« Par notre présence au Congrès de Solidarité et par notre intervention à la tribune, nous avons manifesté notre solidarité avec toutes les forces socialistes et progressistes de Pologne qui luttent pour surmonter les difficultés actuelles du pays. » Voilà comment la délégation de la Confédération des syndicats yougoslaves (CSY) rendait compte de sa participation à la première session du Congrès de Solidarité (1). Présence remarquable, en comparaison avec l'absence de tous les « syndicats » d'Europe de l'Est également invi-
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tés. Il faut dire que la population yougoslave avait été relativement bien informée des événements de Pologne dès août 1980. Dans une période où tout ne va pas pour le mieux en Yougoslavie, autant souligner que la situation est pire à côté et mettre au passage en valeur certains droits acquis ici et durement conquis par Solidarité : le droit de grève par exemple. Certes, ce dernier n'a pas été légalisé par le régime titiste mais, depuis les années 1970, l'opinion dominante parmi les autorités yougoslaves est que les grèves doivent être acceptées comme soupape de sécurité, exprimant les blocages de l'autogestion et la non-réalisation des droits autogestionnaires- des travailleurs. Dans un système extrêmement décentralisé, les grèves dont les cibles restent locales sont tolérées, car elles n'ont pas la même dynamique politique que dans les sociétés à planification bureaucratiquement centralisée. Les syndicats yougoslaves eux-mêmes ont été incités à les étudier et à les prendre en compte quand ce n'est pas à les soutenir parfois (2).
Il ne faut pas s'imaginer pour autant que les syndicats yougoslaves sont de réels instruments de défense des travailleurs. Ils ont eu tendance - à la fin des années 1960 qui ont vu une extension des lois du marché - à s'émanciper de la tutelle du parti et de l'Etat. Mais les années 1970 ont été celles d'une reprise
La lutte de Solidarité ,
en main où les syndicats se sont vu confirmer leur rôle de courroie de transmission des orientations de la Ligue des communistes yougoslaves (LCY). C'est dire que le soutien à Solidarité a été marqué à la fois par l'orientation diplomatique des dirigeants de la Yougoslavie, et par la crainte que l'exemple polonais ne donne des idées aux citoyens et travailleurs yougoslaves.
L'Appel aux travailleurs des pays de l'Est pour qu'ils créent des syndicats indépendants de l'Etat, lancé par le ler Congrès national de délégués de Solidarité, ne pouvait être que rejeté, pour cette double raison de politique internationale et de risque contagion interne. Voici comment la délégation syndicale commentait cet Appel dans l'interview mentionnée plus haut: « Il est connu que la CSY a toujours et durement défendu le droit de la classe ouvrière de chaque peuple à définir elle-même, sans ingérence extérieure, la physionomie, le rôle et les tâches du mouvement syndical dudit pays. (...) Nous sommes contre toute ingérence et donc contre celle-là également. »
IMPACT DES LUTTES EN POLOGNE SUR LA POPULATION YOUGOSLAVE
La sympathie de la population pour les luttes des travailleurs polonais a été encouragée par les médias. Les reportages sur Solidarité au lendemain du Congrès passaient à des heures de grande écoute à la télé et lui étaient nettement favorables.
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15.VilI 1580 GDYNIC Cette sympathie était néanmoins pondérée sur plusieurs plans : la défiance à l'é. gard de l'Eglise et de son influence dans Solidarité ; la crainte que les luttes en Pologne ne conduisent à une remise en caumettent en danger la position de la Yougoslavie elle-même. A cet égard, on peut penser que l'Appel aux travailleurs des
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pays de l'Est a souvent été perçu avec sympathie mais aussi comme irresponsable ...
RÉACTIONS AU COUP DE FORCE
DU GÉNÉRAL JARUZELSKI L'état de guerre, les arrestations et les violences contre les travailleurs ont été condamnées par les autorités yougoslaves. Les médias ont reproduit des déclarations de dirigeants de la LCY qui refusaient très explicitement les justifications données par le général Jaruzeiski et les accusations de « contre-révolutionnaires » portées contre les activités de Solidarité. Voici, par exemple, comment Franc Seting, se. crétaire du présidium du Comité central de Slovénie a caractérisé les événements de Pologne dans une interview au principal journal de Belgrade, Nin, dès après le coup de force des généraux polonais (3) : « La classe ouvrière de Pologne s'est violemment révoltée trois fois: en 1956, en 1970 et aujourd'hui. (...) Dans les deux premiers cas, la classe ouvrière de Pologne avait accepté le programme de son parti comme moyen de sortir de la crise. Pour sa part, le parti faisait autocritique de son propre passé et promettait des changements fondamentaux dans la société. Mais le parti a trahi ses promesses. La déformation bureaucratique et la perversion du socialisme et des normes socialistes se sont rétablies. Tel est le point de départ des événements actuels. Dans ce troisième cas, c'est la classe ouvrière elle-même qui a pris l'initiative. »
Et un éditorial de Nin quelques jours plus tard (4) ajoutait, dans le même
1. Journal des syndicats yougoslaves, septembre-octobre 1981, édition en francais, interview de la délégation, p. 7.
2. Cf. Catherine Verla, * Les grèves en Yougoslavie ». dans un important dossier sur ce pays, Inprecor numéro 75, du 17 avril 1980.
3. Nin, Belgrade, 20 décembre 1981. 4. Nin, 27 décembre 1981.
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sens : « De quelle sorte de modèle de socialisme s'agit-il, où il y a tant à défendre par la force et la coercition contre les travailleurs ? » L'organe du parti à Belgrade, Komunist, de son côté, n'avait pas craint d'affirmer (5) que « l'action militaire a toujours signifié la faillite d'une politique donnée ». Certes, les « extrémistes » de Solidarité ont pu être critiqués, mais sans que cela ne remette en cause la caractérisation globale du mouvement, ni ne serve à justifier l'état de guerre.
Mais, si telle a été la position officielle, les autorités yougoslaves n'ont pas pour autant toléré qu'elle soit activement reprise par des mouvements spontanés de solidarité avec Solidarité, provenant de citoyens yougoslaves. L'affaire polonaise est dès lors devenue un enjeu de politique intérieure. Certes, les milieux d'où sont venues des protestations militantes contre l'état de guerre sont pour l'instant uniquement intellectuels. Mais des rebondissements ne sont pas à écarter. En voici les premiers jalons :
- En décembre 1981, plusieurs pétidénoncent l'état de guerre et s'adressent au général Jaruzelski pour exiger la libération des prisonniers politiques. Des manifestations d'étudiants sont interdites et réprimées. Des perquisitions ont lieu chez certains pétitionnaires qui sont interpellés. Beaucoup d'entre eux reçoivent des mises en garde : « Le gouvernement yougoslave a donné son point de vue sur les événements polonais. Aussi, aucune autre action des citoyens ne sera tolérée. (6) »
Un groupe de 25 intellectuels adresse une lettre de protestation contre ces harcèlements à l'Assemblée nationale de Serbie, bientôt soutenue par 112 intellectuels de Ljubljana (Slovénie) et 199 autres signataires de Zagreb en Croatie : « Est-ce que l'expression des opinions est
Haralol Et si le bouchon polonais sautait 1 (DR)
interdite dans la Répubique socialiste de
Serbie ? Si tel est le cas, sur la base de quelle législation, par qui et quand ? Qui a le droit et quel est ce droit, d'opérer des sélections dans cette ville, parmi les centaines de signataires de différentes lettres, adressées au général Jaruzelski et au syndicat Solidarité et de les soumettre à la répression ? (...) Nous exigeons en conséquence que les personnes responsables de la répression mentionnée ci-dessus soient trouvées et désignées nommément ainsi que poursuivies pour avoir violé les droits librairie diffusion
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de l'homme, de l'autogestion et les droits politiques des citoyens. Nous exigeons que l'Assemblée nationale empêche à l'avenir toute action similaire. (7) » D'autres protestations de même type sont adressées à diverses instances de l'Etat en y adjoignant les pétitions incriminées.
- L'affaire rebondit en juillet 1982 : lors d'un meeting de solidarité avec le peuple palestinien, une banderole est déployée en soutien à Solidarité. La police arrête brutalement huit étudiants qui sont condamnés à 40 et 50 jours de prison.
- Le journal Student publie un dossier reproduisant les débats internes de Solidarité (lettres de Jacek Kuron, Zbig. niew Bujak, Kulerski) et un mémorandum sur l'arrestation des étudiants lors du meeting de soutien de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Il souligne que le Congrès de la LCY, qui s'est tenu en juin 1982, s'est opposé à l'état de siège en Pologne ...
- Début août, au même endroit, se tient une manifestation de soutien à Solidarité demandant aussi la libération des étudiants yougoslaves emprisonnés. Nouvelles arrestations et emprisonnements, de I moins longue durée, dont celui du fils d'un des philosophes marxistes de la revue interdite Praxis, Tadic, et d'un autre collaborateur de la revue, Nebojsa Popov.
- Les incidents et les protestations vont croissant. Le fait que les dernières arrestations aient eu lieu à l'occasion d'un meeting de solidarité avec le peuple palestinien renforce évidemment les arguments des contestataires : comment se fait-il, disent-ils, que dans un pays officiellement « non aligné », il soit possible de protester contre une répression militaire dans un bloc (contre les Palestiniens) et d'être condamnés pour avoir fait la même chose à l'égard de l'autre bloc? Des lettres ouvertes sont envoyées à la presse sur ce thème.
Dans une période de crise économique sérieuse, après un Congrès de la LCY qui n'a rien résolu, des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour mettre en cause l'absence de démocratie politique, dans la LCY et dans la société yougoslave, comme la cause majeure des disfonctionnements de l'autogestion. Il est maintenant de notoriété publique que c'est l'enjeu de débats très tendus au sein même de la LCY. L'attitude par rapport aux événe. ments de Pologne est donc un test pour les premières batailles sur les libertés démocratiques depuis la mort de Tito (4 mai 1980). Ce qui effraie une partie de l'appareil d'Etat, c'est qu'elles puissent entrer en résonance avec un mécontentement social alimenté par le chômage et une austérité qui a vu, pour la première fois depuis des dizaines d'années, le niveau de vie réel baisser en Yougoslavie.
Catherine VERLA Septembre 1982. 5. Komunist, Belgrade, 18 décembre 1981. 6. Cité par Nasa Rec, mars 1982. 7. Ibid.