les détenus politiques polonais
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TROIS nouvelles apparemment sans lien direct entre elles credi 10 novembre en Pologne : la décision du pape Jean-Paul II de se rendre en Pologne en juin prochain, la mort de Leonid Brejnev en URSS et la libération de Lech Walesa.
Pourtant, la décision du général Jaruzelski de mettre fin à la détention du leader de Solidarité, isolé depuis des mois dans sa prison d'Arlamowo, n'est certainement pas sans relation avec le peu d'écho de cette grève et avec la soudaine disparition de Leonid Brejnev. Cette dernière a laissé un peu de répit au chef de la Junte militaire de salut national (WRON) poloaux attaques incessantes de l'aile dure du Parti ouvrier unifié polonais (POUP). Les « orthodoxes » du genre de Grabski n'ont en effet pas trouvé de mots assez durs, ces derniers mois, pour fustiger la « mollesse » et le « libéralisme » du général à l'égard des « contre-révolutionnaires » de Solida-
Le geste du général Jaruzelski vise donc à se concilier la fraction de l'appareil convaincue qu'il sera impossible de faire redémarrer l'économie sans lâcher un peu de lest pour tenter d'appâter les ouvriers et redonner une certaine crédibilité à l'idée de l'« entente nationale ». Cette « entente » que la hiérarchie catholique n'a cessé d'agiter comme un hochet depuis le coup de force du dimanche 13 décembre 1981, allant même jusqu'à lancer un appel au respect de la paix sociale à la veille du 10 novembre dernier, enjoignant les ouvriers à ne pas faire
Pour qui a suivi le déroulement des événements depuis les grèves d'août 1980, cette attitude n'a rien de nouveau et confirme les prises de position antérieures des responsables de l'Eglise polonaise, qui n'ont cessé de faire alterner leurs déclarations de soutien à Solidarité avec des appels à « l'esprit de paix » et à la « raison » des travailleurs. La politique apparemment en dents de scie de la hiérarchie catholique face à la mobilisation de la classe ouvrière ne fait que refléter la contradiction où elle s'est trouvée en permanence depuis les grèves d'août 1980, prise entre la pression des masses laborieuses qui constituent la base sur laquelle elle s'appuie pour asseoir son autorité vis-à-vis du pouvoir, d'une part, et sa volonté de se concilier les bonnes grâces de la bureaucratie, d'autre part. Depuis des décennies, l'Eglise n'a jamais hésité à composer avec cette dernière, chaque fois que cela s'avérait nécessaire pour la sauvegarde de ses intérêts propres de prétendant au rôle d'arbitre sur l'échiquier politique polonais.
C'est cependant l'une des premières fois depuis deux ans qu'elle se prononce aussi nettement contre les espoirs de la masse des travailleurs. Car, quels qu'aient été les doutes de beaucoup d'entre eux sur la possibilité de réussir cette grève, ils jugeaient néanmoins impossible de demeurer sans riposte face à la décision de la bureaucratie de mettre Solidarité hors la loi.
L'appel du primat de Pologne, Mgr Glemp, contre la grève du 10 novembre, qui a été jusqu'à qualifier son entretien avec le général Jaruzelski de « très constructif » sous prétexte que les autorités avaient accepté le principe de la visite du pape Jean-Paul II en Pologne en juin prochain, a suscité beaucoup de colère et d'amertume dans les rangs des militants de Solidarité. Il est impossible de savoir aujourd'hui si cette démarche s'est faite avec l'accord de Lech Walesa et si la libération de ce dernier s'inscrit dans un plan d'ensemble de concertation avec le général Jaruzelski.
Néanmoins, il est évident que c'est une classe ouvrière passablement désemparée qui a reçu cette avalanche de nouvelles « sensationnelles ». La joie de savoir Lech Walesa libéré le disputait, chez beaucoup d'ouvriers, au doute quant à la signification de cette décision soudaine. En même temps qu'ils participaient aux messes et aux rassemblements fêtant la satisfaction
EDITORIAL
Liberté pour tous
donnée à l'une des principales exigences du mouvement de résistance depuis onze mois, nombre d'entre eux ont clairement exprimé leurs craintes d'être une fois de plus manipulés par la minorité au pouvoir.
Le désarroi est d'autant plus grand qu'on ne saurait imputer l'échec de la grève du 10 novembre au seul appel démobilisateur de Mgr Glemp.
Les ouvriers — et en particulier les ouvriers des grandes entreprises — n'ont pas suivi la direction clandestine de Solidarité, malgré ses appels réitérés à préparer la grève de huit heures dans tout le pays, et malgré leurs propres appels à la mobilisation adressés à toute la population, comme dans le cas des travailleurs de la fonderie de Nowa-Huta, près de Cracovie (1). Et cela pour plusieurs raisons. Dès l'appel de la Commission provisoire de coordination (TKK) du samedi 9 octobre, et dans de nombreuses régions, plus d'un ouvrier exprimait des doutes quant à la possibilité de réussir une grève coordonnée à l'échelle de tout le pays, alors que les liaisons s'avéraient si difficiles d'une région à l'autre, et même d'une entreprise à l'autre dans la même ville. Des doutes renforcés par la relative paralysie de la direction nationale de Solidarité lors de la récente grève de Gdansk, qui s'est terminée par la reprise du travail par les ouvriers des chantiers navals au moment même où des grèves de soutien et des manifestations démarraient en ordre dispersé dans tout le pays, et ce sans directive claire de la part de la
En outre, l'idée d'une grève générale de quatre heures, qui se voulait une grève d'avertissement, sans que soit clairement précisé ce que devait être l'étape suivante de la mobilisation, est apparue à beaucoup comme une aventure, surtout après les milliers de licenciements et les arrestations sans nombre qui ont sanctionné les initiatives de solidarité avec les chantiers navals de Gdansk. Comment tenir face aux forces de l'ordre durant quatre heures — et à plus forte raison durant huit heures, après la décision de la TKK de prolonger la durée de la grève - sans que cela se termine par une répression terrible, vu l'absence de préparation des entreprises sur le plan de l'autodé
Contrairement à ce qu'en disent les commentaires superficiels de la presse occidentale, ce ne sont pas d'abord la peur et la démobilisation qui ont déterminé l'échec de cette grève, mais surtout la prudence exprimée par les ouvriers les plus combatifs, qui ont refusé de s'engager dans une action qu'ils jugeaient aventuriste, et dont ils percevaient mal l'enjeu.
La combativité de la classe ouvrière polonaise s'affirme pourtant toujours, notamment par l'ampleur du boycott des nouveaux syndicats que même la presse officielle est obligée de reconnaître à mots couverts. Dans ce sens, c'est bien à un ré férendum populaire qu'on assiste, un référendum de désaveu de la minorité au pouvoir.
Plus que jamais, les ouvriers polonais et le syndicat Solidarité hors la loi ont besoin de notre aide pour surmonter les obstacles organisationnels et politiques auxquels le mouvement de résistance se trouve confronté.
Le lundi 13 décembre, date anniversaire de l'instauration de l'état de guerre, doit être l'occasion de manifester aux travailleurs polonais que nous sommes à leurs côtés, et que le mouvement ouvrier international est prêt à s'engager de tout son poids pour faire « payer la note » à la clique des bureaucrates en uniforme.
Solidarité vit et vivra. Jacqueline ALLIO Samedi 13 novembre 1982. 1. Le texte de cet appel a été publié dans Rouge numéro 1038 du 12 novembre 1982.