Nous publions ci-dessous de larges extraits d'un texte paru dans le Bulletin du Comité de résistance sociale de Solidarité, KOS, numéro 12 du 27 juillet 1982, et reproduit en français dans le dernier Bulletin d'information du bureau de coordination du syndicat Solidarité à l'étranger. Ce texte exprime le point de vue d'un militant de Solidarité, Dawid Warszawski, sur la question des rapports entre Solidarité et le mouvement ouvrier européen.
« Les catégories de gauche et de droite n'ont de sens que lorsqu'elles se rapportent à des programmes politiques et des visions de société différents. Lorsque le système politique rend impossible la formulation même de tels programmes et vi. sions, le conflit politique essentiel ne peut être ramené aux catégories gauche/droite et devient un combat pour qu'une gauche ou une droite puissent tout simplement exister. C'est ce combat qu'a poursuivi Solidarité durant toute son existence. (...)
« Néanmoins, le syndicat lui-même n'était ni de droite ni de gauche. Ceci est difficilement compréhensible et encore moins acceptable pour un observateur occidental, surtout de gauche. (...) Qui plus est, le syndicat menait un combat contre un système politique se référant aux notions et aux mots d'ordre du socialisme, et il le faisait, entre autres, au nom de valeurs nationales ou religieuses, ce qui devrait le placer décidément à droite.
« D'autre part, Solidarité était une organisation ouvrière, sans équivoque aucune, qui luttait et faisait grève pour défendre les intérêts économiques et politiques de la classe qui, pour la gauche, est de gauche par définition.
« Enfin, lorsqu'il était possible d'obtenir de militants du syndicat une réponse quelconque à ce sujet, il s'avérait qu'ils étaient fermement antisoviétiques et souvent pro-américains. Plus d'un théoricien a dû s'en arracher les cheveux ...
« Sur l'arène internationale, Solidarité bénéficiait de l'appui de l'AFL-CIO (effectivement assez réactionnaire : elle avait, entre autres, soutenu sans réserves la politique des USA au Vietnam), ainsi que celle, par exemple, de personnages tels que le dirigeant de la junte salvado-
Napoleon Duarte, ce qui était suffisant pour le considérer, en vertu du
« les amis de nos ennemis sont nos ennemis », comme représentant le camp de la droite. Mais d'autre Solidarité luttait pour les mêmes choses que les syndicats victimes de la répression au Chili. (...)
Face à cela, le rédacteur analyse les raisons d'une nécessaire prise en considération de ce problème par les militants de
« C'est qu'une partie considérable de l'aide qui arrive de l'Occident en Pologne est envoyée par différentes organisations de gauche, principalement des syndicats. Il y a à ce sujet, en Pologne, un complot du silence passablement désagréable : le pouvoir n'en parle pas car, du point de vue idéologique, cela lui est incommode, et la société non plus ne s'intéresse pas tellement à l'origine de cette aide, parce que la gauche nous fait venir à l'esprit des associations d'idées désagréables, et que nous ne voulons pas lui être reconnaissants. Or, il est important que pour des raisons idéologiques ou doctrinales, ce qui est le péché mignon de la gauche, cette aide ne diminue pas. Et il pourrait en être ainsi si les expéditeurs, voyant notre indifférence, arrivent à la conclusion que Solidarité c'est tout de même « beurk ». Cela concerne. bien sur. de la même manière les Comités de solidarité avec Solidarnose à l'étranger, qui travaillent prin cipalement grâce à l'aide de différentes organisations de gauche.
« La deuxième raison est fondamentale. En effet, bien que de nombreux militants des deux côtés du rideau de fer n'en soient pas conscients, le destin de Solidarité et celui de la gauche européenne sont indissociablement liés. Une victoire durable du WRON (la junte au pouvoir), serait équivalente à la mort politique, pour de nombreuses années, de la gauche européenne. La conséquence première en serait la compromission définitive du communisme en tant que doctrine politique, ce dont on ne pourrait que se réjouir, n'était le fait que les conséquences politiatteindraient serieusement tout ce qui est à gauche de Josef Strauss. Une fuite massive des voix vers la droite et la vision apocalyptique du WRON — stade le plus élevé du communisme -, détruirait en passant les socialistes, les sociaux-démocrates, les euro-communistes et, en général, tout ce qui est à gauche. Une telle perspective n'a rien de réjouissant pour la Pologne. Seule la gauche peut, en effet, être notre allié réel, car pour elle seule ment, la société polonaise, et surtout la classe ouvrière, est un sujet politique indépendant. Pour la droite, seul Moscou est un interlocuteur réel, et la Pologne ne compte que dans la mesure où elle peut empoisonner la vie à Moscou ; une Pologne vaincue par Moscou cesse d'intéresser la droite, Yalta en est le meilleur exemple. Quant aux milieux financiers et industriels (base sociale de la droite), ils soutiennent déjà Jaruzelsi, dans l'espoir de pouvoir récupérer 28 milliards de dol-
« En revanche, une victoire de Solidarité dans sa lutte contre le régime serait -un énorme succès de la gauche européenne. Ce serait la preuve de la puissance et de la résistance de la classe ouvrière, cela renforcerait l'espoir d'une coopération politique internationale du monde du travail européen, seule chance de reconquête de l'indépendance par notre continent, dont la politique est déterminée aujour par la stratégie globale des deux grands. A court terme, cela permettrait de ranimer la théorie et la pratique du mouvement ouvrier qui, étouffé par la scolastique de Moscou, deviennent de plus en plus, d'une part, une méthodologie de lutte pour des éviers en marbre rose dans les vestiaires des usines et, d'autre part, une couveuse de fous.
qu'en résulte-t-il? Pour nous, en Pologne, malheureusement pas grand chose. Il serait bon de traduire notre spécificité polonaise en catégories compréhensibles pour la gauche péenne. C'est une tâche pour nos militants à l'étranger. Quant à nous, nous devons être conscients que le président Reagan n'est pas nécessairement un allié aussi sûr qu'il paraît, et les communistes occidentaux ne sont peut-être pas nécessairement des salauds ou des imbéciles. Il serait bon par contre, que l'on soit conscient, dans la gauche occidentale et les milieux qui lui sont proches, que le combat pour l'« être ou ne pas être » du camp du progres est mené aujourd hui sur les bords de la Vistule. Une certaine lassi. tude pour la Pologne semble visible dans ces milieux, alors que l'activité en faveur des victimes des juntes turque ou salvadorienne, qui en ont d'ailleurs bien besoin, apparaît comme une alternative politique au soutien à Solidarnosc, ce mouvement irritant et équivoque. Or, l'aide politique de la gauche nous est indispensable aujourd'hui, pour qu'un rideau d'oubli et d'indifférence ne retombe pas sur notre combat. Seule la gauche se souvient aujourd'hui du Chili, de l'Erythrée ou des Tatars de Crimée. Mais elle a besoin de notre victoire pour qu'elle-même ne pé risse pas. »