Importante offensive militaire et diplomatique du Front Farabundo
Marti de libération nationale (FMLN)
PRES l'échec relatif de l'offensive lancée par le Front Fa-
A rabundo Marti de libération nationale (FMI)le same de
-10 janvier 1981, l'impérialisme américain et les chefs de l'armée salvadorienne pensaient pouvoir marginaliser les forces révolutionnaires sur le terrain militaire, de manière à pouvoir tranquillement promouvoir leur « solution politique » électorale excluant toute forme d'opposition à la dictature. Les tentatives infructueuses de réduire les zones contrôlées par les guérilleros au cours du printemps 1981, et ensuite la relance des activités militaires du FMLN dès l'été de la même année, ont pourtant montré la vanité d'un tel projet.
La dictature, conseillée par Washington, décida done de porter un coup direct à la guérilla, en l'attaquant dans son bastion, au Morazan, dans le nord-est du pays, en octobre
1981, avec entre autres pour objectif de faire taire la radio du
FMLN, Radio Venceremos.
Si cette opération a conduit au massacre par l'armée de près d'un millier de paysans dans le village de Mozote, son objectif militaire ne fut néanmoins pas atteint. Elle marqua un tournant dans l'évolution de la guerre civile, car l'échec des
5 000 soldats gouvernementaux et les revers subis par la tristement célèbre brigade d'élite « Atlacatl » signifiaient que le
FMLN avait réussi à surmonter avec succès la période dite de
« résistance active », de réflexion stratégique, de réapprovisionnement et de réorganisation militaire après l'offensive du 10 janvier 1981.
Vincent KERMEL
La réponse de l'impérialisme américain fut alors d'accélérer l'entraînement des forces spéciales héliportées salvadoriennes. A la mi-décembre 1981, le Pentagone annonçait, fait assez exceptionnel, que les « bérets verts » américains entraîneraient, aux Etats-Unis même, quelque
1000 soldats et 500 officiers salvadoriens. Pressentant que le retour de ces forces pouvait rendre encore plus difficile son combat, le FMLN détruisait sur l'aé roport d'Ilopango, le samedi 2 janvier
1981, « près de la moitié de l'aviation salvadorienne ».
LA NOUVELLE STRATÉGIE
MILITAIRE DE LA DICTATURE
La tenue des élections de mars 1982 dans une partie du pays, malgré les actions militaires du FMLN et le retour des
1 500 soldats formés aux USA, semblaient ouvrir de nouvelles perspectives à la dictature salvadorienne. Durant l'été
1982, une série d'opérations de ratissage étaient organisées par les forces gouvernementales. Fin septembre, de nouvelles actions étaient lancées sur une plus grande échelle dans les départements de San
Miguel, Usulutan et La Union, avec la participation de plusieurs milliers de soldats gouvernementaux, dans le but d'empêrendue nécessaire cher « la pénétration étrangère et la fourniture de munitions et de mercenaires » à travers la bande côtière du sud-est du pays qui longe le golfe de Fonseca. Cette mise en cause indirecte du Nicaragua était confirmée plus clairement encore par le secrétaire d'Etat américain Thomas Enders, qui précisait à la même époque que, « malgré l'appui du Nicaragua, les rebelles salvadoriens ont perdu l'initiative ». Quant au ministre de la Défense salvadorien, le général José Guillermo Garcia, il n'annonçait rien moins que la « destruction » de la guérilla (1).
Or, au-delà de ces proclamations triomphalistes, les conseillers militaires américains au Salvador s'avéraient peu satisfaits de l'efficacité de leurs élèves. Beaucoup plus mobiles que les forces gouvernementales, celles du FMLN pouvaient se replier face à un ennemi supérieur en nombre et en armement, porter l'action dans d'autres régions qui avaient ainsi été dégarnies par l'armée, puis réapparaître ensuite, après le départ des gouvernementaux. Ainsi, en août dernier, pour faire diversion, le FMLN lança des attaques contre des objectifs * économiques » - pylônes à haute tension et ponts de chemin de fer - dans les régions de Santa Ana, Sonsonate et Ahuachapan, qui sont considérées comme des zones d'intérêt économique vital par l'oligarchie du café, régions en général plus calmes.
EL SALVADOR Combattante du FMLN. (DR) De plus, le contrôle permanent par le FMLN de zones dans le nord et lest du pays en font des sanctuaires d'où les forces gouvernementales ont jusqu'alors été incapables de les déloger.
Face à l'ensemble de ces problèmes logistiques et stratégiques et devant la baisse régulière du moral des forces gouvernementales, les conseillers américains et le général José Guillermo Garcia voulurent mettre à profit la réduction des actions armées du FMLN depuis les élections du 28 mars 1982 pour redonner l'initiative militaire aux forces gouvernementales. D'après la revue Latin America Weekly Report (LAWR) du 22 octobre dernier, publiée à Londres, les efforts anté. rieurs des conseillers US pour accroître l'efficacité des forces de la dictature n'avaient rencontré jusque là que peu de suecès. « Seul le colonel Siegfried Ochoa, de Sesuntepeque, a sérieusement mis en pratique les recommandations des conseillers US d'utiliser des méthodes contre-insurrectionnelles plus agressives, avec de petites patrouilles, des actions de nuit et une plus grande mobilité. Partout ailleurs, les commandants font preuve d'une "mentalité de caserne". »
Les « recommandations » américaines s'inserivent dans un plan stratégique
1. Inforpress centroamericana, Ciudad Guatemala, 21 octobre 1982.
fort semblable d'ailleurs à ceux utilisés par les Américains au Vietnam ou par les dans leurs ex-colonies, et qui consiste à concentrer le gros des forces régulières gouvernementales autour des régions d'intérêt économique et à utiliser dans la défense du reste du pays des unités héliportées spéciales, entraînées et encadrées par les Américains, disposant d'une grande mobilité et d'un matériel moderne. Les régions considérées comme importantes à défendre seraient, outre la capitale San Salvador, les cultures de coton dans l'Usulutan, de café à Santa Ana, Sonsonate, Ahuachapan et La Libertad, les principales grandes routes, le réseau électrique et notamment les deux principales centrales hydroélectriques de « Cerron Grande » et « Cinco de Noviembre », qui alimentent la capitale et les provinces
La défense de ces régions contre les attaques du FMLN « économiques » constitue en effet une nécessité économique pour le gouvernement d'Alvaro Magana, mais aussi condition du maintien de ses bons rapports avec le secteur capitaliste privé. Récemment, les industriels du café, politiquement polarisés à l'extrême droite, se sont élevés publiquement contre la politique économique du gouvernement, en l'accusant d'être identique à « la politique discriminatoire à l'égard du secteur privé » qui aurait été celle des démocrates-chrétiens sous la présidence de Napoleon Duarte (2), bien qu'un projet de loi présenté à l'Assemblée prévoit la liquidation de l'Institut national du café (INCAFE) et un retour en arrière par rapport aux « nationalisations » effectuées par les démocrates-chrétiens après 1979. Mais la défense du « Salvador utile » est aussi destinée à préparer les conditions militaires pour la tenue d'élections municipales prévues pour l'année prochaine. Telle est étape du processus impulsé par l'impérialisme américain pour tenter de donner une image plus présentable de
Pour permettre à la dictature salvad'appliquer une telle stratégie les Etats-Unis se sont employés à forger une force d'intervention héliportée, les « Ramon Belloso ». Or, la brigade « Atlacatl » fit très rapidement la preuve que sa réputation était quelque peu surfaite, en subissant de sérieux revers militaires dès son entrée en action au cours de l'été 1981. De toute manière, les USA doivent aussi renforcer considérablement le aérien de l'armée salvadorienne pour mener à bien leur projet. Mais ils se trouvent confrontés, sur ce point, à l'impréparation technique des militaires salvadoriens qui les contraint à maintenir sur place un corps de techniciens américains pour la maintenance des avions et des hélicoptères, et sans doute quelques
Les problèmes de la dictature salvadorienne ne sont pourtant pas uniquement d'ordre militaire et stratégique. La mise à l'écart des démocrates-chrétiens - jusque là fortement soutenus par les
USA et des pays latino-américains comme le Venezuela - à l'issue des élections de mars 1982, le retour en force à l'Assemblée nationale et dans le gouvernement du Parti de la conciliation nationale (PCN), formation traditionnelle de l'armée, et de l'Alliance républicaine nationaliste (ARENA) du major Roberto d'Aubuisson, a provoqué un déplacement vers l'extrême droite du centre de gravité politique du semblant d'institution parlementaire et du gouvernement salvadoriens. Cela accentua la crise de direction bourgeoise et, dans une certaine mesure, la contradiction entre la politique américaine — qui veut coupler « réformes » et « répression » — et l'orientation de l'ARENA soutenue par l'oligarchie locale. Cette dernière veut un retour en arrière par rapport aux « réformes » effectuées par la chrétienne, développer une politique de terreur contre tous les opposants, et poursuivre la guerre à outrance.
WASHINGTON VEUT MAINTENIR
L'UNITE DE LA JUNTE SALVADORIENNE Ainsi, les conflits entre les différentes formations de l'Assemblée nationale et du gouvernement — qui prirent un tour violent entre l'ARENA et les démocrates-chrétiens, plusieurs dirigeants de ces derniers étant assassinés dans de sombres circonstances - tout comme ceux qui, dans l'armée, étaient justement liés à l'évolution des rapports de forces militaires sur le terrain, ne se sont pas dissipés. A tel point que la neutralisation de ces divergences est devenue une « lourde » tâche pour l'ambassadeur US à San Salvador. Cela confirme, à sa façon, que l'obstacle systématique à la stratégie impérialiste réside toujours dans la fragilité de la « courroie de transmission » bourgeoise locale.
Une modeste étape dans le sens d'une pacification des rangs bourgeois a été néanmoins accomplie par la signature, le mardi 3 août dernier, de la « Plate-forme du gouvernement d'Union nationale » plus connue sous la dénomination de « Pacte d'Apaneca », véritable pacte de non-agression entre les différents partis politiques représentés dans les institutions dictature. Ce pacte, adopté sous l'égide du président Alvaro Magana, du ministre de la Défense José Guillermo Garcia — les deux représentants de la politique impérialiste américaine au Salvador - a prévu la mise en place d'une commission chargée d'établir un planning pour les prochaines municipales. commissions, sur « les droits de l'homme » et sur « l'amnistie et la paix », ont aussi été constituées. La fonction essentielle de ce pacte reste assez limitée. Il s'agit d'éviter une polarisation trop forte ment les démocrates-chrétiens et l'ARENA, dans la perspective de ces fameuses élections. Mais lorsque l'on sait que l'objectif politique américain n'était rien moins que de parvenir à briser l'unité du démocratique (FDR) d'ici aux prochaines élections pour tenter d'en associer un secteur à leur tenue, on voit bien que ce Pacte, déjà remis en cause par certains de ses signataires, ne constitue en fait qu'un bien piètre replâtrage.
C'est dans ce contexte qu'est intervenue l'importante offensive militaire du FMLN du mois d'octobre 1982. Par la voix du commandant Joaquin Villalobos, membre de son commandement général, le FMLN avait auparavant dénoncé la préparation d'une opération militaire coordonnée « de l'armée hondurienne et salvadorienne comptant avec la participation de 12000 soldats, dont 3 000 appartenant à l'armée hondurienne, qui pénétreraient en territoire salvadorien par Nahuaterique, Sabanetas et Marcala (3) ». Cette opération militaire combinée devait avoir lieu dans la période du dimanche 10 au mecredi 20 octobre dernier. Dans ce but, l'administration américaine a fait acheminer aux forces salvadoriennes et honduriennes, par des avions Hercules C-130 de sa base militaire du canal de Panama, plusieurs centaines de tonnes de napalm, pour bombarder les zones sous contrôle du FMLN. « Mais la campagne militaire lancée par le FMLN, le lundi 11 octobre, poursuit le commandant Joaquin Villalobos, a obligé l'armée salvadorienne à réintégrer ses casernes et a empêché la réalisation de cette opération qui avait été décidée lors d'une réunion tenue récemment, entre le haut commandement des armées hondurienne et salvadorienne, et le général Wallace Nutting, chef du commandement sud des forces US du canal de Panama. »
Prenant en quelque sorte de vitesse les stratèges militaires envoyés par Washington, les forces du FMLN, dont l'activité militaire s'était réduite ces derniers mois à des actions défensives contre les Morazan en juin dernier et à une campagne de destruction des moyens de transport et de blocage des voies de communication au mois de juillet, ont entrepris là une de leurs plus grandes offensives militaires, au moins depuis celles de janvier 1981, sous la dénomination de « Héros et Martyrs d'octobre 1979-1980 ».
UNE OFFENSIVE D'AMPLEUR
Cette opération d'envergure a touché huit des quatorze départements du pays et a duré plusieurs semaines. Elle a nécessité une profonde coopération et une sérieuse coordination au niveau des activités militaires entre les différents fronts du FMLN, mais aussi les différentes organisations qui le composent. Et ce, alors même que l'on sait que les appréciations au sein du FMLN divergent sur la conduite de la lutte contre la dictature. La capacité dont a fait preuve le FMLN pour défendre, pendant plusieurs semaines parfois et contre plusieurs milliers de soldats, com-
2. Latin America Regional Report, Lon3. El Salvador, senal de libertad, correspondance de Radio Venceremos en France, nu-
me dans la province de Chalatenango, les positions acquises lors de la première vague de l'offensive, dénote sans doute une avancée sérieuse dans la formation militaire des colonnes de guérilleros, dont l'objectif proclamé a toujours été la constitution d'une armée populaire révolutionnaire. Lorsque l'on se rappelle les difficultés de coordonner les actions des différents groupes armés lors de l'offensive de janvier 1981, on a une idée du chemin parcouru en ce qui concerne l'organisation des initiatives militaires et des communications entre les différentes structures du FMLN.
Enfin, en récupérant 190 fusils, 30 armes d'appoint, 100 000 cartouches, en causant 400 pertes à l'ennemi et en faisant plus de 100 prisonniers très rapidement libérés par l'intermédiaire de la Croix-Rouge internationale, cette offensive a atteint plus que symboliquement le potentiel militaire et le moral des troupes gouvernementales. La quantité d'armes récupérées à l'ennemi comme le nombre important de prisonniers faits par la guérilla rendent compte de la profonde crise morale que traversent les forces armées gouvernementales. Cette crise se trouvera encore aggravée après la diffusion par Radio Venceremos de nombreux témoignages de prisonniers. Ces derniers confirment d'ailleurs que la radio du FMLN est écoutée par de nombreuses familles de soldats et par les soldats eux-mêmes, désireux d'obtenir des informations sur le sort et le nom des victimes, ainsi que sur les prisonniers faits lors des affrontements avec la guérilla.
L'opération des forces du FMLN commença le lundi 11 octobre par la pri-
GUATEMALA
CHALATENANGO SANTA ANA
AHUACHAPAN
SONSONATE ) LA LIBERTAD LA PAZ OCEANO PACIFICO se des villages de Las Vueltas et El Jicadans la province de Chalatenango à 80 km au nord de la capitale. D'après un rapport de l'Agencia Periodistica de Informacion Alternativa (APIA, Agence d'information journalistique alternative) dont le siège est à Managua au Nicaragua, une trentaine de militaires se sont alors rendus aux combattants du FLMN, tandis que des embuscades étaient tendues aux renforts gouvernementaux en provenance de la capitale provinciale. Les combats s'étendirent ensuite vince de Morazan, avec la prise du village de Perquin à 190 km de la capitale, et l'occupation de la route menant à cette région. Toujours selon l'APIA, 52 soldats gouvernementaux ont été capturés et une compagnie entière mise en fuite. Les voies de communication conduisant de la capitale à l'est du pays ont été occupées par la guérilla, la route panaméricaine et celle du littoral étaient barrées à environ 80 km de San Salvador. La moitié nord du Morazan et du Chalatenango se trouvait donc contrôlée par le FMLN, et l'Est isolé du reste du pays. Un véritable « are de liberté » allant du nord à l'est du pays, sur une longueur d'environ 70 km et une largeur de quelque 20 km, représentant près de 10% du territoire, est ainsi tombé sous le contrôle des forces du FMLN. Or, le FMLN a toujours nié concevoir l'apogée du processus révolutionnaire salvadorien comme la simple extension territoriale des zones sous son contrôle, les conditions géographiques et humaines du pays rendant en effet illusoire une politique de « zones libérées ». Au contraire, dans la conception du FMLN, les zones contrôlées jouent un rôle d'appui stratégique pour créer les conditions d'une insurrection nationale.
Lors de cette offensive du mois d'octobre 1982, les forces du FMLN ont adopté une forme de combat contre l'armée proche de celle de la guerre de position. Il faudra en effet aux forces gouvernementales 3 500 soldats, des avions A-37 récemment livrés par le Pentagone et capables de lancer des bombes de 250 kg, des hélicoptères équipés de mitrailleuses, et des canons de 105 mm, pour s'approcher des villages de Las Vueltas et El Jicaro, qu'elles ne pourront investir que deux Localités où se sont déroulées les récentes actions du FMLN. (DR)
USULUTAN UULE semaines plus tard, après le décrochage des guérilleros. Toutefois, il semble que l'armée ait été quelque peu paralysée dans sa riposte par ses divisions internes. Ainsi, le ministre de la Défense, Guillermo Garcia, « n'aurait délibérément pas envoyé contre Belloso " et "Atlacat'", spécialisées dans la lutte contre-insurrectionnelle, parce qu'elles lui sont loyales et qu'il a besoin de leur soutien face au danger de coup d'Etat (4) ». En effet, la perspective d'un coup d'Etat d'officiers proches de l'ARE-
NA du major Roberto d'Aubuisson, pour s'opposer à la mise en place de quelques projets « réformistes » de la Démocratie chrétienne appuyée par les USA, et couper définitivement court à toute idée de « dialogue » avec les « terroristes », a été confirmée notamment par le Monde du mercredi 17 novembre. Le quotidien affirme que « huit officiers supérieurs oc cupant des fonctions importantes dans les états-majors ou sur le terrain ont été mutés ». Et, parmi ceux-ci, on note des militaires très liés à l'ARENA, comme les colonels Nicolas Carranza et Israel Benavides.
L'ACTION DANS LES VILLES Parallèlement à ses actions dans le nord et l'est du pays, le FMLN a effectué des incursions dans les faubourgs populaires de la capitale, à Zacamil et à Ayutuxrepeque. Le samedi 23 octobre, une action très audacieuse a vu un commando guérillero attaquer la caserne centrale de la police de Hacienda (police fiscale) à San Salvador. Ce choix n'est sans doute pas fortuit, le commandant de la police de Hacienda, le colonel Francisco Moran étant considéré comme le représentant du secteur militaire le plus proche du major Roberto d'Aubuisson.
Certes, ces actions, pour spectaculaires qu'elles soient, ne mettent pas immédiatement en cause le contrôle de la capitale par les forces gouvernementales. Elles ne peuvent pas non plus, dans l'état actuel des choses, entraîner la participation des masses urbaines. Après l'offensive de janvier 1981, le FMLN a tiré la conclusion que son appel au soulèvement dans la capitale n'avait pas été entendu, car les travailleurs ne se sentaient pas suffisamment sûrs d'une issue victorieuse à court terme de ce combat. L'appréciation de cet « attentisme » dieté par les énormes risques de répression encourus par un engagement ouvert aux côtés de la guérilla, a amené le FMLN à la conclusion qu'il ne fallait pas exposer inutilement le mouvement ouvrier - déjà amputé de nombre de ses cadres — aux coups de la répression. Nous nous trouvons toujours dans cette phase du processus révolutionnaire salvadorien.
Par la force des choses, les actions du FMLN dans la capitale constituent donc des initiatives purement militaires destinées à peser sur le moral des troupes gouvernementales, à porter des coups l'économie de la dictature et à affirmer sa force aux yeux de la population urbaine à la terreur et au contrôle systématique des forces militaires et paramilitaires.
En plusieurs années de guerre civile et de répression féroce, le panorama du mouvement de masse urbain a changé. La plupart des dirigeants ouvriers et populaires urbains liés aux organisations du FMLN sont soit en prison, soit ont rejoint les forces combattantes. Tous les canaux d'expression politique par lesquels
4. Latin America Weekly Report, Londres, 12 novembre 1982.
le FMLN pouvait faire passer sa propagande ont été démantelés. Un nouveau mouvement syndical urbain apparaît aujourd'hui plus ou moins lié aux forces politiques qui peuvent s'exprimer dans le cadre de la dictature. Ainsi en est-il de l'Union démocratique populaire (UDP). Certaines formes limitées de protestation syndicale ont récemment eu lieu. Ainsi, en novembre par exemple, 4 000 employés du ministère de l'Agriculture se sont -ils mis en grève pour des augmentations de salaire. Première du genre depuis une vingtaine de mois, cette grève, qui n'est sans doute pas sans rapport avec le débat sur l'avenir des « réformes » proposées par la Démocratie chrétienne, constitue néanmoins un défi ouvert à l'état de siège décrété par le gouvernement.
Pour le FMLN, il s'agit done de parvenir à reconquérir une base de masse dans les centres urbains, qua non de toute perspective de liaison de la lutte armée de guérilla avec un soulèvement populaire urbain, et de renforcer son influence sur des mouvements qui, comme ces récentes grèves l'ont montré, sont aujourd'hui, semble-t-il, surtout contrôlés par la Démocratie chrétienne. Le processus de mobilisation dans les villes et, partant, le niveau de conscience et de combativité du mouvement de masse urbain, en est done à un stade bien inférieur à celui qu'il avait atteint dans les années précédant le coup d'Etat de novembre 1979 et au cours de toute l'année 1980.
Maintenant toujours au minimum les marges de manœuvre de l'opposition dans les villes, l'armée a d'ailleurs mené avec succès quelques actions répressives importantes ces derniers mois. A la mi-août, par exemple, la police et l'armée ont quadrillé pendant huit heures les faubourgs populaires de San Antonio de Abad et de Soyapango dans la capitale, pour y réprimer toute forme d'organisation des masses ou de propagande clandestine du FMLN. Plusieurs dirigeants du Front démocratique révolutionnaire (FDR), dont Saul Villalta, ont été arrêtés fin août. En octobre, les forces armées ont reconnu détenir une vingtaine de dirigeants du FDR, parmi lesquels Jorge Alberto Martinez, du Mouvement national révolutionnaire (MNR), Jorge Valencia, chargé des relations intérieures du FMLN-FDR, Julio Cesar Seravia Martinez, membre des Forces armées de la résistance nationale (FARN, l'une des organisations politico-militaires composant le FMLN) et responsable du travail syndical, et Berta Alicia des FARN, chargée du travail syndical au niveau national.
LE FMLN PROPOSE UN DIALOGUE
Cette répression, tout comme les assassinats nocturnes des commandos paramilitaires, constituent en fait la réponse des secteurs les plus réactionnaires de l'armée aux propositions de adoptées le mardi 5 octobre dernier par le FMLN-FDR, quelques jours avant le déclenchement de son offensive La répression quotidienne à San Salvador. (DR)
militaire, et présentées à Mexico le mardi 26 octobre. Ces propositions se veulent un appel à l'établissement d'un « dialogue direct, sans conditions préalables, avec •comme but la recherche de la voie qui conduise au rétablissement de la paix et de la justice sociale au Salvador, et qui contribue à la détente en Amérique centrale », entre, d'une part, le FMLN-FDR et, d'autre part, « le pouvoir exécutif, l'Assemblée nationale constituante et les forces armées du Salvador ». Cetdevrait être ouverte à « d'autres secteurs nationaux », parmi lesquels le texte énumère « les partis politiques, les organisations syndicales
Get paysannes, tions de chefs d'entreprises, les milieux ecclésiastiques, universitaires, les collèges de professions libérales et autres secteurs corporatifs intéressés à apporter leur contribution à la solution du conflit salvado« en présence de témoins de confiance ».
Pour apprécier, à cette étape, les propositions émises par le FMLN-FDR, il faut tenir compte, en premier lieu, du contexte régional et international dans lequel s'inscrit la lutte du FMLN.
L'impérialisme américain est décidé à mettre tout son poids militaire et politique pour refouler, puis écraser, la montée révolutionnaire en Amérique centrale. Les menaces sans cesse renouvelées contre l'état ouvrier cubain, accusé d'être « l'instigateur » de la révolution centro-américaine ; les préparatifs militaires faits au Honduras pour porter des coups à la révolution nicaraguayenne ; l'appui à la dictature du général Efraim Rios Montt au Guatemala; le soutien apporté au régime du Costa Rica, tout cela traduit l'ampleur de l'effort contre-révolutionnaire Etats-Unis. En outre, l'impérialisme amé. ricain n'a pas manqué de mettre l'avenir de l'Amérique centrale dans la balance de ses rapports avec la bureaucratie soviétique. Cette dernière, empêtrée dans une profonde crise économique, et plus qu'inquiète des développements sociaux en Pod'exercer une pression sur Cuba et le Nicaragua pour les pousser à la recherche d'un certain compromis dans ce que les Etats-Unis considèrent comme leur arrière-cour. Le FMLN ne peut donc échapper à ces pressions et aux répercussions sur son propre combat de ces vastes manœuvres internationales. La situation est donc très délicate pour la direction du FMLN.
Après avoir rejeté toute forme de négociation directe avec la Junte salvadorienne, mais en ne s'adressant qu'à son maître, l'impérialisme yankee, le FMLN avait déjà, en octobre 1981, proposé des pourparlers « entre des délégués nommés par le FMLN-FDR et des représentants de la Junte de gouvernement du Salvador ». A cette période nous étions au plus fort de l'offensive diplomatique américaine dénonçant un prétendu « afflux d'armements sophistiqués » au Nicaragua, en provenance d'URSS et de Cuba. De nouveau aujourd'hui, le FMLN avance ses propositions de dialogue au moment mê-
me où les menaces d'agression du Nicaragua par le Honduras en sont à leur point culminant, avec les manœuvres américano-honduriennes prévues pour la fin 1982 dans cette région. D'autre part, le poids du contexte régional dans la démarche diplomatique du FMLN rend compte, dans une certaine mesure, des pressions que certains pays comme le Mexique entendent exercer pour parvenir à une « pacification » de la région, à laquelle ils sont tout particulièrement intéressés. que du FMLN a toujours été guidée par un refus de tout préalable signifiant le dépôt des armes par la guérilla - la plupart des initiatives diplomatiques du FMLN-FDR ont d'ailleurs correspondu à une augmentation de ses activités militaires — et à une volonté d'avancer ces propositions politiques pour attiser les contradictions dans le camp l'affirmait Enrique Guatemala dans une interview accordée à Inprecor (numéro 123 du 19 avril 1982), « la solution négociée est un instrument politique et militaire, c'est-à-dire un instrument politique appuyé sur la base de notre force militaire ». C'est le moyen pour le FMLN-FDR de justifier, en cas de refus de la dictature, le bien-fondé de sa lutte de libération nationale armée. Le FMLN répond ainsi à un souci politique; la fatigue des masses populaires face à une guerre extraordinairement coûteuse sur le plan humain étant en effet un élément dont il faut tenir compte. Enfin, c'est aussi un moyen de neutraliser de nouveaux secteurs sociaux qui se démarquent de la politique actuelle de la dictature, et une contre-offensive internationale face à la politique impérialiste. Et il est vrai que, dans ce cadre, le débat entre les différentes composantes du FMLN sur le prolongement stratégique possible de ce « dialogue », et notamment la question des secteurs dits « nationaux » de l'armée, dont Enrique Guatemala reconnaissait il y a six mois qu'ils se trouvaient de plus en plus réduits, n'est pas encore achevé.
Si le vicaire général du diocèse du Salvador, Mgr Ricardo Urioste, a reconnu que les négociations étaient « l'issue la plus viable à la guerre qui aggrave tant les difficiles conditions de vie du peuple salvadorien (5) », toutes les composantes du pouvoir dictatorial ont, en revanche, reje té les propositions du FMLN. Leurs diffé. rences de ton sont néanmoins significatives des nuances qui les traversent. Pour le président Alvaro Magana, c'est au nom « du processus démocratique initié par les élections constituantes de mars dernier » que le refus est exprimé (6). En bon militaire, le général José Guillermo Garcia s'est contenté d'accuser les organisations « clandestines » d'avoir essayé, au cours de leur dernière offensive, de détourner les forces armées de leur mission « sauvegarder les points vitaux » du pays, reconnaissant ainsi implicitement l'attitude défensive des forces gouvernementales (7). Enfin, le major Roberto d'Aubuisso, président de l'Assemblée nationale depuis le 28 mars 1982, a affirmé que toute négociation avec « des groupes criminels » ne serait qu'une « vile trahison » et une « absurdité politique ». Néanmoins, l'Assemblée a rejeté sa motion qui proposait d'exclure par principe « toute tentative de dialogue ou de pourparlers avec les minorités terroristes (8) ».
LES CONTRADICTIONS
DE LA POLITIQUE AMÉRICAINE
Quant à Washington, la réponse fut elle aussi dilatoire. John Hugues, porte-parole de l'administration de Ronald Reagan, affirma que la négociation était inutile, car le FMLN ne serait prétendument qu'une « insurrection appuyée de l'extérieur, qui opère surtout dans les zones les moins peuplées du pays, qui détruit les routes et attaque les garnisons (9) », des bandits de grand chemin en quelque sorte. C'est d'ailleurs à cela que les conseillers américains au Salvador essaient, mais en vain, de réduire la guérilla, avec leur stratégie de défense des zones économiquement vitales du pays.
Néanmoins, malgré ce rejet catégorique, la démarche du FMLN, qui s'adresse aussi au peuple américain et au mouvement de solidarité dans ce pays, a mis le doigt sur les contradictions de la politique américaine. Car l'administration Reagan espère toujours pouvoir redonner une image un peu plus présentable de la dictature de San Salvador. C'est la raison pour laquelle les USA soutenaient auparavant les démocrates-chrétiens salvadoriens, et comptent aujourd'hui sur le président Alvaro Magana et le général José Guillermo Garcia pour arbitrer les conflits internes à la dictature et maintenir le cap d'une politique aux apparences « réformistes ». Mais ils se trouvent, bien évidemment, confrontés à la difficulté de faire endosser cette politique d'arrêt des massacres de civils sans discernement et de maintien des réformes démocrates-chrétiennes par l'oligarchie locale et les formations majoritaires aujourd'hui à l'Assemblée nationale et qui y sont farouchement oppo-
C'est donc comme un élément pression diplomatique sur ces secteurs qu'il faut apprécier les récentes « petites phrases » de l'ambassadeur US à San Salvador, Deane Hinton qui, devant un parterre d'industriels salvadoriens, déclara le vendredi 29 octobre dernier : « 30 000 personnes ont été assassinées au Salvador, et moins de 200 ont été présentées devant les tribunaux pour ces crimes... Vous n'avez pas à tuer les gens la nuit ... gens. (10) » Excédé par l'arrogance de la classe dominante locale, qui sait bien que les USA n'ont pas d'autre alternative que de soutenir la dictature, Deane Hinton - pourtant fervent partisan de la « solution militaire » — mettra ses auditeurs en garde en déclarant : « Le Salvador doit faire de substantiels progrès pour déférer les assassins de vos citoyens, y compris ceux qui ordonnent ces meurtres, devant la justice. » L'ambassadeur US à San Salvador se fera d'ailleurs réprimander par Washington pour avoir aussi affirmé : « Dans le cas contraire, les Etats-Unis, malgré nos autres intérêts, en dépit de notre engagement dans la lutte contre le communisme, pourraient être forcés de refuser l'assistance au Salvador. (11) » Ce glissement de l'ambassadeur US à San Salvador illustre l'empressement de l'administration de Ronald Reagan de voir le gouvernement salvadorien faire un geste dans le sens des recommandations américaines, avant la fin de l'année, date à laquelle le président américain devra assurer devant la Chambre des représentants des Etats-Unis que le Manifestation de solidarité aux USA. (DR)
STOP
US AID
EL SALVADOR
DEATH
SQUADS le Salvador fait des« progrès » dans le domaine du respect des droits de l'homreconduction de l'aide militaire à la dictature.
En attendant, l'impérialisme américain n'a pas d'autre moyen pour combattre la révolution salvadorienne que de poursuivre son soutien à la dictature. Il s'agit done de prendre très au sérieux l'appel solennel lancé depuis le département du Morazan, le mercredi 10 novembre 1982, par le commandement du Front nord-est du FMLN, suivant lequel des mouvements de troupes équipées de matériel lourd et d'hélicoptères des forces militaires du Honduras ont été détectées le long de la frontière avec le Salvador.
Il se pourrait, en effet, que la relance d'une action militaire combinée avec les honduriennes contre contrôlées par le FMLN soit la seule ré. ponse de la dictature de San Salvador et de son protecteur américain au succès de la récente offensive militaire des forces de la guérilla salvadorienne.
5. Uno mas Uno. Mexico, 16 octobre 6. Uno mas Uno, 26 octobre 1982. 7. Uno mas Uno. 24 octobre 1982. 8. Le Monde, Paris, 17 novembre 1982.
9. Uno mas Uno, 28 octobre 1982.
10. International Herald Tribune, Paris, 9