement politico-social de toute la critique de l'auteur. Faut-il, oui ou non, établir le pouvoir politique des masses laborieuses, ou doit-on se contenter d'espérer une longue transformation, après avoir remplacé le pouvoir de la bureaucratie politique par celui des technocrates ? Bahro n'est ni hypocrite ni aveugle. Il comprend parfaitement les termes du problème. Malgré toute sa ferveur pour le "printemps de Prague" et pour l'expérience yougoslave, il n'hésite pas à écrire : "Ce n'est pas par hasard que le principal théoricien économique de la réforme (tchécoslovaque), Ota Sik, ne voulait pas de véritables conseils ouvriers, mais un régime de directeurs, auxquels des conseils seraient rattachés" (p. 116). "Si le mouvement de réforme tchécoslovaque avait réussi (sous quelque forme que ce soit), les ouvriers auraient récupéré leurs syndicats, ce qui aurait amélioré leurs conditions socio-politiques. Mais justement, cette restauration aurait révélé plus clairement leur situation subalterne dans un Etat maintenu par une bureaucratie " (p. 224). En effet,: Le mot est lâché : réforme du système bureaucratique ou révolution politique antibureaucratique ? Puisque Bahro est sceptique quant au potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière, il ne se prononce pas (encore ?) en faveur de la révolution politique, tout en soulignant lui-même l'insuffisance de la réforme. Admettons en tout cas que la référence constante à la "révelution culturelle" (à la place de la révolution politique) est une pirouette qui permet tout au plus d'esquiver la difficulté, non de la résoudre. A la lumière de l'expérience tragique de la révolution culturelle chinoise, la conclusion ne peut être que plus péremptoire encore. Il n'y a pas d'abolition réelle du monopole de pouvoir de la "caste bureaucratique" (le terme est utilisé par Bahro à la page 13) sans l'établissement du pouvoir politique du prolétariat, des masses laborieuses. La deuxième ambigufté concerne l'articulation des communes qui sont la base "administrative" de l'Etat "dépérissant" prévu par Bahro, et. des conseils des travailleurs. Tous les passages du livre qui se rapportent à cette question sont d'un vague suspect. Certes, le "principe d'association" est hautement recommandable. Mais qu'est-ce-que cela veut dire concrètement, surtout si l'on voit l'énorme masse de compétences qui seront attribuées aux communes ? Celles-ci seront-elles élues au suffrage universel ? Ou constituées par des délégués des conseils ? Conseils territoriaux et conseils d'usines, ou seulement les premiers ? Comment assurer que de nouveau, des sacrifices ne seront pas imposés aux producteurs par des non-pro-
RDA ducteurs ? Sur toutes ces questions, qui découlent pourtant logiquement de toutes les prémisses longuement développées au cœur de son livre, l'auteur ne répond guère de manière précise. La troisième ambigufté, peut-être la plus grave, concerne le problème du parti unique. C'est le paradoxe le plus frappant de la pensée de Bahro, qu'après avoir concentré le feu, initialement tourné contre la bureaucratie dans son ensemble, sur la seule fraction "politicarde" de la bureaucratie ("die PolitbUrokratie"), il ne se prononce pas clairement contre le principe du parti unique, en faveur du système de la multiplicité des partis. Tout au plus propose-t-il la création d'une "Ligue des communistes" dont il n'apparaît pas clairement si elle doit être un deuxième ou un seul parti, ou pas de parti du tout. De nouveau, Bahro n'est ni naff ni dupe. Il réaffirme à plusieurs reprises que malgré l'autogestion au niveau des entreprises et malgré "l'association des communes" , la Yougoslavie reste gouvernée par la bureaucratie. Il ne croit pas non plus à la disparition de l'Etat du jour au lendemain. Il reconnaît la puissante tendance centralisatrice des forces productives contemporaines. Il a même un respect excessif pour le rôle "objectivement indispensable" de l'Etat. Alors ? Qui attachera la sonnette à la queue du chat ? Des milliers de communes peuvent-elles décider "par association libre" des proportions exactes de la répartition du produit national, voire international ? Les masses laborieuses peuvent-elles trancher entre des milliers de variantes ? On a beau porter aux nues l'initiative de la base : si l'on n'accepte pas la nécessité d'une articulation de choix cohérents entre une série de stratégies de croissance économique, sociale, culturelle et politique, alternatives - c'est-à-dire entre tendances et partis différents - on en revient à la combinaison d'une douce spontanéité anarchisante à la base et d'un régime de parti unique bureaucratisé au sommet. Il n'y a donc pas d'autre solution que. l'une de ces deux-là, du moins aussi longtemps que dure la phase de transition et que subsiste l'Etat. Critiquant la lutte antibureaucratique de Lénine comme insuffisante, Bahro lance la formule : "On ne peut pas combattre l'appareil à l'aide d'un autre appareil. " D'accord. Mais la conclusion évidente, c'est qu'on ne peut pas abolir la dictature bureaucratique en lui laissant le monopole des décisions centrales, c'est-à-dire politiques. On ne peut pas non plus se bercer de l'illusion que "la politique", c'est-à-dire les décisions centrales, disparaîtra comme par, enchantement sous la pression des "associations". Ce sont donc les processus de prises de décisions centrales qu'il faut résolument démocratiser. Et il n'y a pas d'autres moyens de le faire qu'en articulant le régime politique des conseils des travailleurs avec l'institution des communes et celle de la multiplicité des partis et des associations à l'échelle nationale et internationale. Ces critiques dures étant formulées, concluons une fois de plus en soulignant l'apport important de Bahro à la discussion sur les problèmes de la révolution politique. Et réftérons surtout notre indignation à l'égard de la bureaucratie de la RDA qui a mis un tel penseur en prison sous l'accusation d'âtre un... espion au service des réseaux impérialistes !
Dans la lettre à Bebel, dans laquelle il protestait contre la censure que la direction du SPD avait voulu exercer sur la publication de la "critique du programme de Gotha", Engels s'était exclamé : "En quoi vous différenciez-vous de Puttkamer (le ministre de Bismark) si vous introduisez un Sozialistengesetz (loi contre les socialistes, censurant leurs écrits) dans vos propres rangs ?" L'emprisonnement de Bahro, ce n'est pas seulement un Sozialistengesetz au sein du mouvement ouvrier, c'est l'arbitraire absolutiste des Bastilles utilisé par la bureaucratie. Mais les Bastilles finissent par âtre prises par les masses laborieuses: Liberté pour Rudolf Bahro! Pas de Berufsverbot en RDA, pas plus qu'en RFA ! Une chaire pour Rudolf Bahro à l'université d'léna!
20 septembre 1977 NOTES 1) Rudolf Bahro : "Die Alternative" - (Zur Kritik des real existieren den Sozialismus) - Europdische Verlagsanstalt, Frankfurt, 1977). 2) Pour éviter que les habitudes du travail aliéné ne créent des pratiques de loisirs aliénants et aliénés, Bahro insiste sur l'importance d'une éducation non seulement physique et technique, mais encore scientifico-philosophique et esthétique pour tous les enfants. 3) En 1952, Bahro est militant stagiaire du SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands - Parti socialiste unifié d'Allemagne), PC de la RDA qui porte ce nom depuis la "fusion" avec le SPD d'Allemagne orientale. En 1954, il devient membre du SED. De 1954 à 1959, il accomplit des études de philosophie à l'université Humbolt (Berlin). En 1959 et 1960, il participe comme militant au mouvement de collectivisation agraire. De 1962 à 1965, il est collaborateur à la direction nationale du syndicat du personnel scientifique. De 1965 à 1967, il dirige la publication "Forum" , journal destiné aux jeunes et aux étudiants. Dès 1967, il travaille dans diverses entreprises comme ingénieur spécialisé dans la mise en œuvre de projets de rationalisation industrielle et d'organisation scientifique du travail.
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