La singularité du communisme dominicain
Nous publions ci-dessous le texte d'une interview que le secrétaire général du Parti communiste dominicain (PCD), Narciso Isa Conde, a donnée pour Inpre. cor avant les dernières élections.
Depuis la moitié des années 1960, le PCD occupe une place assez particulière parmi les partis communistes. A la Conférence de Moscou de 1969, il a été le seul à voter contre la résolution finale.
Aujourd hui, ses dirigeants expriment des positions critiques face aux dirigeants soviétiques, tout en rejetant en même temps les conceptions dites eurocommu-
« INPRECOR »: - Dans quelles conditions le Parti communiste dominicain (PCD) a-t-il été fondé ?
Narciso ISA CONDE : - La fondation du PCD remonte au début des années 1940. Sa date de création formelle est le 27 février 1944, quand s'est tenue une sorte d'Assemblée ou Congrès de fondation du Parti nationaliste démocratique révolutionnaire (PNDR), doté de statuts et se proclamant marxiste-léniniste et même marxiste-léniniste-stalinien.
En 1946, sous l'influence du « browdérisme », qui avait une certaine force en Amérique latine à cause de l'influence du communiste des Etats-Unis, il a changé de dénomination et est devenu le Parti socialiste populaire (PSP). Mettant à profit le climat prévalant à la fin de la Seconde Guerre mondiale après la défaite du fascisme, le parti s'est lancé dans l'activité publique et a développé avec audace un travail légal important, mais son organisation est restée précaire. Cette période s'est terminée avec l'ouverture de la guerre froide et la répression exercée par la dictature de Rafael Trujillo (au pouvoir de 1930 à 1961), qui a pratiquement démantelé le parti. C'est à peine s'il restait encore quelques militants, par ailleurs très dispersés. De nombreux sont retrouvés en prison ou se sont réfugiés dans les ambassades. D'autres ont été assassinés, parmi lesquels il faut compter notre principal fondateur, le camarade Freddy Valdez, qui avait été militant du
Pratiquement, le PSP est alors devenu un parti en exil, sans racines dans le pays, ce qui a influé de façon décisive sur son histoire, en entraînant un éloignement de la réalité nationale, accentué par une approche dogmatique de celle-ci. La réimplantation sur le territoire national ne s'est faite que tardivement et on n'a pas profité des possiblités d'apparition publique. A la fin de l'année 1961 (Rafael Trujillo est assassiné le 30 mai 1961), des relations ont été établies avec d'anciens militants qui avaient été liés au mouve
Un entretien exclusif avec Narciso secrétaire général du Parti communiste ment en 1946-1947. Quelques cellules sont constituées. Au début de 1962, le parti est réorganisé par des dirigeants en exil rentrés clandestinement dans le pays.
alors le travail de construction des premiers cercles de formation marxiste et la publication du journal du parti, El Popular.
Jusqu'en 1965, l'organisation est terriblement fragile. Le parti n'a pas de programme. Son orientation politique se limite à la lutte pour la démocratie et la libération nationale. Le slogan de l'époque est d'ailleurs « Pour la démocratie et la libération nationale ! ». La propagande socialiste y est tout à fait absente.
C'est au cours de cette période que commence à se développer en son sein tout un courant critique visant surtout ce que nous qualifiions alors d'attitude tout à fait suiviste par rapport à la politique d'ailleurs avec une absence quasi complète de relations avec le monde socialiste, le mouvement communiste et le mouvement révolutionnaire mondial dans toute diversité. Les seuls liens existants étaient avec l'URSS. Les relations avec Cuba s'étaient relâchées à la suite de la polémique entre les partis communistes d'Amérique latine et les Cubains. Le mouvement critique s'affirme en 1964, avant tout dans l'organisation étudiante du parti et dans le District national (capitale). Cela aboutit à une modification des positions traditionnelles du parti. Des décisions sont prises pour aller vers l'élaboration d'un programme qui applique le marxisme à la réalité nationale et définisse clairement la finalité socialiste du parti. Ce processus de critique-autocritique culminera au moment de la révolution d'Avril 1965 (guerre civile entre les partisans de Juan Bosch et du colonel Francisco Caamano contre les partisans du général Imbert Barreras).
Le parti parvient à s'intégrer politiquement dans le mouvement insurrectionnel et à jouer un rôle politique significatif, malgré le nombre limité de ses militants. Il renforce ses rangs, multiplie ses forces. Il adopte le nom de Parti communiste dominicain (PCD) et élabore un projet de programme. Des changements interviennent au sein des organismes de direction. De nouveaux cadres sont promus, notamment des dirigeants étudiants. Certains dirigeants de province ou prove. nant du mouvement ouvrier entrent à la parti, comme ment du processus critique.
La direction éclate en deux parties (mais pas le parti) dès la fin de la révolution d'Avril (défaite après l'intervention des marines américains), surtout autour de la discussion sur la politique internationale, une partie des vieux dirigeants n'acceptant pas de se plier aux nouvelles
Isa Conde, dominicain (PCD) décisions prises par le parti sur toutes ces questions. Le document autocritique qui est rédigé en août 1965 définit une orientation programmatique et une politique internationale indépendantes, tout s'affirmant en général pour le renforcement des liens avec le monde socialiste, les partis communistes et le Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS). Voilà, à grands traits, les aspects les plus importants de notre histoire.
- Après la chute de la dictature de Rafael Trujillo, quel a été l'axe d'intervention fondamental du PSP et quelles en ont été les conséquences pratiques ?
- Nous pouvons mieux apprécier maintenant quelles ont été nos erreurs fondamentales à l'époque. J'exprime là mon opinion personnelle, mais je pense qu'elle est très largement partagée par la direction du parti.
D'abord, l'absence du parti sur le terrain. Là, nous avons manqué même s'il est vrai que tous les moyens étaient bons pour empêcher le retour des communistes et d'autres militants de gauche. Ce dont le Parti révolutionnaire dominicain (PRD), alors Bosch, a incontestablement pu profiter.
De toute façon, on peut penser qu'on aurait dû prévoir cette possibilité, et qu'il aurait fallu faire preuve de plus d'audace dans le travail clandestin, afin d'être plus présent. Le parti a pratiquement été absent de juin à décembre 1961, lors du développement du mouvement de masse contre les derniers résidus de la dictature de Rafael Trujillo. C'est ce vide qu'ont occupé une série de mouvements de gauche politiquement hétérogènes, comme le Mouvement révolutionnaire du 14-Juin (MR-14) et le Mouvement populaire dominicain (MPD), qui étaient présents dans le pays dès la fin des années 1950. Notre parti n'est pas parvenu à se lier aux masses.
Comme je l'ai déjà dit, un certain nombre de cadres sont rentrés à la fin de 1961 pour former les premiers noyaux et établir des contacts avec le Mouvement révolutionnaire du 14-Juin. Nos militants étaient alors dans l'Union civique nationale (UCN), mais ce n'était pas une présence publique, c'était plutôt une tactique d'infiltration, ce qui fait que le parti manquait alors complètement d'identité. Il n'avait pas d'organe de presse, pas ses propres porte-parole, pas de présence ouverte
Le parti n'a commencé à publier un organe clandestin qu'au début de 1962, alors que la crise était déjà tranchée en faveur de l'oligarchie. Ce n'est qu'à ce moment que commence un lent travail d'organisation, alors que d'autres organisations s'étaient déjà implantées parmi les
masses : à droite, l'Union civique nationale (UCN), au centre-droit, le Parti révolutionnaire dominicain (PRD) et, à gauche, le MR-14 Juin et le MPD. Dans ce contexte, notre parti était quantité négligeable. Cette faiblesse pèsera énormément sur son développement ultérieur.
- Quelles sont les divergences qui ont commencé à se préciser entre la « vieille garde » et le « mouvement critique » animé par des secteurs jeunes du PSP ?
- Il ne s'agissait pas exactement d'une question de générations. En effet, une partie des dirigeants historiques du parti, parmi lesquels le camarade Pedro Mir, poete de renommée nationale, et Justino José del Orbe, dirigeant ouvrier des années 1940, a donné son appui aux conceptions rénovatrices et, tout le monde a accepté ces conceptions, même si c'est à contre-cœur ... Le secrétaire général du PCD, Narciso Isa Conde
En gros, sur le terrain national, un premier aspect essentiel du débat concernait le programme et les buts socialistes du parti. On peut dire que, par le passé, il y avait toujours eu une sorte de mépris pour les questions programmatiques. Dans la mesure où l'on pouvait parler d'un programme, ce n'était qu'une répétition de formules livresques sur les processus de libération nationale. En fait, il y pays, on parlait de régime féodal ou semi-féodal dans l'agriculture, on affirmait que la révolution devait être démocratique et anti-impérialiste, qu'il existait une bourgeoisie nationale avec qui il était possible de s'allier. Tout cela était remis en question par nous.
Un deuxième : question de savoir quelles étaient les méthodes de lutte à mettre en œuvre. En principe, le parti déclarait qu'il ne fallait négliger aucune forme de lutte. Mais, dans la réalité, il n'était pas animé par une approche envisageant le recours à un affrontement armé et, qui plus est, il n'existait aucune préparation dans ce sens. Ce problème est devenu plus aigu à la suite du coup d'Etat d'avril 1965, au moment où les affrontements violents s'annonçaient.
Un troisième aspect était celui de la politique internationale. Nous caractérisions l'orientation internationale du parti comme suiviste non seulement parce qu'elle s'adaptait aux positions d'un autre parti communiste, à savoir le PC de l'Union soviétique, mais aussi parce qu'il aucune élaboration autonome sur ce terrain. On se limitait tout simplement à reproduire des textes. La crise s'est précisée lors du limogeage de Nikita Khrochtchev (15 octobre 1964), qui a provoqué un malaise dans une partie de la direction du parti. L'explication officielétait qu'après l'élimination de Nikita Khrouchtchev, le PCUS maintenait son orientation léniniste. Bref, un roi était tombé, vive le roi!
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et Georges Marchais, dirigeant du PCF. (DR)
Pour nous, le problème était beaucoup plus complexe et nous étions stimulés à nous poser beaucoup de questions et à adopter une attitude critique face au socialisme existant. Nous avions, toutefois, beaucoup de limites à cause du retard de notre formation politique. Il ne faut pas oublier que le pays avait traversé, sous Rafael Trujillo, plusieurs décennies d'obscurantisme où il n'y avait pratiquement aucune possibilité d'avoir accès à la litté-
- Quelle a été la position du PCD face à l'intervention soviétique du 20 août 1968 en Tchécoslovaquie, alors que vous étiez déjà à la direction ?
- Nous avons suivi le problème de la Tchécoslovaquie de très près, avant même l'intervention soviétique. Les voyages que nous avions faits dans des pays socialistes et les rapports des délégations et des camarades qui poursuivaient leurs études dans ces pays, nous avaient fait comprendre qu'on ne pouvait pas parler du socialisme sans parler de tous ses problèmes. Cela était particulièrement vrai dans le cas de la Tchécoslovaquie.
Nous avions adopté une attitude favorable au processus de rénovation, avant même le déclenchement du « Printemps de Prague » (Antonin Novotny remplacé par Alexandre Dubcek à la tête du PCT le 25 janvier 1968). Nous nous rendions compte en même temps qu'il y avait des réactions hostiles dans d'autres pays et dans les directions de certains Nous avons eu des échanges d'opinions, des discussions. Nous nous sommes efforcés d'être francs dans nos relations interd'éviter les attitudes diplomatiques, de ne pas dire aux gens ce qu'ils auraient aimé entendre, mais ce que nous pensions. C'est pourquoi nous avons obtenu du respect, malgré nos critiques. Pendant le processus en Tchécoslovaquie avons parlé clair avec les Soviétiques lors de pourparlers tenus à
Au fur et à mesure que le processus se développait et que nous avions des informations sur le programme du PC tchè que, sur sa réinsertion au sein des masses, sur le processus de démocratisation de la société, nous arrivions à la conclusion que le socialisme avait des bases solides et que ce qui était remis en cause, ce n'était pas le socialisme, mais une forme déterminée
Par conséquent, nous étions favorables au processus de rénovation et nous nous sommes prononcés - au début de pression de l'extérieur.
Après les événements, nous les avons analysés dans un texte qui est l'un des plus importants que le parti ait jamais produit en la matière. Nous avons expliqué quel était le programme du processus de rénovation et quels étaient les maux de la société tchécoslovaque. Nous avons rejeté l'intervention en soulignant qu'elle avait été entreprise surtout à cause des effets que le processus tchèque aurait pu avoir sur les autres pays socialistes. C'était dans une certaine mesure une réaction dé. fensive. Il va sans dire que notre attitude a provoqué des réactions, mais nous en avons discuté très fermement.
Par ailleurs, le fait qu'un petit parti comme le nôtre puisse exprimer des divergences sur un tel terrain et en même temps maintenir ses rapports avec le mouvement communiste (nous avons participé à toutes ses réunions et conférences), donnait une idée assez claire des changements importants qui s'étaient produits depuis la mort de Staline. En fin de compte, nous estimons que malgré toutes les déformations, du point de vue historique, le saut qualitatif qui a été opéré avec la création des pays socialistes a été
Le socialisme pour lequel nous luttons sera le résultat non seulement de modèles nouveaux élaborés dans des pays où le capitalisme existe toujours, mais aussi du renouveau du socialisme à partir des expériences qui ont été faites, des forces qui ont été accumulées, etc.
- L'un des plus importants débats au sein de la gauche dominicaine au cours des années 1970 a été l'attitude du PCD face à ce que tu as toi-même caractérisé dans ton rapport au Ile Congrès comme « la deuxième période Balaguer » (le président Joaquin Balaguer au pouvoir de 1966 à 1978). De quoi s'agit-il ?
- Tout d'abord, nous avons pris conscience du fait que la gauche, y compris nous-mêmes, était entrée dans un processus d'isolement croissant. Le phé nomène avait été déjà souligné par Marx : à la suite de toute révolution étouffée, les protagonistes d'une révolution ont du mal à se rendre compte que la révolution a été battue, que la contre-révolution a pris le
Get que la dynamique du mouvement a été changée. C'est ce qui nous est après la révolution d'Avril 1965 Tous nos efforts visaient a répéter l'expérience de 1965, en nous concentrant sur une relance de la lutte armée, alors que la contre-révolution avait éliminé les possibilités et les potentialités d'une telle lutte. Déjà en 1970, nous étions considérable-
Notre réflexion nous a amenés à la conclusion que la contre-révolution était en train de s'imposer non seulement par des méthodes violentes, mais aussi par un processus de développement qui était en train de modifier les traits traditionnels de la société dominicaine dans le cadre du capitalisme dépendant. Le résultat a inété un développement des couches moyennes qui gauche d'une partie importante de sa base sociale des années 1960, tout en l'isolant.
Le problème nous est apparu encore plus clairement à partir de 1972, lorsque Joaquin Balaguer a proposé au Congrès national (Parlement) une série de lois réformistes. Mais, deja auparavant, à la lumière de la première victoire électorale de Joaquin Balaguer (élu le ler juin 1966, réélu en 1970 et en 1974), nous avions commencé à nous battre pour obtenir la légalisation du parti et sa réintégration dans la vie politique. Certes, le régime avait des traits extrêmement répressifs, mais en même temps il voulait se donner une certaine représentativité démocratique formelle. D'où la possibilité de lutter en même temps contre la terreur et pour la légalité. Nous avons commencé cette lutte en 1971 et nous l'avons menée pendant sept années.
L'adoption des lois agraires représente un autre volet de la conception réformiste du régime Balaguer. Cela a provoqué des conflits avec la base sociale du régime et même une rupture avec une partie de celle-ci, notamment un secteur des propriétaires terriens. Toutefois, ce qui a surtout attiré notre attention, c'est le fait qu'une nouvelle conscience était en train de se créer parmi les paysans et que les luttes sociales allaient reprendre dans les campagnes. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que l'une des faiblesses essentielles de la gauche dominicaine a toujours été son caractère éminement urbain, particulièrement en avril 1965.
Nous avons compris que nous avions une occasion de préciser l'attitude des communistes face à des réformes. Les écrits de Rosa Luxemburg nous ont beaucoup aidés en la matière. Il était impossible, d'après nous, de lutter contre la politique de Joaquin Balaguer en se limitant la dénoncer démagogique, comme le faisait le reste de la gauche.
Nous devions mettre le gouvernement au pied du mur en exigeant qu'il applique les mesures réformistes, notamment les lois de réforme agraire. C'est à ce moment que nous avons commencé à nous insérer dans le mouvement paysan en expliquant le caractère des lois « réformistes » de Balaguer, leurs limites, la nécessité d'exiger application et en les soutenant partiellement. En même temps, nous avons mené la lutte pour notre légalisa-
Cela n'a jamais impliqué la moindre collaboration du PCD avec le régime de Balaguer. Personne n'a jamais pu avancer le moindre élément de preuve d'une telle accusation. Nous n'avons à aucun moment renoncé à notre lutte contre la répression, ni contre la dépendance. Nous avons affirmé qu'il était nécessaire de passer des slogans d'ordre général à une analyse plus précise de la dépendance, en pourquoi les investissements étrangers étaient nuisibles à notre pays. Tout cela, la gauche ne l'avait pas compris et elle continuait à considérer la clandestinité comme une fin en soi et les méthodes de la lutte armée comme le seul chemin.
- La victoire du PRD aux élections du 16 mai 1978 et l'élection d'Antonio Guzman à la présidence de la République ont créé une nouvelle situation politique. Quelle est l'attitude du PCD face au régime du PRD et au PRD en tant que parti ?
- Des années avant la victoire du PRD, nous avions constaté le développement de liens de plus en plus étroits entre la haute direction du PRD et la grande bourgeoisie, ainsi qu'avec l'impérialisme, ce qui l'amenait à abandonner progressivement les références démocratiques du
Cela était évident, déjà à partir de 1974, lorsque fut réalisé un accord entre le PR.D, l'opposition de droite et le MPD (Accord de Santiago de los Caballeros). Malgré cet accord, entre 1974 et 1977, les compromis avec la grande bourgeoisie et Washington se sont précisés dans le but rendre le PRD « acceptable » par les forces conservatrices. Cela s'est combiné avec une décomposition progressive du régime Balaguer et avec un essor des luttes de masse revendicatives et démocrati-
Lors des élections de mai 1978, dans un contexte d'« ouverture » relative, les masses ont vu dans le PRD l'instrument le plus crédible pour se libérer du balaguérisme. Il est important de souligner que cela Washington visant à favoriser l'instauration de régimes moins répressifs (défense des « droits de l'homme » de Jimmy Car-
Voilà dans quelle situation le PRD est arrivé au pouvoir, avec l'auréole du parti qui avait été frustré de sa victoire électorale du 27 janvier 1963 (Juan Bosch, renversé et remplacé par un triumvirat soutenu par l'armée), qui avait participé à la guerre civile d'avril 1965 et qui était apparu pendant les douze années du régime Balaguer comme une force d'opposi-
Nous avons analysé la situation dans ces termes, en tirant la conclusion que les accords que le PRD avait réalisés avec les forces bourgeoises l'avaient attiré sur un terrain où il allait devenir insensible aux revendications et aux luttes des masses. Nous avons décidé qu'il fallait assumer une attitude d'opposition intransigeante en même temps que de défense constante avancées démocratiques du Nous avons, par ailleurs, continué notre bataille idéologique contre les conceptions social-démocrates défendues par le PRD sous la direction de José Francisco Pena Gomez. Tout cela ne nous empêche pas de comprendre que, lors des prochaines élections générales du 16 mai 1982, au-delà des luttes fractionnelles dont le but est d'assurer avec Salvador Jorge Blanco (dirigeant de l'aile « anti-officialis te ») une solution de rechange dans le cadre du PRD lui-même, il y a dans celui-ci des secteurs importants de militants de base qui ont une conscience démocratique et même socialiste. Cette conscience est canalisée justement par un parti de type populiste qui est devenu un fils adoptif de la social-démocratie.
- Quelle est la politique du PCD dans le mouvement syndical ?
- Synthétiquement, qu'il est nécessaire d'adopter une politique très ouverte d'unité des syndicats et dans les syndicats en fonction des intérêts économiques de la classe ouvrière. Nous nous opposons à toute manipulation politique, bien que nous comprenons que le parti ne peut pas être neutre par rapport à ces problèmes et, en fait, il peut exister en son sein des positions différentes en matière syndicale. Il ne faut pas oublier, entre autres, qu'en République Dominicaine il y a une influence de ce qu'on pourrait appeler l'anarcho-syndicalisme, et que l'utilisation du syndicat comme tribune des partis, indépendamment des aspirations de la base ouvrière, a provoqué des déformations dans le mouvement syn-
Bref, nous pensons que le mouvement syndical en tant que tel est une
Get le travail politique dans la classe ouvrière une autre chose. Les posianarcho-syndicalistes qu'engendre souvent le mouvement syndical lui-même, représentent un obstacle au travail de structuration du parti dans la classe ouvrière, sur la base d'une politique socialiste, que nous considérons comme essentielle. Il faut tenir compte, par ailleurs, du fait que la classe ouvrière dominicaine est différenciée du point de vue de sa formation et de son origine paysanne récente et qu'il y a une pression considérable de
la population marginale et la masse énor- on n'est pas arrivé à entamer la discussion me des chômeurs. En outre, nous sommes en retard dans l'analyse du secteur industriel, non dans sa réalité globale, mais dans ses aspects concrets. La construction d'un parti ouvrier présuppose une telle étude.
Du point de vue du mouvement syndical, nous sommes pour une structuration sur la base d'un seul syndicat dans chaque entreprise et d'une seule centrale syndicale. Le but doit être non pas d'ap. pliquer les orientations des différentes organisations, mais d'organiser le maximum
Malheureusement, nous avons le lourd handicap que représente la fragmentation actuelle par tendances du mouvement syndical.
- Au cours de la campagne électorale ont surgi deux coalitions de la gauche, l'Izquierda Unida (la Gauche unie) et l'Unidad Socialista dont tu es le candidat présidentiel. Peux-tu nous expliquer quelle est la politique d'alliances du PCD et pourquoi, selon toi, l'unité ne s'est pas réalisée entre les deux coalitions de la gauche ?
- En ce qui concerne les alliances, nous prenons en considération deux aspects importants : l'unité d'action et une alliance politique plus durable qui corresponde aux besoins d'une situation politi-
Pour ce qui est de l'unité d'action, nous ne traçons aucune limite. Sur le terrain des luttes sociales et de la lutte avec des objectifs nationaux, il est possible de réaliser une unité d'action avec des forces larges. Dans ce cadre, nous privilé. gions évidemment l'unité d'action avec la gauche. Sur le terrain de l'unité politique, dans la situation actuelle où il existe un régime de démocratie représentative et que les objectifs démocratiques bourgeois ont été partiellement réalisés, nous privilé. gions l'unité sur des bases programmatiques socialistes. Nous estimons qu'il faut utiliser la démocratie pour définir l'option socialiste, y compris sur le terrain
C'est de ce point de vue qu'il y a des divergences avec Izquierda Unida (IU). Dans Izquierda Unida, il y a évidemment des secteurs favorables à une alliance sur des bases programmatiques socialistes. Nous voulons maintenir des rapports avec eux. Mais il y a, d'autre part, des secteurs auxquels on a fait des concessions importantes. Par exemple, le gouvernement pour lequel on lutte est caractérisé comme démocratique, populaire tionnaire. On met la sourdine à la propagande socialiste et on ouvre la porte à des interprétations différentes : une partie de Izquierda Unida parle d'une politique carrément antibourgeoise, de classe, alors que d'autres ont fait des envisageant la possibilité bourgeoisie. Voilà les raisons de la diffé renciation entre les deux coalitions. J'ajoute qu'ont pu également jouer des élé. ments de nature plus strictement électorale (candidatures, ete.), mais en réalité sur ce terrain.
En l'absence d'un accord d'ensemble, nous avons opté pour une unité encore limitée sur des bases programmatiques socialistes. Nous pensons que l'expérience stimulera des réflexions et que l'idée d'une alliance de gauche sur des bases programmatiques socialistes fera son chemin au sein des organisations d'Izquierda
- Ce que tu viens de dire correspond à la proposition faite par le PCD, selon laquelle on aurait dû réaliser une alliance sans le Parti des travailleurs dominicains (PTD) et de son « front de masse », l'Union populaire anti-impérialiste (UPA)
pourtant, représentent une force considérable dans le mouvement ouvrier et populaire. En effet, il ne peut pas être question d'exclure des forces bourgeoises pour la simple raison qu'il n'existe aucune force bourgeoise dans les deux coalitions.
- C'est vrai, mais le problème est de savoir quel est le rôle - nous sommes en train de parler d'une unité entre marxistes -, et ce rôle est de former la conscience socialiste. C'est pourquoi le problème ne peut pas se résoudre à une simple question de dénomination. Nous ne sommes pas confrontés à deux programmes équivalents : l'un se explicitement comme socialiste et l'autre ne le fait pas. Toute une série de références et de formules concernant la propriété sociale, le remplacement de la société capitaliste par une société alternative, etc., ne peuvent pas remplacer l'idée d'un projet socialiste. Il ne s'agit pas d'inventer des choses et, d'autre part, il ne faut pas oublier que nous sommes bombardés par la propagande bourgeoise à laquelle il faut répondre avec clarté.
Nous n'excluons pas que, dans une autre conjoncture, une unité sur des bases plus limitées puisse être souhaitable. Cela pourrait être le cas si on était en présence de forces réelles, ni marxistes ni socialistes, mais qui seraient disposées à réaliser alliance avec nous sur des objectifs Aujourd'hui, dans une situation différente, notre rôle est de former une conscience socialiste, d'avancer et de développer une option socialiste nous permettant d'avoir une influence plus grande dans une nouvelle conjoncture. Cela n'est possible que par un processus de lutte sociale et d'affrontements de classe dans les termes d'op tions bourgeoises ou d'une option socialiste. S'il y avait un interlude de régimes despotiques, on pourrait envisager la possibilité d'une hégémonie socialiste dans le cadre d'une alliance plus ample. Mais, répétons-le, ce n'est pas la situation actuelle.
Quant à l'UPA et au PTD, nous ne demandons absolument pas leur exclusion
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à cause de leur origine pro-chinoise. Il y en a d'autres qui sont d'origine pro-chinoise, y compris certains de nos alliés actuels. Le problème est de savoir sur quelles bases programmatiques, sur quelle ligne politique nous fondons une alliance.
- Le PCD affirme qu'il est un parti indépendant et qu'il lutte pour le socialisme aux couleurs dominicaines. Comment cette recherche d'une « voie nationale au socialisme » peut-elle s'accorder avec l'appartenance du PCD au mouvement communiste international ?
- Nous pensons qu'il s'agit d'un processus mondial. Nous considérons le socialisme « réel » ou existant comme un processus inachevé. En fin de compte, ce n'est pas vrai que sans la domination sur les centres fondamentaux du marché mondial, sans l'utilisation des forces productives les plus développées, on puisse réaliser le socialisme dans sa plénitude.
Certes, il y a une expérience du socialisme existant dont il faut tenir compte, en évitant les appréciations purement apologétiques. Notre effort doit tendre, toutefois, vers la construction d'un socialisme dominicain qui dépasse les limites et les échecs du socialisme « réel ». Le problème n'est pas facile à résoudre à cause des conditions objectives arriérées de notre société et du niveau culturel existant. Mais notre effort conscient doit aller dans
Ice que nous avons indiqué. Nous pensons qu'il faut partir des donassurer le développement de la conscience démocratique et les conquétes et les traditions sur ce terrain, contrecarrer les tendances éventuelles au despotisme, à une centralisation extrê-
Pete. Avec une telle approche, nous pouvons maintenir notre intégration dans le mouvement communiste international et sauvegarder notre autonomie.
- Et comment le PCD analyse-t-il les événements de Pologne ?
- Pour le PCD, ces événements font ressortir tres clairement les difficulés auxquelles se heurtent les pays socialistes. La Pologne c'est un drame, une tragédie pour le socialisme. Les difficultés découlant de l'absence d'une ligne socialiste rénovatrice ont remonté à la surface lors des événements de l'été 1981. Mais toute la force créatrice et rénovatrice des travailleurs s'est mélangée à des courants antisocialistes et contre-révolutionnaires au sein de
Après les événements de décembre 1981, le PCD pense que, dans les conditions de la Pologne, la chose la plus sensée serait un accord entre les forces saines et vives du pays, notamment entre les éléments rénovateurs du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) et de l'Etat, et les courants qui expriment les sentiments majoritaires de la base de Solidarité.
Propos recueillis par Julio ORTEGA pour « INPRECOR » à Santo Domingo de Guzman Mars 1982.