Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SAHARA OCCIDENTAL

Le peuple sahraoui et la révolution au Maghreb

· Inprecor n° 14, 13 octobre 1977 · p. 28-32 · 4 585 mots

Maghreb État espagnol France

Depuis maintenant plusieurs années, une guerre de guérilla se développe au Sahara occidental, l'ancien Sahara "'espagnol". La population sahraouie lutte contre l'occupation militaire actuelle du pays par le Maroc et la Mauritanie. Le conflit au sujet du Sahara amena en 1976 le Maroc et l'Algérie au bord de la guerre ouverte et a eu des répercussions internationales, surtout en Afrique. Qui sont les Sahraouis et quels sont les enjeux du combat qu'ils mènent ? L'article publié ci-dessous, écrit par deux camarades qui ont visité le Sahara et ont séjourné avec le Front Polisario, répond à ces questions. Il comporte deux parties; la première traite de l'histoire du Sahara et des racines de l'intervention maroco-mauritanienne; la seconde analyse la structure et la politique du Front Polisario. (La deuxième partie paraîtra dans le prochain numéro d' "Inprecor").

.. ° En automne 1975, le régime marocain commence à infiltrer des troupes au Sahara occidental encore occupé militairement par les Espagnols, alors que la mobilisation chauvine (soutenue par l'opposition) bat son plein et que s'organise la "marche verte" Ce sera ensuite la ruée des blindés du sinistre colonel Dlimi, occupant une partie des postes espagnols évacués à la suite des accords tripartites de Madrid, l'empoisonnement des puits, la destruction du bétail, les premières confrontations d'envergure avec les guérilleros sahraouis, la fuite de la population sous les bombardements vers le désert algérien. Les batailles algéro-marocaines d'Amgala en janvier 1976 marquaient la fin d'une présence des troupes algériennes dans la Saguiet el hamra, qui a cependant aidé la guérilla à résister au coup de boutoir marocain et à se restructurer face au nouvel ennemi : les troupes maroco-mauritaniennes. Le 28 février 1976, la République arabe sahraouie démocratique (RASD) était proclamée au moment même où le gouvernement espagnol cessait officiellement d'administrer l'une des dernières colonies d'Afrique. "Pseudo république proclamée par l'Algérie" pour Hassan II, "complot des détracteurs de l'unité arabe et africaine" pour Ould Daddah : l'existence du nouvel Etat (aussi embryonnaire et artificiel soit-il) sanctionnait le début d'un nouveau rapport de forces diplomatique et militaire en faveur du Front Polisario. Le soutien dont bénéficiait la RASD de la part du Vietnam, de Cuba, et sa recon-

Pierre REIS & Hugues VEGA naissance par la Corée du Nord et quelques Etats africains et arabes, rendaient désormais plus difficiles les négociations de compromis qui auraient pu se mener sur le dos du peuple sahraoui et bloquer ainsi la dynamique révolutionnaire dans la région de l'occident arabe enclenchée par sa lutte. Une nouvelle page de la révolution socialiste arabe s'ouvre par l'existence de ce foyer révolutionnaire qui marque profondément le panorama politique et social du Maghreb. Peuple ou pas peuple? Il aura fallu l'attaque du complexe minier de Zouérate en Mauritanie le ler mai 1977 pour que la lutte menée par les Sahraouis soit portée sur le devant de la scène politique internationale. Cette "question" est pourtant depuis plusieurs années au centre des recompositions politiques tant au Maroc qu'en Mauritanie et en Algérie; elle polarise l'attention des masses maghrébines et arabes et divise les travailleurs dans l'immigration. Autour d'elle, les régimes réactionnaires ont organisé des campagnes chauvines : "marche verte", expulsion de milliers de travailleurs. La question nationale sahraouie a également ouvert une nouvelle fois la discussion sur la question nationale dans son ensemble, sur la balkanisation de la nation arabe, sur le "Maghreb des peuples"... et sur la preuve de leur existence. Les idéologues des partis de l'opposition légale au Maroc et en Mauritanie font assaut d'arguments prétendument théoriques pour mieux justifier leur union sacrée. Pour certains, le problème du peuple Sahraoui est réduit à sa plus simple expression : la population sahraouie est trop faible numériquement pour avoir droit à l'appelation contrôlée de peuple ; le problème est uniquement de rattacher un territoire désertique (économiquement important) au Maroc qui est "tout à la fois proche et densément peuplé, lui seul ayant le magnétisme nécessaire pour retenir ce territoire dans son sein". La lutte armée est devenue une dure réalité pour les idéologues officiels. Les meilleurs arguments tombent et certains d'entre eux essaient de "dépasser" l'idée classiquement développée des "Algériens, Cubains ou Vietnamiens déguisés en Sahraouis"... pour mieux traiter les combattants du Polisario de mercenaires. Pour quelqu'un comme Laroui, par exemple, "exprimer une ambition tribale, somme toute normale dans un milieu désertique, en termes de nationalisme sahraoui, est une imposture à laquelle nous ne sommes pas tenus de concourrir"

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Ou encore : "S'il existait une communauté homogène, consciente de sa spécificité, dans les limites territoriales de l'ancienne possession espagnole, elle se serait depuis longtemps imposée aussi bien aux occupants coloniaux qu'aux gouvernements des pays limitrophes. Ceci n'étant pas le cas, pourquoi veut-on que nous croyions à la génération spontanée d'un peuple-nation en l'espace de deux ans ?"Il n'y a pas si longtemps le peuple algérien ne se voyait-il pas gratifié de telles analyses ? Et tous ces messieurs d'argumenter sur le nouvel émirat fantoche de 60 000 Sahraouis (chiffre espagnol), au service de "quelques intérêts privés"', alors que 16 millions de Marocains ont de leur côté besoin des gisements de phosphates sahraouis. En bons défenseurs de l'ordre social bourgeois, ils placent au second plan toute analyse sur la nature du mode de production la pénétration impérialiste, le caractère très concrètement néocolonial de l'Etat marocain. La négation de l'identité sahraouie qui permet au Maroc de justifier l'annexion, est même reprise par une partie de l'extrême-gauche marocaine (particulièrement "23 mars extérieur" : "Il faut reconnaître le fait historique que la population du Sahara constitue une partie intégrante du peuple marocain" et que les Sahraouis ne doivent pas être les jouets "des manœuvres scissionnistes du Front Polisario dont la direction est mue uniquement par le rêve de se trouver à la tête d'un émirat au Sahara, au détriment de la volonté du peuple marocain et y compris des masses du Sahara"... Et d'ignorer superbement le cours réel des luttes en ajoutant : "C'est à l'ensemble du peuple marocain (y compris les Sahraouis) qu'incombe la responsabilité de détruire la stratégie néocoloniale et ce dans le cadre d'une lutte générale pour un pouvoir démocratique. Quant au reste de l'extrême-gauche marocaine qui milite courageusement à contre-courant pour le retrait des troupes marocaines du Sahara et le droit à l'autodétermination, il s'y trouve des militants pour continuer à s'enfermer dans un débat sans fin sur la qualification de peuple ou de masses à propos des Sahraouis. Ils mettent de côté l'essentiel : la dialectique de la dynamique actuelle d'une lutte qui, comme la résistance, les maquis du Dhofar, s'inscrivent dans le cadre du développement inégal et combiné de la révolution socialiste arabe. Enfermés dans la logique formelle de leurs discours, ils ne veulent pas voir que la preuve que le peuple sahraoui est bien un peuple ne peut être une démonstration mathématique et que seul. le cours concret de la lutte des classes et son analyse marxiste peuvent nous y aider. Il s'est forgé une conscience nationale arabe sahraouie (n'en déplaise à M. Laroui), qui s'est renforcée par l'agression marocaine et qui pose en ces termes que "la véritable unité de demain passe désormais par la séparation aujourd'hui" (Lénine). Cette conscience arabe sahraouie qui existait en filigrane dans les luttes passées menées par une formation sociale régie alors par le tribalisme, s'est imposée comme conscience nationale ces dernières années au cours de la lutte contre les troupes espagnoles, puis maroco-mauritaniennes, puissant levier unificateur face à l'impérialisme et à ses relais dans la région. Une longue tradition de lutte L'histoire sahraouie est étroitement liée à celle du monde arabe et plus particulièrement à celle du Maghreb occidental, que ce soit à travers l'extension de l'influence musulmane le contrôle des routes commerciales, les tentatives d'unification politique er économique de la région. Les luttes contre la présence espagnole sur la côte au XVle siècle, après les occupations de Ceuta, Melilla, Agadir, mobilisaient déjà les tribus. Mais c'est avant tout dans la longue lutte contre le colonialisme espagnol et français à la fin du XIXe siècle que s'opère la jonction avec les autres peuples maghrébins jusqu'a l'indépendance du Maroc, de l'Algérie et de la Mauritanie. L'interaction des fronts de lutte anticolonialiste s'est faite cependant avec des formations sociales présentant des traits spécifiques. L'histoire du peuple sahraoui est celle d'une population parlant le Hassania, proche de l'arabe pur, pratiun islam se voulant proche des sources et qui véhicule une codification des rapports sociaux survivant au dépérissement relatif de la religion. Histoire d'une population nomadisant du fleuve Sénégal à la région du Draa, laissant l'agriculture à des groupes asservis (principalement au nord du fléuve Sénégal et dans les palmeraies) dont la vie politique était régie par les alliances intertribales (culminant dans l'organisation des Ait Arbein-conseil des 40 qui regroupait les populations du Sahara occidental) et les liens d'allégeance ou d'alliance fluctuants conclus tant avec le Maghzen qu'aves les émirs mauritaniens. Se référant à une vision figée de l'histoire de ces traités d'alliances, à une "marocanité" atemporelle, le régime alaouite tente d'effacer l'histoire vivante d'un peuple et joue sur la fibre sensible de la réunification d'une région balkanisée pour mieux étouffer une lutte anti-impérialiste. Et pourtant, parmi les nombreux traités sortis des bibliothèques pour étayer ses thèses, Hassan Il a oublié ce traité de paix et de commerce signé entre l'empereur du Maroc et les autorités espagnoles le 25 mai 1767 : "Sa Majesté impériale s'abstient de délibérer au sujet de l'établissement que Sa Majesté catholique veut former au sud de la rivière Nun, car elle ne peut se rendre responsable des accidents et des malheurs qui pourraient se produire, vu que sa souveraineté ne n'étend pas jusque-là et que les peuplades vagabondes et féroces habitant ce pays ont toujours causé des dommages aux gens des Canaries et les ont même réduits en captivité." Les partis d'opposition marocains refusent de comprendre quelles sont les conséquences actuelles (concrétisées par le conflit au Sahara) du développement inégal des luttes anti-impérialistes dans la région, dans les conditions spécifiques de la colonisation, ainsi que par la politique des directions bourgeoises et petites bourgeoises des mouvements de libération. Un peu d'histoire Il n'est pas possible de raconter en quelques lignes l'histoire du peuple saharaoui des dernières décennies, mais seulement d'en dégager quelques traits essentiels. A la fin du XIXe siècle, la France, installée en Algérie et au Sénégal, voulait se tailler un vaste empire couvrant l'Afrique du Nord, de l'Ouest et l'Afrique centrale. Au moment où le Maroc était l'objet de convoitises impérialistes, la

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SAHARA OCCIDENTAL France se lança à la conquête d'une grande partie des régions sahariennes connues aujourd'hui sous le nom de Mauritanie (visant particulièrement la région des salines d'Idjil, relais caravanier important). La résistance armée à cette pénétration fut vive et le Sahara occidental où l'Espagne ne réussissait pas à établir des positions militaires stables, sert de base arrière à la coalition de la plupart des tribus de Mauritanie, du Wadi Dahab (Rio de Oro), et de la région du Saguiet el Hamra. L'un des chefs les plus prestigieux de cette coalition, Cheikh El Athin, propose en 1905 au Maghzen de cautionner un soulèvement général, de proclamer la Guerre sainte contre l'envahisseur. Le Sultan alors acoquiné à l'impérialisme refusa toute aide. El Athin, suivant l'exemple des Almoravides se retourna contre le monarque et prit Marakech. Les guerriers sahraouis furent arrêtés dans leur marche vers Fès en 1910 par une armée française déjà solidement installée au Maroc (le protectorat ne sera signé qu'en 1912). Contrôlant le Maroc, la France intensifie ses attaques contre la Mauritanie et se venge en détruisant la ville de Smara et sa prestigieuse bibliothèque. Les combats continueront jusqu'en 1936 au travers d'une unité inter-tribale réelle : El Hiba, le fils d'El Athin, se servant de l'Islam comme levain, tentait de reconquérir le Maroc. Résistance militaire, la reconquête se voulait révolution politique et culturelle : El Hiba annonçait aux peuples de la région le règne de la justice, la fin des exactions des calds du Maghzen et l'expulsion des "chrétiens". En 1934, la France, gênée dans ses efforts de pacification en Mauritanie, prenait la direction des opérations de répression et imposait à l'Espagne une coopération militaire pour faire taire la résistance au nord de la Mauritanie et au "'Sahara espagnol". Après la Deuxième Guerre mondiale, à l'heure de la montée des luttes anticoloniales dans le monde arabe, les Sahraouis s'intégraient à la lutte armée au Maghreb et voulaient la mener jusqu'à la libération totale du Maghreb. Une grande partie du "Sahara espagnol" était ainsi libérée. Mais le gouvernement du Maroc nouvellement indépendant, avec la bénédiction du parti de l'İstiqlal, essayait très vite d'intégrer une partie de l'Armée de libération nationale (ALN) au sein de sa nouvelle armée et avalisait les opérations militaires hispano-françaises baptisées "Plan Ecouvillon" entreprises en 1958 pour écraser ce front de lutte anti-impérialiste. L'établissement d'Etats indépendants dans tout le Maghreb a objecvement contribué à isoler de leur contexte maghrébin les luttes sahraouies. La renaissance du mouvement anticolonialiste Il faudra attendre l'année 1967 pour voir renaître l'esprit de résistance dans un contexte très différent de celui des années 50. Cet esprit est marqué par la résistance palestinienne et les luttes du Golfe, par les luttes au Maroc et en Mauritanie (comme celle des mineurs de Zouérate en 1968). Il se nourrit de la lutte victorieuse des peuples indochinois. Le renouveau de la résistance sahraouie est le produit de la nouvelle situation économique au Sahara occidental aux importantes conséquences sociales et économiques :

- Economiquement, l'intérêt de la zone de pêche au large des côtes sahraouies, mises sous la coupe des conserveries européennes, tend à s'effacer derrière les découvertes récentes de richesses minières et pétrolifères. Des gisements de fer et d'uranium sont mis en évidence; la CGG aurait découvert du pétrole dans la région de Smara. A cette époque, A.Serfaty, militant révolutionnaire actuellement emprisonné à la suite du procès de Casablanca, faisait état de son côté dans la revue progressiste "Souffles" de ce qu'il savait en tant qu'ingénieur que des gisements potentiels de pétrole auraient été découver! au Maroc et "gelés" par les pétroliers américains; ces gisements se prolongent à l'intérieur du Sahara occidental. En ce qui concerne l'importance du pétrole au Sahara occidental, Abraham Serfaty était en mesure d'affirmer en 1973 la chose suivante : "Pour importante que soit en valeur absolue la découverte (de pétrole - NDTR) de Tarfaya, la zone couverte par le territoire sous autorité marocaine ne représente qu'une faible partie de l'ensemble de ce bassin. L'essentiel du bassin se situe en territoire du Sahara occidental sous domination espagnole. Si l'on en juge par les résultats acquis à Tarfaya, ce bassin peut devenir une des principales zones productrices de pétrole à l'échelle mondiale ! "Nous voyons combien la question du pétrole sahraoui faire baver d'envie les trusts impérialistes. Le 5 juillet 1977, des accords de recherche et d'exploitation pétrolières sur les côtes du Sahara étaient signées à Rabat entre le Bureau marocain de recherches et de participations minières et des compagnies internationales. Le premier accord était signé avec la "Philipps Petroleum" et la "British Petroleum" et portait sur sept permis de recherche. Il couvre une superficie de 35 000 km2 au large de Boujdour. Une seconde convention concernan la côte atlantique au large d'Essaouira était conclue le même jour entre le BRPM et trois trusts internationaux : "Philipps Petroleum" ', "Getty Oil" et "AGIP". Ungisement de pétrole et de gaz a été découvert en 1975 dans cette région. Cet accord complétait celui déjà signé en 1967 avec le même groupe de sociétés pétrolières et intéressait les permis du Cap Sim et du Cap Tafelney." Mais la découverte majeure est celle des phosphates : Bou Craa est l'un des plus riches gisements du monde. Il était prévu (!) qu'il produirait 10 MT en 1980. L'extraction se fait à ciel ouvert. Le phosphate sahraoui présente le double avantage d'être un minerai riche (32%), facile à exporter vers l'océan Atlantique. Une société, la "'fosfatos de Bu Craa" est créée en 1969 par les Espagnols en collaboration avec un groupement financier français où l'on retrouve Paribas (imbriquée dans le secteur des engrais en France), la banque Rothschild, le Crédit Lyonnais. L'essentiel du matériel d'exploi tation, très automatisés, est acheté aux USA; le tapis roulant qui peut transporter 2000 T/h de minerai à El Ayoun est construit par le trust Krupp. Les investissements ont été de 200 millions de dollars... En outre, un complexe de production de phosphates est construit à Huelva, qui aurait dû être alimenté par les gisements sahraouis. - Parallèlement au développement des potentialités économiques, la forme de domination coloniale a évolué rapidement. Alors que la présence administrative et militaire était

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faible jusque-là à partir du début des années 60, le Sahara devient une province espagnole, avec ses spécificités coloniales. Un nouveau système administratif est mis en place pour quadriller les populations nomades et sédentarisées, dont la structure de base est constituée par les "municipalités", les 'entités locales de base" et les "fractions nomades" (qui ne se confondent pas avec les tribus). Un conseil provincial ¡coiffe l'administration locale et la province est représentée au Cortès. Sont également nés les conseils municipaux, des : assemblées locales, et la Djemaa pour les fractions nomades. •Rour le régime franquiste, il s'agissait de faire émerger une génération de notables "collaborateurs". Fin 1966, 800 notables signent un mémoire pour l'ONU en faveur de la colonisation... En 1967, une "Assemblée générale du Sahara" est constituée, où se retrouvent les instances dirigeantes des tribus et fractions. Limitée territorialement au seul Sahara "espagnol", contrôlée par le colonisateur, cette instance artificielle n'a plus rien à voir avec l'organisation coutumière des fractions et tribus avec leurs assemblées et leurs chefs. Cette assemblée sera remplacée en 1973 par une nouvelle Djemaa, accentuant l'éclatement du mode d'organisation sociale traditionnel. Cette assemblée reconnaît que "la coexistence séculaire avec le peuple espagnol est depuis l'origine entièrement volontaire"! Cette restructuration administrative préparatoire à une relève ge ›coloniale s'accompagne de l'installation d'une armée d'occupation de plus en plus importante, atteignant 70000 hommes et intégrant plusieurs milliers de Sahraouis qui rejoindront pour beaucoup les rangs du Polisario au moment de l'invasion marocaine. Le nouvel Etat colonial est l'instrument d'un bouleversement rapide de la formation sociale sahraouie. Le gonflement des villes va de pair avec une sédentarisation au nom d'impératifs de sécurité, mais aussi comme conséquence de l'exploitation minière et de la croissance de la présence espagnole (l'administration). Le prolétariat minier sahraoui est numériquement faible, mais un semi-prolétariat et un secteur d'employés administratifs sans qualification se développent. Ils constitue la base des luttes urbaines où interviennent massivement la jeunesse et les femmes. L'un des aspects originaux de ces luttes tient au maintien de puissantes racines de la population urba-nisée au sein d'une paysannerie nomade numériquement majoritaire. Par ailleurs, en quelques années, des dizaines de milliers de Sahraouis ont été expulsés vers des pays limitrophes et sont maintenant un enjeu politico-militaire entre les Etats réactionnaires et le Front Polisario. • C'est dans ce contexte que surviennent les émeutes d'El Ayoun en 1970 qui firent plusieurs dizaines de morts. En mars 1972, on comptait huit morts dans les manifestations à Villa Cisneros et El Ayoun. D'importantes manifestations se déroulèrent aussi à Tan Tan (sud marocain) en 1972 contre la présence espagnole qui furent durement réprimées par le régime marocain. Au cours de ces manifestations, une trentaine de militants sahraouis furent pris et torturés, dont certains seront quelques mois plus tard à la direction du Front Polisario. (Tel El Ouali, le secrétaire général du Front, mort au combat lors de l'attaque contre Nouakchott en 1975). Ces manifestations marquent un tournant important dans la mobilisation anticolonialiste de dizaines de milliers de Sahraouis semi sédentarisés dans la région Agadir-Tan Tan-Tarfaya. A travers ces manifestations et ces coups de main, un nouveau mouvement révolutionnaire anticolonialiste se développe, s'appuyant sur les dizaines d'années de lutte contre l'impérialisme dans cette partie du Maghreb, et dans laquelle se reconnaissent des centaines de milliers de Sahraouis au-delà des frontières héritées du colonialisme. Après la tenue de son congrès constitutif, le 10 mai 1973, le Polisario se développe rapidement, dès le 20 mai de la même année, date du déclenchement "officiel"' de la lutte armée. Il regroupe au Sahara "espagnol", mais aussi au Sud marocain et en Mauritanie, principalement des petites gens des villes (ouvriers, employés, petits commerçants), des propriétaires de troupeaux, mais aussi des étudiants (dont certains ont fui la répression) et qui reviennent après quelque temps passé dans les lycées de la région ou les universités marocaines et espagnoles, où ils ont côtoyé les mouvements révolutionnaires. A partir de 1973, face au projet d'autodétermination à la mode espagnole, les attaques se développenf. Des groupes de guérilleros opèrent dans la région de l'Ouargziz et dans le nord du Saguiet el Hamra, dès la fin de 1974, poursuivis par les troupes marocaines et espagnoles. Deux opérations importantes sont effectuées dans les régions de Jdiria et Tifariti. Des attaques de postes militaires et des installations minières se développent jusqu'en 75; des liens avec les supplétifs sahraouis de l'armée espagnole sont tissés. Dans les villes en état de siège, les femmes jouent un rôle de plus en plus important dans l'agitation. Les manifestations organisées par le Front Polisario en 1975 lors du passage d'une mission de l'ONU, malgré le quadrillage policier d'El Ayoun, , reflètent l'ampleur du mouvement anticolonialiste. L'union sacrée Les deux tentatives de coup d'Etat et la participation d'Oufkir à un attentat contre le roi du Maroc révèlent à la fois la fragilité de la monarchie et la preuve que les USA étaient prêts à envisager l'installation d'un autre régime, plus apte à garantir leurs intérêts au Maroc. Pour être crédible, et donc soutenu par l'impérialisme, le régime alaouite a dû résorber la crise politique qu'il traversait. Ebranlé par une vague de luttes depuis 1969, parvenant difficilement à juguler les grèves dans les usines et les mines (Khourigba) à l'aide d'une répression féroce; répondant à la combativité de la jeunesse par les enlèvements en pleine rue, la torture et la dissolution de l'Union nationale des étudiants marocains; bloquant les fonctionnements des partis d'opposition et les marginalisant sur la scène politique; exécutant les participants à l'embryon de lutte armée de 1973. Hassan a amorcé une tentative de replâtrage en menant la campagne de "marocanisation des terres et des affaires" en 1973, mais les résultats sont restés peu concluants : il n'est pas arrivé à élargir l'assise sociale du régime.

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SAHARA OCCIDENTAL L'opération Sahara s'est révélée conjoncturellement beaucoup plus rentable pour le roi. En brisant son isolement au travers de la mobilisation chauvine des masses sur cette région (tout en "omettant" de tenir le même langage sur les villes "espagnoles" du nord), le régime a acquis la crédibilité nécessaire aux yeux de l'impérialisme. Ceci a été grandement facilité par le jeu des partis de l'opposition. Le consentement de l'Istiqlal, porte-parole d'une fraction de la grande bourgeoisie, à la politique d'annexion n'étonne pas. Ses thèses sur l'établissement d'un "Grand Maroc", de la Méditerranée au fleuve Sénégal, en passant par une partie de l'Algérie, sont connues. L'opportunisme des directions de l'Union socialiste des forces populaires et du PPS (PC marocain) (1) a été un triste spectacle. Il était affligeant de voir ces vieux militants emprisonnés bien des fois par le régime, jouer aux commis voyageurs pour le compte du trône : Ali Yata allait en URSS, Bouabid en Chine. Ils acceptaient des ministères, assuraient le succès de la marche verte, alors que Benjelloun (leader de l'USFP) était assassiné en décembre 1975 à Casablanca. Au-delà du maintien de leurs revendications démocratiques, ces partis avalisent avant tout aux yeux des travailleurs et des paysans les proclamations pseudo-anti-impérialistes de Hassan. Ils portent une lourde responsabilité dans les difficultés rencontrées sur le chemin de la fusion nécessaire des luttes dans la région. A l'image de tant de mouvements petits-bourgeois dans l'histoire récente du monde arabe, ils participent aujourd'hui directement à l'étouffement des aspirations révolutionnaires et unitaires d'une grande partie du peuple marocain au nom d'une unité annexionniste très concrètement néocoloniale. En Mauritanie, une situation analogue à celle du Maroc s'est développée. Le parti des. Kadihines, issu du Mouvement national démocratique qui avait acquis une influence importante au travers des luttes de la fin des années 60, s'est fondu dans le régime du président de la Mauritanie, Ould Daddah. A partir de la nationalisation de la MIFERMA et de la révision des accords avec la France par le régime, la majorité du Parti des Kadihines cassait les liens tissés auparavant avec les révolutionnaires au Sahara occidental. Les militants restés fidèles au soutien du Front Polisario et critiquant le régime néocolonial rénové étaient pourchassés, dénoncés par leurs anciens camarades. Ils se réorganisaient difficilement. Dans ce nouveau contexte politique, l'impérialisme français disposait ainsi d'un point d'appui dans le nord-ouest de l'Afrique, important pour l'ensemble de sa stratégie africaine, comme l'a montré l'affaire du Zafte. Dans la période à venir, le régime de Giscard accentuera son aide militaire multiforme (armement, conseillers techniques civils et militaires), au nom des grands principes de "l'Afrique aux Africains". Mais cette aide, indirectement, contribue aussi à l'équipement des guérilleros sahraouis !

L'intervention maroco-mauritanienne L'invasion marocaine à laquelle s'est joint le régime mauritanien mettait devant le fait accompli l'ONU (dont les résolutions traînaient en longueur), ainsi que les puissances impérialistes directement intéressées qui oscillaient entre deux projets de solution néocoloniales. La diplomatie américaine relativement paralysée par les élections présidentielles, laissait le Pentagone prioriser avant tout la sécurité des installations militaires des îles Canaries (situées à quelques minutes d'avion des côtes du Sahara occidental) et pièce importante dans la stratégie agressive des USA, alors que la situation dans les colonies portugaises évoluait très rapidement. Les secteurs de la bourgeoisie française les plus liés "tradition nellement au néocolonialisme maghrébin (surtout le Maroc) et africain, intéressés par l'exploitation du Sahara, penchaient pour un contrôle direct de l'Etat marocain dans cette région et secondairement, de la Mauritanie. Ils étaient suivis par une fraction de la bourgeoisie espagnole avec laquelle les intérêts économiques et politiques se recoupaient. Le plan français avait pour avantage de marginaliser le régime algérien. Une deuxième fraction de la bourgeoisie en Espagne ( les phalangistes) avait fait le choix de faire accéder le pays à une indépendance formelle à travers le nouveau système administratif et la création de partis à sa solde, tel le Parti de l'Union nationale sahraouie. Cette fraction était attachée aux échanges économiques s'effectuant avec un certain nombre de pays arabes comme l'Algérie. L'intervention marocaine faisait suite à une offensive diplomatique menée depuis 1973, rompant avec le projet de partag économique tacitement prévu en 1970 à Nouakchott et Novadibou entre l'Algérie, le Maroc et une Mauritanie dont l'existence venait d'être tout juste reconnue par Hassan. Dès octobr 74, avec la bénédiction des gouvernements français et américain, un nouvel accord secret était établi où la Mauritanie se voyait attribuer le Rio del Oro, laissant au Maroc le Saguiet el Hamra, Hassan faisant miroiter le projet d'exploitation com mune des ressources minières... La politique d'union nationale ayant porté ses fruits, le régime marocain consolidé et poussé par la France, pouvait prétendre à un rôle de gendarme crédible pour assurer la relève d'un régime franquiste en crise. NOTE 1) Pour le PPS qui n'a plus de véritable base sociale, le Polisario "n'est aucunement une organisation anti-impérialiste, mais un ramassis d'individus sans patriotisme, ni dignité" ("Al Bayane" ', 17.10.75). Ce parti dont le secrétaire général a été propulsé à l'Assemblée en juin 77 avec. l'aide du régime, avalise la répression au Maroc, quand il n'y appelle pas, contre les révolutionnaires qualifiés d' "antipatriotes".

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