le coup de force de Jaruzelski et l'institutionnalisation des pouvoirs spéciaux
DOSSIER POLOGNE
E 13 décembre 1982 marquera le premier anniversaire de l'instauration de l'état de guerre en Pologne. Peut-être
/ marquera-t-il aussi la date de sa levée, si l'on en croit les intentions du général Jaruzelski, « anxieux de lever la loi d'urgence (1) »; « avant les fêtes de Noël », précisait même l'un des chefs de la délégation polonaise à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (2), qui s'est tenue début novembre à Madrid.
Symbole ou sens de l'humour ... la Diète a été convoquée pour le 13 décembre par le Conseil militaire de salut national
(WRON), constitué à cette même date il y a très exactement un an.
Toutefois, comme prend bien soin de le préciser Tadeusz
Porebski, membre du Bureau politique du Parti ouvrier unifié
Jacqueline ALLIO
En ce qui concerne la situation économique, les chiffres parlent d'eux-mêmes. De mois en mois, la production n'a cessé de baisser. Les données fournies par l'Office des statistiques pour 1982, comparées à celles de l'année 1981 - qu'on ne saurait qualifier de « bonne » année ! - indiquent une diminution de la production oscillant entre 7 et 14 % pour les six premiers mois de l'année 1982, et l'on sait qu'elle a encore chuté depuis lors. Même dans le secteur du charbon, où tout a pourtant été fait pour parvenir à une augmentation de la production, les résultats sont loin d'être brillants. Certes, en mai 1982, la presse officielle pouvait proclamer une hausse de la production de
23,3 % par rapport à mai 1981. Mais la comparaison avec mai 1980 - avant l'explosion des grèves d'août — indique, elle, une diminution de la production de
Comme l'affirme un économiste de
Solidarité, « la proclamation de l'état de guerre, en dépit des immenses coûts matériels, moraux et politiques, n'a contribué en rien à une solution des problèmes de l'économie polonaise : dette étrangère, asphyxie de l'économie par manque de matières premières, inflation, crise dans l'a-
«programmes opérationnels », conçus pour assurer la réalisation de quelques priorités limitées dans le domaine de la production, sont devenus un système de gestion en soi, la plupart des directeurs des grandes entreprises étant parvenus à se faire inscrire sur la liste des « prioritaires » par le jeu habituel des pots de vin et de la lutte de fractions interbureaucratique. Quant aux implications des contrats spécifiques passés avec le Kremlin dans une série de secteurs industriels, tel que le textile, elles sont imprévisibles.
Un an après
Vers la levée de l'état de guerre spéciaux tels dans tout le pays, de guerre sera levé ». Pour pallier le manque de matières premières, il a en effet été conclu que certaines entreprises menaçant de fermer leurs portes travailleraient désormais directement pour le marché soviétique, lui livrant 85 ou 90 % de leur production, après transformation des matériaux reçus d'URSS. Etant donné que le dixième de la production de ces secteurs seulement arrive sur le marché polonais alors que les ouvriers, eux, touchent un plein salaire -même s'il est très bas —, une telle mesure est un facteur évident d'inflation.
La politique de privilèges accordés à l'armée, à la police et à la milice est par ailleurs un facteur non négligeable de désorganisation du marché intérieur. Un ouvrier de l'usine Polar relevait que, pour le seul mois de septembre, 1 153 machines à laver et 589 frigidaires — articles excessivement rares sur le marché polonais - avaient été vendus à la centrale commerciale militaire ...
Une telle orientation économique se fait bien sûr aux dépens des couches laborieuses les plus pauvres, comme le confirment aussi bien les données partielles de la presse officielle que les analyses parues dans la presse clandestine. « Dans les conditions d'une crise si pénible - 40 % de baisse du niveau de vie et paupérisation de larges couches de la société - les promesses de "primes à l'amélioration de la productivité du travail" sans augmentation globale de la masse salariale se traduiront, dans la pratique, par le fait que les pauvres deviendront encore plus pauures, et les riches encore plus riches. (4) »
Comment une réforme économique aurait-elle la moindre chance d'aboutir dans de telles conditions ?
C'est bien parce qu'ils ont des doutes à ce propos — et non parce qu'ils se soucient le moins du monde des travailleurs polonais - que les capitalistes se sont fait tirer l'oreille pour allouer de nouveaux polonais (POUP), dont nous reproduisons les propos dans le dossier qui suit, « l'idée, c'est que tout en levant ou en suspendant l'état de guerre, on donne au gouvernement des pouvoirs que la militarisation des entreprises comme moyen de renforcer la discipline des travailleurs, ou tels que la proclamation de l'état d'exception dans certaines régions, voire bref, des pouvoirs qui permettent d'agir rapidement pour calmer la situation. Mais formellement, l'état
On ne saurait être plus clair. Depuis un an, le pouvoir a d'ailleurs eu le temps de mettre en place toute la législation né cessaire pour que la forme ne change rien au fond, et que l'appareil répressif soit assuré de pouvoir « agir rapidement ».
crédits à la Pologne. Si les banquiers occidentaux ont fini par consentir de nouveaux prêts à la junte polonaise à condition que soient abolies les mesures répres-
.. d'ici août 1983, c'est plus en sives raison des risques que représenterait une mise en faillite de la Pologne pour le monde de la finance internationale et parce qu'ils espèrent toujours en la capacité de la bureaucratie polonaise de rétablir un minimum d'« ordre » sur le plan économique.
LE CASSE-TETE
DES GENERAUX-BUREAUCRATES :
LE RÉTABLISSEMENT DE L'ORDRE
Le problème des généraux-bureaucrates est donc bien de savoir comment venir à bout de ce qu'ils nomment le
« désordre ». Ce désordre permanent qui s'est traduit depuis un an par des grèves incessantes, même si elles étaient souvent isolées et durement réprimées ; par des manifestations de rue innombrables, qu'il s'agisse d'affrontements minoritaires ou d'imposantes mobilisations rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes; par des démonstrations de toutes sortes de l'opposition massive à la junte militaire.
Comment se targuer d'avoir rétabli l'ordre, alors que l'existence d'une presse clandestine comprenant des centaines de publications témoigne de l'ampleur mouvement de résistance ? Comment se vanter d'avoir fait taire l'ennemi quand les émissions clandestines de radio persistent et se multiplient en dépit de tou-
1. Interview du général Jaruzelski au Guar-
2. Interview de W. Konarski au Quotidien de Paris, 13 novembre 1982.
3. KOS numéro 17, in Bulletin d'information de Solidarnose numéro 42, Paris, 10 no-
4. Nas Czas numéro 3, 4 octobre 1982.
tes les saisies d'émetteurs annoncées à grand fracas à la télévision (5) ? Comment espérer avoir rallié les couches privilégiées, alors que les acteurs et les metteurs en scène poursuivent le boycott systématique de la télévision, initié au lendemain du 13 décembre ? Cette forme de protestation, dont peu de gens s'attendaient à ce qu'elle dure au-delà de quelques semaines, vaut d'être soulignée car, outre les restrictions matérielles très importantes qu'elle implique pour ceux qui la mènent, elle montre que la junte n'est pas arrivée à briser l'alliance entre les ouvriers et les intellectuels, qui a représenté un des points forts de la révolution polonaise, à partir des grèves d'août 1980.
Comment d'ailleurs les militaires pourraient-ils prétendre dominer la situation, alors que la création des nouveaux syndicats « justifiant » la mise hors la loi de Solidarité se heurte à un boycott massif de la part de la classe ouvrière ? Un boycott tel que même les offres alléchantes du genre de celle des Chemins de fer polonais proposant une augmentation de salaire et un séjour de six semaines dans un pays socialiste de leur choix à ceux qui accepteront de se joindre aux groupes d'initiative pour créer les nouveaux syndicats n'y font rien. Jusqu'à présent, à peine 3 % des 40 000 entreprises du pays ont réussi à réunir les 15 candidats nécessaires à leur mise en place.
On comprend dès lors le ton désabusé du ministre des Affaires sociales affir-
OFFRE SPECIALE
Dix
NPRECOR
INTERCONTINENTAL PRESS
ETATS-UNIS POLOGNE POLOGNE LETAT DE GUERRE CONTRE LE MOUVEMENT DES TRAVAILLEURS Affrontements et lutte pour le pouvoir IRAN dans Solidarité A la veille du coup de force militaire des bureaucrates polonais contre les travailleurs de ce pays et leur syndicat Solidarité, Inprecor propose à ses lecteurs et lectrices une offre spéciale pour une collection de dix numéros consacrés à la Pologne, qui peut être un instrument intéressant de formation, d'information et de débat pour militants sympathisants de la IVe Internationale, comme pour tous ceux qui se sont mobilisés en soutien à la lutte des travailleurs polonais.
Ces dix numéros d'Inprecor couvrent la période qui va du 21 décembre 1981 au dans une interview, que la loi sur les syndicats indépendants avait fait subir à l'opinion publique « un choc post-opératoire dont les effets ne sont pas encore passés. Les gens sont amers, pleins de resentiment, méfiants, prudents et remplis de crainte devant l'ostracisme possible des autres. (...) La formation des nouveaux syndicats prendra au moins deux à trois ans. (6) » Le rétablissement de l'ordre, version Jaruzelski, n'est donc pas plus tangible que celui de l'économie.
D'«ENTENTE NATIONALE »
Qu'en est-il alors des progres concernant l'« entente nationale » ? A en croire les chiffres donnés par la presse clandestine sur le nombre de prisonniers politiils sont 5 000 ou plus à avoir déjà été condamnés à des peines de 3, 4 voire 10 ans d'incarcération. Et 5 000 autres seraient en attente d'un procès. C'est beaucoup pour un gouvernement qui se targue d'être le champion de la concorde natio-
A défaut de manier la carotte, brandit donc le bâton, quand on n'a rien à concéder à l'adversaire. A la veille de la levée probable de l'état de guerre, c'est bien ainsi qu'il faut comprendre l'attribution de pouvoirs spéciaux au gouvernement, qui lui permettront de proclamer l'état d'exception, si nécessaire. C'est éganuméros d'Inprecor sur la Pologne pour 45 FF iNPRECO INPRECOR
INTERCONTINENTAL PRE INTERCONTINENTAL PRESS
Ronald
L'enjeu des NUMERO SPECIAL POLOGNE
13 septembre 1982, soit au total 110 pages d'analyses, de prises de position instances de la IVe Internationale et de documents du mouvement clandestin de
Pour vous procurer ces dix numéros d'Inprecor, vous devez adresser votre che que bancaire ou postal (45 FF) libellé à l'ordre de PEC, à :
True Richard-Lenoir, 93108 Montreuil, France, en ajoutant la mention Collection Pologne.
Ces collections sont aussi disponibles à la librairie La Brèche, 9, rue de Tunis (métro Nation), 75011 Paris.
lement ainsi qu'il faut comprendre le redéploiement dans les campagnes polonaises des « groupes opérationnels » mis en place l'an dernier pour préparer la loi martiale. La junte espère, par ce moyen, calmer les plus récalcitrants. Qu'elle y parvienne, c'est une autre affaire. Car l'une des leçons de l'année écoulée, c'est justement que les travailleurs ne se laissent pas facilement intimider. Malgré la répression et les milliers de licenciements, on ne saurait dire que l'insolence de la classe ouvrière polonaise ait notablement diminué.
La perspective d'une « entente nationale » est, de plus, d'autant moins près de se voir concrétisée que le pouvoir est profondément divisé sur l'attitude à adopter vis-à-vis de Solidarité. On pourrait n'y voir qu'une lutte de fractions traditionnelle au sein du POUP, et sans grande importance, si le parti lui-même ne se trouvait
Run état de délabrement « Choisissez entre le licenciement et la prison, ou l'adhésion au POUP », a-t-on dit aux travailleurs du dépôt des transcommun de Poznan surpris en état d'ivresse ou en flagrant délit de vol. « Si tu as un emprunt à rembourser, adhère aux Jeunesses socialistes et nous l'annulerons », affirme en écho le président de l'organisation de jeunesse liée au POUP de Bialystok : « Nos réunions n'ont pas lieu très souvent. (...) Peu importent tes seule compte ta présence. (7) » Comme le dit un ouvrier de Gdansk, « la situation est difficile, car nous manquons de perspectives, mais ces messieurs qui nous gouvernent en ont encore moins ».
LES TRAVAILLEURS POLONAIS
ET L'ATTITUDE DE L'EGLISE Face à cela, les ouvriers ont claire. ment perçu l'appel de la hiérarchie catholique les incitant à ne pas faire grève à la veille du 10 novembre comme le résultat d'un marchandage avec le pouvoir aux dépens du mouvement de résistance. « Il nous a lâchés », se seraient alors exclamés de nombreux dirigeants clandestins de Solidarité, en parlant de Mgr Glemp, primat de Pologne. Le problème est plutôt de savoir si Mgr Glemp les a jamais soutenus dans leur volonté de défendre, sans transiger, les intérêts des travailleurs.
Certains militants, plus lucides, n'attendaient d'ailleurs déjà plus grand chose du primat : « Peut-être le prélat adoptet-il à dessein une attitude d'humilité dans l'espoir d'inciter le pouvoir à la bienveillance envers l'Eglise ? Mais un tel choix est un choix naif. (8) » Evoquant la manière dont l'Eglise avait accepté, au lendemain du 13 décembre, de renoncer aux
5. Un relevé qui est loin d'étre exhaustif indique que de telles émissions ont eu lieu régulièrement, d'avril à octobre, dans au moins six villes du pays.
6. Interview de S. Ciosek à Polityka (le Monde, 7 janvier 1982).
7. Bulletin d'information de Bialystok numéro 30.
8. KOS numéro 16, in Bulletin d'information de Solidarnose numéro 40, Paris, 27 octobre 1982.
lettres pastorales lors de la messe retransmise chaque dimanche par les médias, " facilitant ainsi la tâche aux autorités polonaises », de même que le compromis passé à propos de la visite du pape, un autre militant accuse sans détours l'Eglise d'avoir « collaboré avec la propagande de la République populaire de Pologne » et d'avoir fait preuve « d'un empressement digne de loyalistes apeurés et naifs » qui évoque « la continuation d'une tradition pas toujours brillante de la position de l'Eglise polonaise (9) ».
Il est évident que la hiérarchie catholique défend ses propres intérêts et n'épouse le mouvement des masses que pour autant qu'elle se sente menacée de perdre son crédit si elle ne le faisait pas. Un mouvement aussi puissant que l'était Solidarité avant le coup de force de Jaruzelski représentait pour elle une menace beaucoup plus qu'un allié, mais elle ne pouvait faire autrement que de soutenir ses exigences. Les difficultés actuelles du mouvement de résistance lui permettent de se réaffirmer comme puissance indépendante, susceptible de prétendre jouer un rôle d'arbitre dans la lutte opposant la classe ouvrière à la bureaucratie, dans le cadre de la recherche d'un compromis avec cette dernière. La volonté de l'épiscopat de se soustraire à la pression directe des masses — et aux critiques qui s'expriment pour la première fois de manière aussi crue — se traduit entre autres par la proposition faite récemment par Mgr Glemp, dans une homélie, « qu'il y ait des catholiques dans les assemblées communales, dans les conseils de voïvodie, dans les ministères et à la Diète ». Leur présence aurait l'avantage de faire tampon et de laisser les mains plus libres aux dirigeants de l'Eglise.
serait injuste, néanmoins, de laisser entendre que tous les prêtres épousent les vues de leurs supérieurs. Les récits d'arrestations et de tabassages de curés soutenant les initiatives du syndicat clandestin ne manquent pas, et l'on ne compte plus le nombre de ceux qui se voient déplacés de leur poste par la hiérarchie catholique elle-même, lorsque leurs activités témoignent d'une trop grande sympathie pour les vues du mouvement de résistance.
Il n'en reste pas moins qu'en négociant la libération de Lech Walesa et la visite du pape en Pologne contre son engagement à renouveler ses appels à la paix sociale, l'épiscopat a montré sans ambiguité aucune quel camp il choisissait. Il est significatif, d'ailleurs, que les uns et les autres comptent tellement sur Lech Walesa pour mettre l'opposition clandestine en difficulté. « La décision de Lech Walesa d'engager le dialogue avec le pouvoir sur les problèmes de l'entente nationale (...) constitue un désaveu de cette opposition et de sa politique de confrontation », écrit par exemple le quotidien du Parti communiste français (PCF), l'Humanité, le 13 novembre dernier. Ce que sera le rôle de Walesa dans la période qui s'ouvre, l'avenir le dira. Mais quelle que soit l'attitude qu'il adopte, il serait profondément erroné de croire que la position d'un seul homme - fût-ce un leader charismatique - soit à même de déterminer tout l'avenir du mouvement.
LES PROBLEMES ACTUELS
DU MOUVEMENT DE RESISTANCE
La grève du 10 novembre 1982 a été un révélateur des problèmes que connaît le syndicat, problèmes déjà évoqués dans un article précédent (10).
Les divers textes de ce dossier montrent bien qu'il ne sera pas facile de les résoudre et que cela prendra du temps. Un militant qui s'exprime dans la presse clandestine constate, par exemple, propos des manifestations du 31 août 1982 : « Dans des dizaines de villes (...) il n'y avait presque pas d'organisateurs. Non seulement on ne les voyait pas, mais ils étaient tout simplement inexistants. (11) »
Sans être aussi sévères, de nombreux ouvriers affirmaient, dès le mois d'octobre dernier, leur inquiétude quant à la légèreté avec laquelle la Commission provisoire de coordination de Solidarité (TKK, direction clandestine) avait, selon eux, appelé à une grève générale qu'ils ne sentaient pas en état d'assumer. « Beaucoup pensent que le moment est mal choisi et que huit heures de grève, actuellement, c'est trop difficile dans une entreprise militarisée. Nous ne critiquons pas la direction nationale, mais il y a un manque de coordination », affirmait un ouvrier des chantiers navals de Gdansk, à la veille de la grève du 10 novembre. Mais il précisait par ailleurs: « Non, les ouvriers n'ont pas peur. Ils sont seulement plus méfiants, plus prudents. (12) "
De fait, la grève n'a pas été suivie. Comment aurait-il pu en être autrement alors que, depuis une semaine, tous les ouvriers se trouvant à un poste clef de la production avaient un militaire dans le dos? Mais ceux qui souhaitent ardemment la mort du mouvement de résistance auraient tort de prendre leurs désirs pour des réalités. Non seulement des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue le lendemain même du 10 novembre, mais les ouvriers des chantiers navals de Gdansk s'appretaient à entrer en grève fin novembre au moment de la libération de Lech Walesa, « pour effacer l'échec du 10 ».
Non, la mise hors la loi de Solidarité ne signifie pas sa mort. Les travailleurs qui ne croient plus à une quelconque possibilité d'entente nationale et qui l'ont affirmé avec force après la délégalisation du syndicat, n'ont pas changé d'avis en une nuit, parce que Lech Walesa a été libéré. Car, même si cette décision du pouvoir suscite beaucoup d'espoirs et passablement d'illusions, l'incapacité de la junte à modifier quoi que ce soit dans la situation économique, et l'accentuation de la répression, ne peuvent que convaincre beaucoup de militants du bien-fondé des propos de Wladyslaw Frasyniuk juste avant son arrestation : « Il est impossible que des syndicats autogérés existent dans une société qui n'est pas autogérée. » Depuis lors, l'ancien président de Solidarité pour la région de Wroclaw et membre de la TKK a été condamné à six ans de prison.
Le problème est donc moins de savoir si le mouvement de résistance est à un tournant et s'il entre dans une période de reflux, que de savoir comment il va se préparer à un affrontement inévitable, même s'il est différé. « C'est se faire des illusions que de penser qu'on pourra prendre ce pouvoir à l'appât d'une offre de concessions a priori. Dans ce jeu, nous sommes le poisson et non pas le pêcheur. C'est le WRON qui tient la ligne en mains. Tant que cela ne changera pas, aucun représentant de Solidarité ne pourra signer une entente ou même une capitulation; tout ce qu'il pourra signer, c'est une WRON-liste. La voie vers la table des né gociations passe par l'épreuve de for-
Cette épreuve de force, il faut donc la préparer. La seule arme que les travailleurs aient entre leurs mains à cet effet, c'est — et cela reste - la grève générale. Mais pour la mener à bien, il faut d'abord que le mouvement soit capable de faire face à une série de tâches. « Il faut s'organiser et s'organiser encore », afin de pallier les carences de structures de coordination défaillantes ou inexistantes. La préparation de l'autodéfense des entreprises et le travail en direction de l'armée et de la milice - dont il a souvent été question dans les débats de la presse clandestine sans que beaucoup d'initiatives soient prises dans ce sens tie des tâches essentielles qui attendent le
Mais le problème fondamental et particulièrement criant après l'échec du 10 novembre, c'est celui de sa direction. Une direction collective capable d'être en prise sur la réalité du mouvement clandestin et d'avancer des perspectives programmatiques et des modalités tactiques indiquant aux travailleurs la voie à suivre. Peut-être la Commission interrégionale de défense de Solidarité (MKO), qui regroupe aujourd'hui des représentants ouvriers de 16 régions et travaille à l'élaboration d'un programme d'action, pourra-t-elle à l'avenir contribuer à la constitution d'une telle direction (14).
Ce qui est certain, c'est que le mouvement clandestin a plus que jamais besoin de notre soutien internationaliste. Pour empêcher son isolement. Pour l'aider au plan matériel. Pour l'appuyer dans sa lutte pour la libération de tous les prisonniers politiques. Pour la restauration des droits démocratiques et syndicaux. Pour que vive Solidarité.
Jacqueline ALLIO 25 novembre 1982. 9. Kierunski numéro 21, in Bulletin d'information de Solidarnose numéro 41, Paris, 4 novembre 1982.
10. Inprecor numéro 136 du 8 novembre 1982.
11. Bulletin d'information de Solidarnose numéro 42, Paris.
12. Matin de Paris, 11 novembre 1982. 13. Tygodnik Mazowsze, in Bulletin d'information de Solidarnose numéro 28, Paris..
14. Sur cette structure, voir Inprecor numéro 136 du 8 novembre 1982.