"Nous situons nos revendications d'Indiens dans le cadre de la lutte pour le socialisme"
« INPRECOR » : - Qu'est-ce qui explique l'apparition du Mouvement indien Tupac Katari (MITKA) ?
- Depuis que les Espagnols sont arrivés dans cette région au X Vle siècle, nous les Indiens sommes opprimés et exploités. Jusqu'à maintenant, nous avons toujours vécu dans l'esclavage. La République bolivienne, fondée en 1825, ne nous a libérés ni de l'exploitation ni du racisme. La ré forme agraire de 1952 n'a pas supprimé la discrimination raciale, ni les mauvais traitements, ni l'oppression. Le Pacte militaires-paysans, lancé par le général René Barrientos en 1965, n'a rien changé. Il a peut-être créé des illusions mais, à la longue, il a fait la démonstration que nos conditions sociales n'ont pas été transfor-
Maintenant, le président Hernan Siles Suazo et l'Union démocratique populaire (UDP) vont à nouveau chercher à obtenir un appui chez les paysans, de manière à gagner notre confiance pour établir une autre sorte de Pacte. Mais il est certain que l'UDP ne propose rien qui modifierait effectivement notre situation d'exploitation. L'UDP n'est pas la solution.
Nous voulons faire la révolution avec les travailleurs, avec les ouvriers. C'est dans un changement de toute la société que se trouve la réponse à nos revendications. Nous sommes pauvres et nous voulons lutter pour libérer tous les pauvres. Nous voulons libérer tous les pauvres dans le monde entier, nous voulons la libération des ouvriers et des paysans.
- Quels sont les principes fondamentaux de votre mouvement ?
- Tout d'abord, nous sommes pour l'égalité de tous, Blancs, Noirs ou Indiens. Nous ne voulons plus que l'Indien soit considéré, maltraité et discriminé. Deuxièmement, nous voulons une société soclaliste communautaire. Nous avons été les premiers dans ce pays à vivre dans une société communiste primitive. Sur l'Altiplano, il existe encore des éléments de structure communautaire, de ce système de communisme primitif. Nous voulons une société socialiste qui intègre cette expérience et qui respecte notre patrimoine culturel et nos spécificités. Troisièmement, nous voulons une véritable révolution agraire qui mette fin à l'exploitation que nous subissons aussi du côté de l'achat des produits manufacturés que de la vente de nos produits agricoles. Quatrièmement, cette révolution agraire doit se réaliser conjointement à une révolution économique d'ensemble, à un changement de toutes les structures de cette société. Et, pour
Entretien avec des représentants du Mouvement indien Tupac Katari (MITKA) cela, il faut qu'il y ait une alliance entre les paysans et les ouvriers.
- Quelle est la base des différenciations politiques qui se sont produites dans le MITKA au cours de la dernière période ?
- Le Mouvement indien Tupac Katari avait comme idéologie, à l'origine, l'indianité. Il combinait done des revendications propres à notre situation de paysans avec d'autres relatives à notre situation en tant qu'Indiens. Nous nous sommes présentés trois fois aux élections. Et nous nous sommes présentés aux élections pour faire valoir nos revendications en tant que paysans et en tant qu'Indiens. Nous nous sommes divisés ensuite pour des raisons idéologiques et politiques. Une partie du MITKA ne voit que l'indianité et veut se limiter à cela.
Nous, nous comprenons la nécessité de donner un nouveau contenu à l'indianisme, et nous insistons sur l'égalité de toutes les races. Mais, surtout, nous mettons l'accent sur la nécessité d'entrer en contact et de tisser des liens étroits avec des organisations — comme le Parti ouvrier révolutionnaire-Combate (POR-C) - liées à la classe ouvrière et à ses traditions de lutte, au mouvement ouvrier.
Comme nous l'avons dit, nous mettons en avant nos revendications propres en nous situant dans le cadre de la lutte pour le socialisme. Nous recherchons les alliances. Nous nous situons à côté de l'ouvrier mineur, de l'ouvrier des entreprises, nous sommes à côté de la petite bourgeoisie paupérisée. Nous devons nous unir sur un programme de lutte pour changer la société. L'unité n'empêche pas que nous tenons absolument à garder notre personnalité en tant qu'Indiens. Nous voulons nettoyer toute la pourriture qui existe dans ce pays. Ce pays est merveilleux, on ne peut pas le laisser ainsi salir par les narco traficantes (trafiquants de drogue), les militaires et les capitalistes.
- Comment le MITKA est-il organisé ?
- Le MITKA est organisé de la façon suivante : nous avons un Conseil national, puis des conseils départementaux. La Bolivie est divisée en grands départements eux-mêmes subdivisés en provinces, donc nous avons des conseils provinciaux puis des conseils régionaux et de zone. Nous sommes essentiellement implantés dans les départements de La Paz, Sucre, Cochabamba, Santa Cruz et Potosi.
- Il y a quelques jours, toute la presse a parlé d'une « attaque de paysans contre des militaires à Chulumani » (village de la vallée semi-tropicale des Sud Yungas dans le département de La Paz.) Pouvez-vous nous expliquer ce qui s'est passé ?
- Dans cette région, les militaires responsables du contrôle et de la répression du commerce de la cocaine se sont transformés en narcotraficantes. Les militaires ne nous protègent pas, au contraire, ils nous exploitent et nous maltraitent ... Dernièrement, les militaires de la région de Chulumani ont tué un paysan, violé sa femme et sa fille de 10 ans. Les paysans ont riposté. Ils se sont organisés et ont attaqué le poste militaire de Chulumani avec leurs machettes. Ils ont exécuté les sept militaires responsables de ces crimes Nous, les paysans, nous avons fait cela parce que nous en avons assez d'être maltraités, opprimés, volés, tués. Le « saucissonnage » de Chulumani — les militaires ont effectivement été découpés en morceaux à coups de machette — se reproduira si T'on nous réprime encore. L'expérience montre que l'autodéfense est le moyen de sauvegarder notre dignité. La lutte armée d'autofédense - comme toute l'expérience passée le montre - est le seul moyen d'assurer effectivement notre libération. Les Indiens ne se laisseront plus exterminer en silence. A Chulumani, ils ont montré qu'ils étaient prêts à rendre coup pour coup.
Propos recueillis par Serge ROMAND La Paz, octobre 1982.