Inprecor 1974–2004

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ETAT ESPAGNOL

A la veille du succès électoral du PSOE, entretien avec Jaime Pastor, dirigeant de la Liga Comunista Revolucionaria

· Inprecor n° 135, 25 octobre 1982 · p. 20-24 · 6 010 mots

État espagnol Euskadi

Entretien avec Jaime Pastor, dirigeant de la Liga comunista revolucionaria section de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol

ETAT ESPAGNOL

N annonçant, en août dernier, la dissolution des Cortès

/ le 28 octobre, le Premier ministre espagnol Calvo Sotelo faisait l'amère constatation suivante : « Dans une démocratie, il n'y a pas de place pour le vide politique. » (Le Monde, 29-30 août 1982). L'éditorialiste du journal le Monde commentait cette décision en affirmant qu'elle sanctionnait « l'impossibilité où se trouvait l'équipe au pouvoir d'assurer l'apparence même d'une vie parlementaire normale ».

En effet, la crise du parti au pouvoir, l'Union du centre démocratique (UCD) avait atteint son point culminant, tandis que, depuis le coup d'Etat militaire avorté du 23 février 1981, les militaires semblaient de plus en plus jouer les éminences grises de la « démocratie » parlementaire espagnole. La décrépitude de l'UCD, qui s'est illustrée par la défection du quart de ses effectifs parlementaires au cours de la législature, s'aggrave à la suite de la victoire électorale du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) de Felipe Gonzales aux élections régionales d'Andalousie, et du départ de l'UCD, le 28 juillet, du courant regroupé derrière l'ancien Premier ministre

Adolfo Suarez, qui devait créer le Centre démocratique et

Certes, la crise politique ainsi mise à nu ne date pas d'hier.

C'est l'incapacité des formations bourgeoises à conduire efficacement le processus de Réforme institutionnelle pour amener l'Espagne franquiste à un régime de type parlementaire qui en est la toile de fond. La tentative de coup d'Etat du 23 février

1981 sanetionnait déjà une première fois cet échec, par l'intervention directe d'un secteur de la hiérarchie militaire contre le processus de la Réforme.

Cette crise a amené les forces bourgeoises à se diviser sur la politique à mener par rapport aux problèmes fondamentaux de l'heure, la question des nationalités, des secteurs durs de l'armée, des réformes sociales et politiques, etc. Une recomposition des formations bourgeoises autour de l'Action populaire

(AP) de l'ancien ministre du général Franco, Fraga Iribarne, à la suite d'une victoire électorale du PSOE le 28 octobre prochain, constitue l'une des orientations actuelles de la bourgeoisie. Si la victoire électorale du PSOE est à peu près assurée, la formule gouvernementale exacte qui s'ensuivra et, partant, l'attitude de certaines composantes bourgeoises, dépendront encore du score électoral réalisé par les socialistes.

Ces derniers, à l'approche de leur participation gouvernemen-

«INPRECOR » : - Peux-tu nous l'Assemblée d'Andalousie en mai dernier.

préciser les raisons qui ont amené le

Il en est résulté une crise, non seulement

Premier ministre Calvo Sotelo à prononcer du gouvernement, mais du régime en tant la dissolution des Cortès

(Parlement que tel, dans la mesure où l'UCD n'était espagnol) en août dernier, et à provoquer plus en mesure de concilier les institudes élections anticipées le 28 octobre tions héritées du franquisme et la viabilité prochain?

de mécanismes de type parlementaire.

C'est ce qui a provoqué la crise de l'UCD

Jaime PASTOR : - La dissolution et son fractionnement, avec une double des Cortès par le gouvernement de Leohémorragie, vers l'Alliance populaire (AP)

poldo Calvo Sotelo, en août dernier, était de Fraga Iribarne d'un côté et, de l'autre, devenue inévitable en raison de la crise irvers la droite modérée conduite par l'anréversible dans laquelle était entré le parti cien Premier ministre Adolfo gouvernemental, l'Union du centre démoavec la formation à son initiative, début cratique (UCD), à partir de deux faits août, du Centre démocratique et social fondamentaux : la tentative de coup d'Etat du 23 février 1981 d'une part (1), et

(CDS). L'UCD ne pouvait attendre davantage dans un tel climat de décomposila victoire écrasante du Parti socialiste tion politique.

ouvrier espagnol (PSOE) aux élections de tale, se font de plus en plus respectueux de ces « pouvoirs de fait » (institutions, Armée, patronat, Eglise) qui gouvernent l'Etat espagnol.

Le PSOE fonde en effet sa politique économique et sociale sur une réduction des coûts de production des capitalistes, dans le but de les inciter à créer les 800 000 emplois nouveaux promis pour les quatre années à venir. Pour cela, le programme du PSOE considère comme indispensable « la collaboration au sens du dialogue et la nécessaire entente entre les différents groupes et forces économiques et sociales qui opèrent à l'intérieur et hors de l'entreprise ». Il s'agit d'instaurer une véritable « planification concertée », c'est-à-dire d'institutionnaliser le principe du Pacte social car, « pour sortir de la crise, il est nécessaire d'avancer vers une économie concertée ». Cette politique n'est certes pas susceptible de répondre aux aspirations et à l'attente des électeurs qui vont porter le PSOE au gouverne-

Quant au Parti communiste espagnol (PCE) de Santiago Carrillo, dont le programme n'offre guère de différences significatives avec celui du PSOE, il est surtout préoccupé par sa volonté d'éviter un trop important effondrement électoral et une marginalisation de la vie parlementaire. Si le PSOE se présente comme le garant du changement, avec un programme qui ne propose aucune réforme radicale, le PCE se présente, lui, comme le garant de l'application des promesses électorales du

C'est dans ce contexte politique, alors que la découverte, le 2 octobre dernier, d'un nouveau complot militaire, l'Opération Cervantes, visant à « neutraliser les centres de pouvoir civils et militaires » et à « déclarer l'état de guerre et isoler la capitale » (le Monde, 13 octobre 1981) à la veille des élections, rappelle le maintien du danger putschiste, que nos camarades de la Liga Comunista Revolucionaria (LCR), section espagnole de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol, ont milité pour candidatures unitaires élections sur la base d'une plate-forme comportant un nombre limité de points revendicatifs fondamentaux

C'est sur le bilan de cette activité, et sur toute une série d'autres questions relatives aussi bien à la situation pré-électorale dans l'Etat espagnol qu'à l'après-28 octobre, que nous avons interrogé le camarade Jaime Pastor, dirigeant de la LCR Nous publions ci-après cet entretien, recueilli par téléphone le 12 octobre dernier.

Pour Calvo Sotelo, il s'agissait donc de convoquer des élections anticipées dans le but de reconstruire la droite. Mais ce que l'on a pu observer depuis lors, c'est que les tentatives de reconstituer l'unité de la droite bourgeoise ont échoué. La droite bourgeoise reste divisée autour de trois partis. D'abord, l'Alliance populaire dirigée par le « caudillo » Fraga Iribarne, l'UCD présidée depuis le 13 juillet dernier par Landelino Lavilla, qui n'a même pas d'autorité au sein de ce quí reste de ce parti et, enfin, le Centre démocratique et social d'Adolfo Suarez. Certes, l'AP a le 1. Cf. le dossier consacré au coup d'Etat du 23 février 1981 par Inprecor numéro 97 du

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soutien du grand patronat, de la banque, des secteurs les moins durs de l'Armée et de l'Eglise, mais ce n'est pas un parti qui a quelque chance d'obtenir un score électoral s'approchant de celui du PSOE. Et dans le camp bourgeois, ni l'UCD ni le CDS ne font le poids pour forger une droite démocratique bourgeoise. Et l'on constate de plus que le gouvernement a été obligé de convoquer les élections générales, malgré le fait que la réunification des forces politiques bourgeoises n'ait pas fait de grand pas en avant. C'est qui crée les conditions favorables pour une éventuelle victoire du PSOE lors de ces élections.

- Quels sont les résultats électoraux les plus couramment envisagés, et les formules gouvernementales qui risquent de se concrétiser après la victoire du PSOE ?

- L'hypothèse qui semble aujourd'hui la plus probable est celle d'un gouvernement du PSOE avec l'inclusion de personnalités indépendantes. D'ores et déjà, l'Action démocratique (AD) dirigée par Fernandez Ordonez, et qui est issue de la crise de l'UCD, est intégrée à la liste du PSOE. En revanche, il ne semble pas que Adolfo Suarez souhaite participer au gouvernement. Il envisagerait plutôt une sorte de contrat de législature avec le PSOE, tout en restant en dehors du gouvernement pour ne pas laisser un espace trop large pour la droite qui va se regrouper autour de l'AP et de l'UCD.

Mais tout cela dépend évidemment du résultat électoral définitif. Le PSOE, qui ne désespère pas maintenant d'obtenir la majorité absolue, fait une campagne effrénée en faveur du « vote utile », afin de marginaliser le PC. Pour le moment, les sondages donnent au moins 48 % des voix au PSOE (ses propres sondages sont allés jusqu'à 58%). L'AP progresse, sans atteindre les 20 %. L'UCD et le CDS semblent plafonner au-dessous des 10% : c'est spectaculaire pour un parti comme l'UCD, qui est encore aujourd'hui au pouvoir. Enfin, le PC est très préoccupé des prévisions qui lui accordent à peine 5 à 6 %. S'il passait au-dessous de la barre des 5%, il perdrait sa représentation parle-

- Comment cette victoire électorale du PSOE va-t-elle agir sur la crise politique dont tu as parlé plus haut ?

- La victoire du PSOE va, tout au contraire, augmenter encore l'instabilité du régime. Le compromis entre l'appareil d'Etat hérité du franquisme et les institutions parlementaires avec le PSOE comme parti majoritaire en leur sein, ne débouchera pas sur une situation stable. Mais la victoire électorale du PSOE va obliger la bourgeoisie à accélérer le processus de regroupement politique autour de l'Action populaire. Après les élections, l'AP pourrait donc pousser PUCD à créer une coalition d'opposition contre les partis au gouvernement. L'aile de la bourgeoisie qui soutient cette perspective sera peutêtre majoritaire au sein de la grande bourpour appuyer ce projet d'une « grande droite ».

Mais d'un autre côté, camp bourgeois, il y aura la droite nationaliste, les partis bourgeois du Pays basque, de Catalogne et le parti d'Adolfo Suarez (le CDS), qui vont adopter une autre attitude face au PSOE, intermédiaire entre l'affrontement direct et la collaboration avec le gouvernement qui sortira des élections du 28 octobre. La division des formations bourgeoises va donc continuer après la victoire électorale du PSOE, même s'il y a beaucoup plus de chances pour que la polarisation autour de la force bourgeoise la plus droitière, l'AP, soit la plus puissante.

- Le 2 octobre a été annoncée la découverte d'un complot militaire visant à empêcher le déroulement des élections. Etait-ce un coup de bluff ou une réaction réelle de certains secteurs de l'Armée ? Généralement, comment les militaires réagissent-ils à cette perspective de victoire électorale du PSOE ?

- Les secteurs franquistes de l'appareil d'Etat doutent beaucoup de la capacité de la droite bourgeoise à empêcher que, tôt ou tard, le PSOE n'entreprenne certaines réformes de l'appareil d'Etat et ne s'attaque ainsi à leurs privilèges. C'est la raison pour laquelle, d'ailleurs, la tentative de coup d'Etat qui a été découverte le 2 octobre n'est pas un bluff. Ce n'est certes pas une initiative de la majorité de la hiérarchie militaire. Mais c'est une action du secteur le plus dur de l'armée, qui ne veut pas tenter l'expérience de collaboration du PSOE avec le régime, et ne veut même pas donner une chance aux partis bourgeois de forcer le PSOE à mettre en pratique une politique de droite. D'ailleurs, dès le premier jour, le PSOE a dénoncé cette tentative de coup d'Etat comme un bluff des forces bourgeoises à la veille des élections. Mais il n'a pas pu maintenir longtemps cette argumentation. Il est maintenant clair que les secteurs les plus durs de l'Armée voulaient réaliser un coup d'Etat. Ils vont continuer à utiliser cette menace après les élections.

Mais le plus dangereux, c'est encore qu'avec l'alibi de la présence de ces secteurs ultra-réactionnaires dans l'Armée, une majorité de la hiérarchie militaire envisage pour après les élections une sorte de coup d'Etat institutionnel, un coup d'Etat semi-constitutionnel comme on l'ap pelle ici, avec l'établissement d'une junte civilo-militaire, ou quelque chose comme cela. Après une première période de gouvernement du PSOE où celui-ci aura subi la pression de la bourgeoisie pour appliquer une politique de droite, si l'AP peut apparaître comme une alternative de rechange, notamment après les élections municipales qui pourraient avoir lieu en tevrier 1983, ce secteur bourgeois pour frontalement aux institutions parlementaires, et avec le soutien du roi Juan Carlos, provoquer la mise en place d'une nouvelle formule de gouvernement, que l'on appelle ici « gouvernement de gestion » des partis de droi te et des militaires. S'appuyant sur le rôle bonapartiste du roi, ce coup d'Etat institutionnel viserait à dénaturer le résultat des élections du 28 octobre, tout en évitant un affrontement central avec les institutions parlementaires. Si la majorité de la hiérarchie militaire joue surtout cette carte, elle doit néanmoins tenir compte d'une grande difficulté pour la réalisation de ce projet: le manque de base sociale pour une tentative de ce genre, même si elle bénéficie du soutien du roi et de la Constitution ...

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- Quel type de campagne électorale mènent les partis bourgeois ?

- La campagne de toutes les forces bourgeoises est marquée par le fait qu'elles pensent que les résultats électoraux seront favorables au PSOE. C'est donc plutôt une campagne pour l'après-élection, pour le 29 octobre. Bien sûr, Fraga Iribarne et les dirigeants bourgeois disent parfois qu'ils peuvent remporter les élections, mais personne n'y croit vraiment. Une droite divisée qui n'a pas confiance dans sa capacité à gagner les élections, voilà ce qui conditionne peu ou prou la campagne électorale des partis bourgeois.

L'Action populaire, par exemple, a pour mot d'ordre principal la formule : « C'est l'heure des solutions ! », qu'elle propose face à « l'insécurité des villes », au « terrorisme » ou au « danger de divide l'Espagne », etc. L'AP s'appuie sur quelques valeurs traditionnelles, comme la valeur de la famille, le refus absolu du droit à l'avortement et même à sa dépénalisation, la défense de l'enseignement privé, tout en les combinant avec des promesses populistes du genre réduction des impôts ou protection économique des femmes au foyer... Cependant, l'orientation économique de l'AP est la défense ouverte des options néo-libérales de Milton Friedman (2). Certes, Fraga Iribarne ne parle pas de Pinochet, mais il se revendique de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher. C'est done une campagne électorale très droitière, avec un aspect populiste, qui rencontre un certain écho dans quelques couches de la petite bourgeoisie traditionnelle. Il y a pourtant un aspect de l'orientation politique de l'AP qui est très utilisé contre elle, même par les partis bourgeois rivaux, c'est qu'elle apparaît comme un parti conciliateur à l'égard des secteurs putschistes de l'Armée. Ainsi, lors de la dernière tentative de coup d'Etat, Fraga Iribarne déclarait qu'il fallait comprendre les raisons des « golpistes », du fait du risque de division de l'Etat espagnol.

De son côté, l'UCD mène une campagne électorale très défensive, avec une énorme confusion programmatique, car elle ne parvient pas à trouver un espace électoral entre la droite de Fraga Iribarne et l'orientation libérale-démocratique du CDS d'Adolfo Suarez. La différence fondamentale avec la politique de l'AP, c'est que l'UCD combine des thèmes du type de la défense de la liberté de l'enseignement, du refus de la dépénalisation de l'avortement, avec l'affirmation de la défense des institutions démocratiques et parlementaires.

Quant au CDS d'Adolfo Suarez, il développe la perspective de réformes sociales progressistes sur le terrain économique, en soutien aux secteurs les plus modernes de l'industrie. Certes, ces réformes proposées ne vont pas très loin, mais cela suffit à distinguer le CDS des autres formations bourgeoises. Ainsi, lors de la récente tentative de putsch militaire, Adolfo Suarez a réagi plus vivement que les dirigeants du PSOE eux-mêmes, affirmant qu'il fallait écarter de l'Armée tous les militaires compromis dans cette action, que l'Armée devait rester dans ses casernes.

- Par rapport au problème des nationalités, comment se définissent les différentes forces bourgeoises ?

- C'est là justement une autre différence entre les formations bourgeoises. Alors que l'AP et l'UCD apparaissent comme les deux partis de la bourgeoisie centraliste, le CDS apparaît comme un parti qui est prêt à faire davantage de compromis avec les partis nationalistes bourgeois, surtout en Catalogne, mais aussi au Pays basque. Par exemple, le CDS n'est pas d'accord avec la LOAPA (Loi organique d'harmonisation du processus des autonomies) (3). Il est favorable à une redepurar a los golpistas négociation, avec les partis bourgeois, d'une nouvelle loi sur les nationalités. Sans doute, le CDS serait-il prêt à des concessions sur des questions comme le retrait des forces de police du Pays basque, sur l'extension des responsabilités des gouvernements autonomes dans le domaine de l'enseignement ou des moyens de communication, mais il ne se mouille pas beaucoup sur des propositions concrètes.

- Que représenter, pour les ouvriers, le vote en faveur du PSOE et sa victoire électorale ?

- Pour les travailleurs et pour toute une série de couches de la population qui s'apprêtent à voter pour ses candidats, le PSOE représente un espoir de changement. Mais en même temps, alors que son mot d'ordre central dans cette campagne est tout simplement : « Pour le changement! », son programme actuel semble de plus en plus réduit, au fur et à mesure que l'on approche du 28 octobre. La politique du PSOE est de parvenir à la victoire électorale, si possible avec une majorité absolue aux Cortès, tout en conservant une volonté de concertation avec les « pouvoirs de fait », c'est-à-dire les forces patronales, l'Eglise, les institutions et l'Armée, même si cela n'est pas exprimé ouvertement dans ce dernier cas.

Dans le cadre de la campagne électorale, le processus de changement concrétise donc surtout sur la question du lien avec l'Organisation du traité l'Atlantique Nord (OTAN). Avec la proposition d'un référendum sur cette question, même s'il n'en précise pas la date, le PSOE maintient sa volonté de geler l'intégration de l'Espagne dans les organes militaires de l'Alliance atlantique. toutes les autres promesses, on voit le PSOE réduire de plus en plus la portée du changement dont il se réclame. Par exemple, en ce qui concerne le chômage, le PSOE a promis la création de 800 000 emplois nouveaux dans les quatre prochaines années de gouvernement. Mais cela signifie seulement une réduction chômage de 16 % à 12 % de la population active, c'est-à-dire le maintien du chômage à un haut niveau encore pendant quatre ans. Si le PSOE promet une augmentation de la durée de l'assurance-chômage jusqu'à deux ans, il se refuse toujours à son élargissement à tous les chômeurs. La réduction de la semaine de travail à 40 heures est mise en balance avec une aug mentation de la productivité. Le PSOE accepte aussi l'argument essentiel qui a présidé à la signature, dans cette dernière période, de divers pactes sociaux, à savoir la proposition d'augmentations de salaires en fonction de l'inflation prévue pour l'année à venir, et non pas sur la base de celle de l'année écoulée. Sur la question de la terre, qui est un problème crucial en Andalousie et en Estrémadure, le PSOE se contente d'envisager une garantie de revenus minimum pour les petits paysans et des lois très timides sur la répartition des terres, mais tout en respectant le pouvoir des gros propriétaires fonciers. La seule nationalisation envisagée par le PSOE est celle du réseau électrique à haute tension.

Dans le domaine des libertés démocratiques, le PSOE prévoit le maintien de lois qui ont été approuvées après le 23 février, comme la Loi de défense de la Constitution, qui peut en fait être utilisée contre des journaux ou des organisations ouvrières. Sous l'accusation d'apologie du terrorisme peuvent en effet être poursuivis tous ceux qui dénoncent la répression étatique et son rôle contre les revendications des nationalités de l'Etat espagnol.

Un des maillons faibles, justement, de la politique du PSOE, est cette question des nationalités. Non seulement ce parti ne s'oppose pas à la LOAPA, mais il

2. Milton Friedman, économiste américain, prix Nobel d'économie, est le chef de file de l'école dite monétariste, qui donne la priorité absolue à la lutte contre la hausse des prix. Face à la crise de l'économie capitaliste, cette option vise à rétablir le taux de profit de la bourgeoisie par une attaque brutale contre le pouvoir d'achat des travailleurs, grâce en particulier à une augmentation massive du chômage.

3. La Loi organique d'harmonisation du processus des autonomies (LOAPA) est une disposition adoptée sous le gouvernement de Calvo Sotelo. Sous prétexte d'harmonisation des différents statuts d'autonomie des nationalités de l'Etat espagnol, la LOAPA réduit encore le pouvoir des institutions locales. Le PSOE a soutenu l'adoption de cette loi, tout comme l'UCD. Cette disposition a accru les contradictions entre la bourgeoisie centraliste et les formations bourgeoises des nationalités.

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se refuse à tenir compte des revendications les plus urgentes soutenues par les secteurs nationalistes radicaux, du Pays basque par exemple. Ainsi en est-il de la centrale nucléaire de Lemoniz, située à 15 km de Bilbao, et qui est un véritable scandale du point de vue de la sécurité de la population locale. Le PSOE, qui se déclare pourtant favorable à l'arrêt du fonctionnement des centrales nucléaires qui n'offrent pas de garanties de sécurité, est pret a faire fonctionner celle de Lemoniz, car il s'agit là en fait, pour lui, d'une affaire en rapport avec les nationalistes radicaux basques et l'ETA-militaire, qui s'opposent à la construction de cette centrale. Mais on peut penser que le PSOE, une fois au gouvernement, sera contraint à certaines concessions sur ce terrain pour sauver la face, car c'est une question très populaire au Pays basque. Le PSOE se refuse aussi à céder sur la libération des prisonniers basques de l'ETA-militaire qui restent en détention, et sur le retrait des forces de police du Pays basque, car il sait que l'Armée est intransigeante sur ces questions. La dépénalisation de l'avortement n'est envisagée que dans les cas extrêmes de viol ou de malformation du fœtus, mais ce thème n'apparaît guère dans sa campagne électorale. Le PSOE a déjà reculé à propos d'un des projets tendant à abolir une loi qui maintient les privilèges de l'enseignement privé sur le plan des subventions et du rôle de l'Eglise. Le PSOE n'entendait pourtant pas supprimer ces subventions mais les contrôler, pour favoriser le développement du secteur de l'enseignement public. La droite a haussé le ton et le PSOE a reculé sur cette proposition. Mais c'est un thème sur lequel il sera soumis à d'importantes pressions populaires, une fois au gouvernement. Enfin, dans son programme électoral, le PSOE ne propose aucune mesure concrète d'épuration des forces armées, même s'il dénonce le « golpisme ».

Plus qu'un parti pouvant faire de grandes réformes radicales, le PSOE apparaît donc, pour les travailleurs et les couches qui s'apprêtent à voter pour lui, comme un espoir de changement, mais surtout comme un instrument de défense des travailleurs face au danger de coup d'Etat et face à une droite qui tend à se concentrer derrière l'AP de Fraga Iribarne. Cela ne veut pas dire que les vagues promesses actuelles se situent au niveau de ce que les électeurs du PSOE en attendent. Car ces derniers désirent que la défense des libertés démocratiques, la lutte contre le chômage et contre l'entrée dans l'OTAN s'allient à une politique qui s'oppose réellement à la droite et au « gol-

- Et le Parti communiste (PCE), comment se comporte-t-il dans la présente campagne électorale ?

- Plus que jamais, le PCE semble courir un risque de décomposition après ces élections. En effet, d'après la loi électorale et le règlement des Cortès, si le PC n'obtient pas 15 députés au Parlement, il ne pourra pas constituer un groupe parlementaire propre. Ce risque de mise à l'écart de la représentation parlementaire explique la campagne assez militante de la base du PCE pour ces élections. Mais le problème du PCE, c'est qu'il veut obtenir des députés avec une politique qui ne se différencie pas suffisamment de celle du PSOE, à quelques points de différenciation près. Par exemple, le PCE est contre

LOAPA, pour la sortie rapide de l'OTAN, et il a fixé à 6 mois le délai pour la convocation d'un référendum sur cette question ; il est pour le démantèlement des bases américaines, et se montre un peu plus audacieux que le PSOE sur la question de l'avortement. Mais ces démarcations par rapport aux propositions du PSOE sont bien limitées. Et ce d'autant plus que la voie proposée par le PCE pour appliquer ces propositions cadre tosalir de la OTAN talement avec la politique de concertation prônée par le PSOE. En effet, en même temps qu'il critique celui-ci comme droitière, le PCE avance une politique de front démocratique avec FUCD, avec le parti de Suarez et avec le PSOE. Il reproche essentiellement au PSOE de ne pas tenir suffisamment compte de lui dans sa politique d'alliances.

Les difficultés électorales du PCE vont aussi s'accroître avec la crise actuelle que connaît le Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC), dénomination PCE en Catalogne. Certes, pas une débâcle électorale identique à celle du PCE, mais il n'aura sûrement pas autant de parlementaires qu'auparavant.

- Quelle est l'attitude des deux centrales syndicales, l'Union générale des travailleurs (UGT), et les Commissions ouvrières (CCOO) par rapport au problème de la consigne de vote ?

- En ce qui concerne l'UGT, elle appelle à voter pour le PSOE, même si elle affirme qu'elle ne donnera pas un chèque en blanc au gouvernement socialiste et qu'elle maintiendra une politique syndicale indépendante. Il y a d'ailleurs quelques différences entre le programme électoral du PSOE et celui de l'UGT. Par exemple, il y a plusieurs fédérations syndicales de

FUGT qui se sont prononcées pour la nationalisation de leur branche, comme l'a fait lors de son congrès la Fédération des banques.

Avec la tentative de Marcelino Camacho, dirigeant des Commissions ouvrières, de maintenir une certaine autonomie par rapport au PCE pour ne pas subir toutes les conséquences de sa crise, les Commissions ouvrières (CCOO), tout en restant très liées au PCE, n'appellent pourtant pas ouvertement à voter pour ses seuls candidats. Les CCOO ont appelé à voter pour les partis qui soutiennent leur programme. Ce programme reste pourtant assez timide, même s'il veut se démarquer de celui de l'UGT sur certains thèmes, comme par exemple la durée du temps de travail, en se prononçant pour les 35 heures le plus tôt possible.

- De votre côté, sur quels axes menez-vous votre campagne électorale ?

- Notre mot d'ordre central est double : « Que no nos rebajen el cambio, ven con la izquierda que lucha! » (" Pour qu'ils ne nous rognent pas le changement, viens avec la gauche qui lutte ! ») C'est autour de ce mot d'ordre que nous développons cinq thèmes de campagne.

D'abord, la lutte contre le « golpisme ». En disant que cette lutte exige des mesures d'épuration radicales de l'appa-

Contre la LOAPA, nous disons: « A bas la LOAPA, autodétermination pour les nationalités de l'Etat espagnol ! »

Face au chômage, nous disons que s'il y a deux millions de chômeurs, l'objectif doit être de créer deux millions de postes de travail, par des mesures immé. diates d'investissements et en instaurant l'assurance-chômage pour toutes et tous. Et, puisqu'il faut de l'argent, il faut le prendre là où il est, en nationalisant les

Nous réclamons le retrait immédiat de l'OTAN et la convocation d'un réfé rendum sur ce théme, le démantèlement des bases américaines en Espagne, le refus des armes nucléaires. En tant qu'organisation, nous n'avons pas fixé pour le référendum sur l'OTAN. Mais dans le cadre de la coalition électorale de Madrid, par exemple, nous soutenons la position du PCE qui propose un référendum dans les six mois après l'installation du nouveau gouvernement.

Nous réclamons, ce qui est très important, la légalisation du droit à l'avor tement, la gratuité de cet acte médical et son remboursement par la sécurité so-

Nous n'avons donc pas développé tout un programme général pour ces élections. Nous avons préféré mettre l'accent principalement sur ces cinq axes, pour essayer de parvenir à des alliances électorales avec des forces de la gauche radicale et

- Justement, quelles concrétisations ont eu vos démarches unitaires pour la présentation de listes de coalition sur les axes que tu as définis ?

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- Le bilan de notre politique d'alliances électorales est très inégal. Nous sommes arrivés à formaliser des alliances électorales avec le Mouvement communiste d'Espagne (MCE) en quatre endroits : en Catalogne, à Madrid, en Aragon et en Galice. Dans ces quatre régions, nous présentons donc des candidatures communes sur la base d'une liste des deux partis. En plus, à Madrid, il y a aussi un secteur qui vient de l'ancien Parti des travailleurs (PT) maoïste, qui participe à la liste uni-

Dans d'autres régions, il y a des coalitions électorales qui ne sont pas des coalitions de partis mais dans lesquelles le MCE et la LCR sont présents. Ce sont des coalitions de fronts politiques dont certaines existaient déjà avant les élections, ou qui se sont créées maintenant avec des secteurs indépendants. Dans le Pays valencien, il y a par exemple une coalition qui s'appelle Gauche unie du Pays valencien, à laquelle participent des secteurs natio nalistes radicaux, et qui se structure autour de collectifs de base. Cette coalition fait campagne sur des axes similaires aux nôtres, tout en mettant beaucoup plus l'accent sur la question nationale. Il y a ensuite les Asturies, où s'est constitué un front électoral auquel participent le MCE et la LCR, mais qui comprend aussi un courant de dirigeants ouvriers issus des Commissions ouvrières, plus connu sous le nom de courant de gauche des Commissions ouvrières, et qui en a été expulsé mais continue à lutter pour sa réintégration. Cette coalition s'appelle le Bloc de gauche des Asturies.

fuera la LOAPA autodeterminación En dehors de ces exemples qui montrent qu'il est effectivement possible de développer une politique d'alliances électorales, la LCR se présente séparément dans les endroits où de tels accords n'ont pas pu intervenir, même avec le MCE. C'est le cas au Pays basque ou en Andalousie. Au Pays basque, les camarades de la Liga Komunista Iraultzailea (LKI), section de la LCR en Euskadi, présentent des candidats et mènent une campagne électorale, mais vont se désister avant le vote, au profit de l'organisation nationaliste radicale Herri Batasuna. Pour nos camarades basques, puisque l'on n'est pas parvenu à une candidature unitaire de la gauche radicale et révolutionnaire et qu'il y a la candidature de Herri Batasuna, organisation qui a déjà montré lors d'élections antérieures ou lors des luttes qu'elle est la force principale des courants qui résistent au régime actuel et à l'oppression nationale au Pays basque, il s'agit de concentrer, du point de vue électoral, les voix sur cette candidature. Ce « vote utile » n'est pas un soutien inconditionnel, comme nous allons d'ailleurs le montrer dans notre campagne.

En effet, nous maintenons trois types de divergences avec Herri Batasuna. Tout d'abord, la sous-estimation qu'ils font de l'utilité d'avoir une présence dans les institutions parlementaires. Alors qu'elle profite des campagnes électorales pour populariser son programme, Herri Batasuna ne veut pas utiliser ses élus pour assister et participer aux débats parlementaires. Cette critique que nous adressons à Herri Batasuna ne tombe pas dans le vide, dans la mesure où cette question a déjà créé des tensions au sein de cette organisation lors de débats internes. Deuxième point de divergence, la relation que cette coalition maintient avec l'ETA. Et cela non pas parce que nous sommes par principe opposés à la lutte armée, mais parce que nous estimons que la politique de mobilisation de masse ne peut être subordonnée à l'activité armée minoritaire de l'ETA. Activité dont nous considérons qu'elle n'est pas, en règle générale, adaptée à la situation et aux rapports de forces actuels. Enfin, nous critiquons l'attitude sectaire de Herri Batasuna face aux autres courants du mouvement ouvrier, et le fait qu'elle ne veut développer aucun type d'unité avec les CCOO, PUGT, le PSOE ou le PCE. Ces critiques très importantes ne peuvent toutefois pas dissimuler le fait que Herri Batasuna a été la principale force de résistance au régime de la réforme, et à la contre-réforme après le 23 février 1981 (4).

Pour résumer notre consigne de vote, nous pouvons dire que là où nous n'avons pas formalisé de candidatures communes, nous allons appeler à voter soit pour des formations nationalistes radicales comme Herri Batasuna en Euskadi, le Bloc national populaire en Galice, et l'Union des peuples des Canaries dans les iles Canaries, soit, dans le reste de l'Etat espagnol, pour les candidats ouvriers de la gauche réformiste contre la droite. C'est une orientation qui tient compte de notre objectif de renforcer la gauche radicale et nos relations fraternelles avec les différentes forces de ce courant. Mais là où il n'y a pas de candidature significative de la gauche radicale, nous appelons à voter pour les partis de la gauche réformiste contre la droite.

- Avez-vous eu des pourparlers et des discussions en vue de listes communes avec des secteurs issus du PCE ?

— Dans le cas de Madrid, il y a effec tivement eu une chance très grande pour que tout un courant de gauche du PCE parvienne à un accord avec nous pour se présenter ensemble aux élections. Lors de la dissolution des Cortès, fin août, il y a eu tout un processus de débat avec ce courant dissident de gauche à Madrid, dirigé par des responsables syndicaux, fait la majorité de la direction syndicale des CCOO de la province. Nous étions presque parvenus à un accord autour de nos axes de campagne signalés plus haut. Mais, au moment de la signature de cet accord, une fraction pro-soviétique qui parasite ce courant s'est manifestée contre cet accord, et son influence l'a emporté Ce qui est néanmoins positif, c'est que ce courant dissident a refusé de constituer une liste électorale avec les pro-soviétiques. Il y a en effet une candidature pro-soviétique qui s'appelle candidature d'unité communiste; elle provient groupes issus du PCE voilà plusieurs années. Si nous étions parvenus à un accord avec le courant dissident de gauche du PCE à Madrid, il est clair que cet accord aurait pu être élargi à d'autres provinces du pays. Toutefois, les ponts avec ce courant n'ont pas été rompus. Par exemple sur la Palestine, nous avons fait une campagne ensemble, et dans le domaine syndical, nous allons continuer à travailler ensemble...

- L'unité d'action que vous développez avec le MCE ouvre-t-elle de nouvelles possibilités au niveau politique et organisationnel, dans la perspective de construction d'un parti révolutionnaire ?

- Nous pensons que ces accords électoraux avec le MCE constituent un pas en avant dans l'unité entre les deux partis. Mais pour voir le prochain pas en avant, nous attendons le résultat de cette campa gne commune, et surtout leur attitude face à un gouvernement du PSOE. Nous pensons qu'il peut en effet y avoir des différences politiques entre les deux par tis sur cette question, même si nous estimons qu'il y a aussi des points de rapprochement. Nous pensons que le risque que court le MCE, c'est de ne pas vouloir tenir compte des illusions, même limitées, que toute une partie des électeurs de gauche aura vis-à-vis de ce gouvernement. Cela pourrait provoquer des différences dans la tactique de nos deux partis. Mais il y a maintenant une volonté commune de travailler ensemble et de ne pas traiter les divergences politiques comme des divergences inconciliables. Mais on ne peut pas faire de pronostics dans la mesure où les résultats du 28 octobre vont ouvrir une période nouvelle pour toute la gauche ré volutionnaire.

Propos recueillis par Vincent KERMEL

Paris, le 12 octobre 1982. 4 On appelle régime de la « réforme politique » le processus de transition en douceur vers une forme de démocratie parlementaire dirigée, après la chute du franquisme, par Adolfo Suarez alors Premier ministre, dans la limite des institutions monarchiques héritées du franquisme. La « contre-réforme» fut initiée par le coup d'Etat militaire du 23 février 1981. Elle a constitué une période pendant laquelle la pression, directe ou indirecte, des forces armées a conduit à bloquer, et même à inverser le processus d'ouverture, avec l'adoption de lois antiterroristes et de lois contre l'autonomie des nationalités.

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