DOSSIER ETAT ESPAGNOL
A présentation par Felipe Gonzalez, le 30 novembre der-
L nier, devant le Congres des députés (Parlement espagnol), du programme du nouveau gouvernement laisse mal augurer, malgré son caractère encore général, du changement dont les 10 millions d'électeurs espagnols attendent qu'il soit le promoteur.
Réaffirmant son respect à la Constitution et aux « pouvoirs de fait », Felipe Gonzalez a affirmé que cette juridiction, qui pourtant institutionnalise l'oppression des minorités nationales, « permet l'expression de toutes les opinions et enlève donc toute justification à la violence ».
Dans le domaine économique et social, les premières mesures adoptées par le gouvernement de Felipe Gonzalez (dévaluation de la peseta et augmentation du prix de l'essence) illustrent déjà « qu'ils partent du mauvais pied », comme l'écrit l'éditorial de Combate, organe de la Liga Comunista Revolucionaria (LCR), section de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol, daté du 10 décembre 1982. N'est-ce pas Felipe Gonzalez qui proclamait que « c'est le secteur privé qui détermine le volume des biens et services produits, de l'investissement et de l'emploi » (le Monde, 2 décembre 1982) ? Plus explicite encore, son ministre de l'Economie, Miguel Boyer, avait déjà précise qu'il fallait « que les bénéfices résultant de la productivité restent aux mains de chefs
Jesus ALBARRACIN et Pedro MONTES
Deux jours avant les élections législatives du 28 octobre dernier, l'influent quotidien madrilène El Pais divulguait le contenu d'un rapport confidentiel préparé par la Banque d'Espagne pour le gouvernement qui sortirait vainqueur de la consultation électorale. On y trouvait un diagnostic de la situation, grave, de l'économie espagnole, et la recommandation d'une série de mesures fort éloignées dans leur logique globale de la politique économique d'expansion promise par le programme électoral du PSOE. Au cours de la campagne électorale, les dirigeants de l'Association des banquiers (AEB, Asociacion de
Empresarios de Banca) avaient également exprimé la nécessité pour le
PSOE de commencer sa gestion gouvernementale par une politique d'assainissement de la situation économique.
Le mandat
PSOE allait donc assumer son sous une pression croissante, le poussant à mettre en œuvre un plan de stabilisation de l'économie.
LA MARCHE VERS UN PLAN
DE STABILISATION
Lors du débat d'investiture du nouveau gouvernement, le programme de Felipe Gonzalez, présenté au Congrès des députés (Parlement) du 30 novembre dernier, , caractérisé comme un plan de stabilisation cautionné par Santiago Carrillo et ses partisans. En vérité, il n'est pas possible de le définir autrement : restric-
La politique économique du PSOE est maintenant à l'épreuve des faits l'augmentation de d'entreprise pour ci-après.
MENACON AT
Manifestation de la Liga Comunista Revolucionaria. (DR)
tions monétaires (13 % de croissance de la monétaire alors que l'on prévoit masse une augmentation de 14,5 % du Produit intérieur brut - PIB - calculé en prix courants) ; réduction du déficit budgétaire de l'Etat et, en conséquence, dépenses publiques courantes ; réduction de l'inflation de 14 ou 15 % à 12 % en
1983 ; limitation des augmentations salaescomptée du coût de la vie ; report de fait de la création d'emplois à 1984, ete.
A l'évidence, le gouvernement socialiste ne pouvait inaugurer son mandat que ces derniers se décident à investir » (le Monde, 27 novembre 1982). C'est donc des patrons que dépend la tenue des promesses du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) concernant la création de 800 000 postes de travail en quatre ans ...
Et lorsqu'un dirigeant de l'Union générale des travailleurs (UGT), comme son secrétaire général Nicolas Redondo, affirme que « si nous avons accepté de faire des sacrifices avec un gouvernement de droite pour aider à consolider la démocratie, nous n'allons pas nous montrer maintenant plus intransigeants avec un gouvernement de gauche », on est fondé à s'inquiéter sur le risque de mise en place d'un véritable pacte de paix sociale du type de ceux déjà signés sous le gouvernement de l'Union du centre démocratique (UCD). Il est vrai qu'en ce domaine, le gouvernement PSOE et les directions syndicales auront à compter avec les réactions des travailleurs qui ont porté le PSOE au pouvoir dans l'espoir de voir au moins mises en application les promesses électorales modérées.
Pourquoi l'orientation économique du gouvernement de Felipe Gonzalez est vouée à l'échec et le conduira fatalement à la mise en place d'un plan de stabilisation fait de mesures d'austérité pour les travailleurs, c'est la question à laquelle répond, entre autres choses, l'article d'analyse économique de la situation espagnole et des projets du PSOE que nous publions
CARIA
avec un plan d'austérité alors que la politique promise lors de la campagne électorale était l'inverse. Aussi, Felipe Gonzalez prétendit-il, avec fougue, qu'il ne s'agissait pas de cela dans son programme gouvernemental. Lorsqu'on prévoit pour 1983 une croissance de 2,5 % du PIB, dit-il, alors qu'elle n'a été que de 1,6% cette année, et qu'elle n'a pas atteint 1% en moyenne au cours des quatre années précédentes, on ne peut parler de plan d'austérité. Pourtant, le programme exposé lors du débat d'investiture, s'il n'est pas fran-
chement un plan de stabilisation économique, constitue néanmoins le premier pas dans cette direction. Car les 2,5 % de croissance supposés du PIB ne signifient rien en eux-mêmes. En effet, ils devront être atteints par une augmentation des exportations et une réanimation des investissements privés. En ce qui concerne les premières, ni le contexte international ni une dévaluation insuffisante de la peseta ne constitueront un moteur assez puissant pour accroître la demande. Quant à l'investissement, l'arrivée des socialistes au gouvernement n'assure en rien leur relance automatique, bien au contraire : la croissance de la masse monétaire programmée à 13% constituera un frein important (au cours des quatre dernières années cette croissance a été en moyenne de 17,5 % et elle n'a jamais été inférieure à 15,7 %). Avec les restrictions salariales, peut évidemment pas grand chose du côté de l'augmentation de la consommation des ménages. Enfin, le dépenses publiques n'est guère susceptible de donner un coup de fouet à l'économie.
Il faut donc considérer ces 2,5 % de croissance supposée du PIB comme une prévision pour le moins optimiste. Et si nous laissons ce chiffre de côté, il ne reste qu'un ensemble de mesures qui n'ont, en fait, d'autre but que de préparer le terrain à un prochain plan d'austérité et de restructuration économique. Du point de vue du capital, il existe de puissantes raisons qui le rendent nécessaire.
UN DÉFICIT
DE 55 MILLIARDS DE FRANCS L'Union du centre démocratique (UCD) a légué au PSOE un déficit du budget de l'administration publique qui approche le billion de pesetas (soit 55 milliards de francs, après la récente dévaluation). Ce chiffre, s'il n'est pas excessivement élevé (il représente 6 % du PIB), n'est pourtant pas supportable pour le conséquence à une aggravation de l'austé-
En effet, à moins de prendre des mesures drastiques, ce déficit risque de croitre inévitablement. Le PSOE a promis le du pouvoir d'achat des fonctionnaires et retraités (bien que de façon truquée : en fonction de l'inflation prévue et non de l'inflation réelle ...). Or, la charge financière de la dette est très élevée et en augmentation, et des dépenses militaires de 2,3 mille milliards de pesetas (environ 126,5 milliards de francs) engagées pour les huit années à venir, avec l'appui du vote des députés socialistes aux Cortès (Congrès des députés et Sénat espagnol). Tout ceci détermine une forte inertie de la croissance des dépenses cou-
D'autre part, les timides mesures du programme électoral du PSOE supposent en général une forte augmentation de ces dépenses. L'allongement de la période couverte par l'indemnisation du chômage et l'extension des subventions aux chômeurs chargés de famille, la réduction des cotisations patronales à la sécurité sociale, la revalorisation des pensions et l'abaissement de l'âge de la retraite, l'extension de la scolarisation supposent -sures son réellement appliquées - des dépenses publiques de plusieurs centaines de milliards de pese-
Quant aux recettes publiques, il n'y a pas à attendre de miracles. La réforme fiscale a déjà donné ce qu'elle pouvait. La seule source abondante de revenus supplémentaires, la lutte contre la fraude fiscale, demande du temps et une détermination qui n'est pas la modération du PSOE. Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que le président de l'Association des banquiers, Rafael Termes, ait souligné récemment que le déficit public pourrait « dégénérer » jusqu'à atteindre 1,3 mille milliards de pesetas en 1983 (71,5 milliards de francs).
C'est donc là un des points faibles du PSOE. S'il veut respecter son programme électoral et créer les 800 000 postes de travail promis en quatre ans, il doit présenter en 1983 un budget en expansion. Mais s'il veut lutter contre l'inflation, réduire l'expansion de la masse monétaire, sans couper brutalement les crédits au
• Sortir de l'OTAN ! ». (DR) salir de la OTAN
Paysans de la région d'Albacete de forte implantation du PCE. (DR) secteur privé, il doit réduire le financement du secteur public, et par voie de conséquence, le déficit. Lors du débat d'investiture aux Cortés, Felipe Gonzalez a déjà clairement exprimé la volonté du gouvernement socialiste d'éviter au moins la poursuite de la croissance de ce déficit. C'est pourquoi bien des mesures promises devront attendre, et même ainsi, la perspective d'un retour rapide à l'austérité et au plan de stabilisation demeure à l'horizon. La première frustration des illusions que 10 millions d'électeurs ont déposées dans les urnes le 28 octobre dernier est déjà en gestation.
La position internationale détériorée du capitalisme espagnol constitue un autre point noir qui obligera tôt ou tard le PSOE à dureir sa politique.
LES PROBLEMES DE FINANCEMENT
D'UNE BALANCE DES PAIEMENTS
DEFICITAIRE Le déficit en compte courant de la balance des paiements se situera cette année à 4 milliards de dollars (28 milliards de francs), soit 2% du PIB. Ce n'est pas un chiffre exagéré. Mais ce n'est pas non plus un chiffre négligeable, si l'on considère qu'il vient après plusieurs années de récession et de baisse de la valeur de la peseta (depuis 1979, la dévaluation de la peseta a dépassé les 30 %). Ce déficit provoque déjà d'autres problèmes de financement avec, d'une part, des entrées de capitaux placés à long terme sous l'effet de la situation du crédit sur les marchés internationaux et, d'autre part, bien que le niveau d'endettement de l'économie espagnole ne soit pas excessif (169 milliards de francs, soit de l'ordre de 18% du PIB), un service de la dette très élevé. Il s'est donc produit une perte de solvabilité du capitalisme espagnol avec, pour conséquence des cessations de paiement de certaines entreprises (Explosivos Riotinto, Aluminio Espanol, Banca Catalana, etc.). Finalement, si les marchés financiers internationaux ne continuent pas à se détériorer, si les exportations espagnoles se développent, et si les taux d'intérêt
évoluent favorablement, le déficit courant être financé à l'avenir. Mais si ces conditions s'aggrave, de sérieuses difficultés peuvent surgir.
Pour faire face à cette situation, l'économie espagnole compte sur une faible réserve de devises, qui ne couvre guère que trois mois d'importations. De plus, des considérations politiques telles que l'arrivée du PSOE au gouvernement, et économiques, parmi lesquelles les spéculations sur la baisse de la peseta (partiellement confirmées par la récente dévaluation de 8 % adoptée le 4 décembre 1982), ont provoqué ces dernières semaines une accélération de la fuite des capitaux, malgré une différence de 7% entre le taux d'intérêt intérieur et les taux internationaux (1).
Cet ensemble de facteurs a fait monter le cours du dollar de 100 à 117 pesetas en un an et a conduit à la première mesure économique du PSOE : la dévaluation de 8% de la monnaie pour porter la de 127,66 pesetas pour un dollar. S'il s'agit de freiner la spéculation contre la peseta, cette mesure est soit inutile (la cotation avait atteint 123 pesetas quelques jours avant, de sorte qu'il suffisait de laisser continuer sa perte de valeur par rapport au dollar), soit insuffisante, et en conséquence ne représente qu'un premier pas vers une dévaluation plus forte. D'après le ministre de l'Economie du gouvernement PSOE, on va maintenant laisser « les libres forces du marché fixer la cotation de la peseta ». En tout cas, la spéculation ne va pas cesser à moyen terme.
plus importante n'est pourtant pas recommandable. D'une part, elle impliquerait un puissant facteur au moment où le PSOE se propose de contenir la croissance des prix. D'autre part, nombre d'entreprises ont trouvé un financement en dollars sur le marché international, et elles risqueraient alors de se trouver au bord de la faillite. Si nous prenons en compte les mesures complémentaires qui doivent accompagner une dévaluation de la monnaie dans la logique du système capitaliste, la conclusion est immédiate : une accélération de l'inflation à court terme et une perte du pouvoir d'achat des salaires. Au bout, on retrouve toujours la perspective du plan d'austérité.
« CE QUE L'ON NOMME Dans le débat d'investiture, Felipe Gonzalez a beaucoup insisté sur la nécessité d'augmenter « ce que l'on nomme l'excédent », prétendant donner un caractère neutre à cette catégorie économique essentielle. Et la manière d'augmenter « ce que l'on nomme excédent » n'est autre, comme l'a signalé le ministre de l'Economie, Miguel Boyer, que de modérer l'augmentation des revenus (il faut comprendre : les salaires). Pour cela, la marche à suivre est la même que celle suivie depuis le Pacte de la Moncloa signé en 1977, et qui a permis d'appeler « maintien du pouvoir d'achat » ce qui n'est en réalité
LCR
qu'un « blocage des salaires » : il s'agit simplement de fixer les salaires en fonction d'une « inflation programmée » ... et de commettre des « erreurs de prévision ».
Cette politique est censée être appliquée par le biais d'un pacte social entre les centrales syndicales et le patronat, à la manière des pactes de collaboration de classe conclus en 1979 et en 1980 (Accord cadre interconfédéral, AMI). Il s'agit de négocier des révisions salariales correspondant au « contexte mique » programmé par le gouvernement, dans lequel on inclut l'inflation prévue, mais sans intervention directe du gouvernement dans la signature dudit accord On laisse donc la responsabilité des limitations salariales à l'Union générale des travailleurs (UGT), qui a déjà parlé d'une marge d'augmentation se situant entre 11 % et 13% et, dans une moindre mesure, aux Commissions ouvrières (CCOO).
proposition de réduire l'inflation d'environ 3% l'an prochain impliquera une nouvelle perte chat salarial, y compris pour les travailleurs qui atteindraient ce taux mythique de 12 % d'augmentation, qui n'est pas garanti, car l'augmentation réelle des prix ne sera en aucun cas réduite à ce niveau. En effet, le premier Conseil des ministres réuni par le PSOE a déjà annoncé un relè. vement de 20% du prix de l'essence et de tous les dérivés du pétrole (entre autres la bonbonne de butane utilisée par la grande majorité des familles travailleuses ) (2). Déjà les augmentations des tarifs de chemin de fer, du téléphone et de l'électricité sont préparées, suivies par les autres transports publics. Cette nouvelle vague inflationniste sera soutenue par la dévaluation de la peseta et la poursuite prévisible de la chute de sa cotation. De sorte qu'à la fin 1983, les propositions gouvercaractère défensif ou « hérité ». comme préfèrent dire les dirigeants socialistes, de cette dévaluation a été officiellement confirmé par le ministre de l'Economie du gouvernement PSOE, Miguel Boyer, qui a déclaré en guise d'explication : « Les agents qui opèrent sur les marchés des changes internationaux ont été dans l'attente ces derniers mois d'une dépréciation de la peseta qu'ils savaient nécessaire, ce qui a provoqué des sorties de devises qu'il convenait d'interrompre au plus vite. » (Le Monde, 7 décembre 1982). Bien qu'il se soit refusé à révéler l'ampleur de ces pertes en devises, on les chiffre généralement, suivant les sources, à un montant situé entre 2 et 2,5 milliards de dollars (soit entre 14 et 20 milliards de francs), ce qui représente, entre septembre et novembre dernier, une somme de l'ordre de 20 % du total des réserves en devises du pays.
Néanmoins, quelques jours plus tard, le nementales n'auront pas dépassé les bonnes intentions, alors que les travailleurs auront bel et bien perdu leur pouvoir d'achat.
On ne sait rien des « contreparties » que comporterait le
Mais tout semble indiquer qu'il ne s'agira que de mesures gouvernementales fort modérées. promesse de réduire la semaine de travail à 40 heures (au lieu des 41,7 heures en moyenne actuellement). Si l'on considère qu'on a négocié l'an passé une réduction heures par semaine, il est clair que le capitalisme espagnol n'aura aucun mal à digérer cette mesure. Ce qui n'empêchera d'ailleurs pas les capitalistes espagnols de pousser des cris d'écorchés vifs.
LA CREATION D'EMPLOIS, POUR QUAND ? Pendant la campagne électorale, le PSOE a promis la création de 800 000 emplois pour les quatre années de sa législature. Il pensait y arriver, non tant par la création d'emplois publies à l'initiative de l'Etat que sur la base d'une politique d'expansion de type keynésien, qui amènerait les patrons à créer ces emplois. Pour le moment, on a reporté ces projets
En effet, lors du débat d'investiture, Felipe Gonzalez a promis de réduire de 0.5 % le taux de chômage en 1983, à partir des 16,5 % actuels. Cela signifierait réduire de 65 000 le nombre actuel de 2 150 000 chômeurs. Mais si l'on tient compte du fait que la population active (d'environ 13 millions de personnes ) s'acpersonnes, par le simple accroissement de la population en âge de travailler, les posministre de l'Economie affirmait que cette dévaluation avait eu pour premier effet de faire rentrer dans les caisses de l'Etat 700 millions de dollars, soit presqu'autant que la quantité de devises perdues durant le mois de novembre dernier.
2. Dès son premier Conseil des ministres, tenu le 7 décembre, le gouvernement socialiste a annoncé une hausse du prix des combustibles, de 21 % pour le gazole et l'essence (le litre de super passe à 86 pesetas, soit 4,60 francs). de 20 % pour le butane, et de 19 % pour le mazout. Cette hausse a été présentée comme une simple adaptation aux prix réels et non comme une manière d'augmenter la perception fiscale. Annonçant ces mesures, Felipe Gonzalez a déclaré : « Nous préférons être réalistes et faire comprendre au pays quelle est la situation réelle. » (Le Monde, 9 décembre 1982)
tes de travail que devrait créer le gouvernement socialiste pour atteindre son objectif seraient de l'ordre de 145 000. Ce qui supposerait une augmentation de l'emploi de 1,3 % en 1983. Un changement aussi radical est exclu, puisque la situation de l'emploi ne fait que refléter des taux de croissance négatifs depuis les débuts de la crise économique.
En effet, même si l'on supposait une croissance de 2,5% du PIB, ce qui est en tout cas illusoire, une telle croissance de l'emploi signifierait une réduction del'augmentation de la productivité par personne au niveau de 1,2% en 1983 au lieu des 3,9 % d'augmentation moyenne enregistrés entre 1978 et 1981. La réduction de la semaine de travail, d'après Felipe Gonzalez, supposerait un recul de 2% de la productivité par personne, mais l'estimation paraît bien peu réaliste en fonction de la technologie disponible. En effet, en dépit de la réduction du temps de travail de 0,8 heures par semaine - c'est-à-dire
→ acquise dans les négociations collectives de 1981, la productivité à augmenté de 3,5 % par personne. C'est pourquoi on peut s'attendre à ce que la réduction de la semaine de travail à 40 heures hebdomadaires soit pratiquement absorbée par les gains de productivité. Au contraire, si la productivité du travail augmente de plus de 3 %, comme ce fut le cas ces dernières années, l'emploi continuerait à chuter, même si la production s'accroissait par ailleurs au taux de 2,5 %. C'est bien l'hypothèse la plus probable, surtout si l'on considère que le gouvernement socialiste n'a nullement l'intention de mettre en œuvre une politique d'expansion.
Mais il faut ajouter au fort volume de chômage, la faiblesse de la garantie par l'assurance chômage, qui n'a cessé de se réduire au cours de l'année, en vertu de la Loi fondamentale de l'Emploi (Ley Basica de Empleo), qui fixait la période de prise en charge du chômeur en fonction du nombre de mois antérieurement cotisés, et jamais à plus de 18 mois. En effet, cette couverture du chômage a chuté de 41 % en janvier 1982 à 29 % en septembre, ce qui veut dire que 1 600 000 sur les 2 150 000 chômeurs n'ont plus aucune protection sociale. Le PSOE a promis une révision de la Ley Basica de Empleo, élargissant la période de perception de l'assurance jusqu'à 24 mois, et établissant une subvention pour les chômeurs chargés d'une famille. Mais même ces timides mesures, vu leur coût et l'intention de réduire le déficit public, peuvent se faire attendre jusqu'à tard dans l'année qui s'ouvre. Entre temps, la situation des chômeurs va continuer à s'aggraver.
Alors que la création de 800 000 emplois est un projet couvrant les quatre anCaricature du nouveau gouvernement du PSOE. (DR)
nées de la législature, de sorte qu'on ne peut même pas parler de 200 000 emplois par an, il faudrait créer 300 000 ou 350 000 emplois annuels à partir de 1984 pour atteindre véritablement l'objectif promis par le PSOE (3).
DÉSÉQUILIBRES FONDAMENTAUX
D'UN SYSTEME VERMOULU Comme on a pu le vérifier, le PSOE doit faire face à une aggravation de ce que les économistes bourgeois appellent les « équilibres de base du système ». Mais ce n'est pas tout, puisque ces équilibres agissent sur une série de phénomènes opérant en profondeur.
Depuis la fin de 1977, 18 banques sont entrées au Fond de garantie des dépôts (FGD), une sorte d'hôpital des banques destiné à remettre à flot les établissements menacés de faillite, par le recours aux fonds publies et aux crédits de la Banque d'Espagne à des taux d'intérêt dérisoires. Dernièrement, les crises de la Banque du Levant et de la Banque Catalane ont marqué un saut qualitatif dans la crise bancaire à laquelle le PSOE devra faire face. Il y a fort à craindre qu'il ne continue à utiliser les méthodes déjà mises en pratique par le gouvernement de l'UCD.
Le cas du groupe de la Banque Catalane, fondé par Pujol, père de l'actuel président de la Généralité de Catalogne (le Parlement autonome de Catalogne) est très significatif. Avec 351 agences bancaires. 5 400 employés et 260 000 millions (soit 14 milliards de francs) de pesetas de dépôts, il s'agit du huitième groupe bancaire du pays. Pourtant, la moitié de ses dépôts sont pratiquement perdus. Par le passé, l'UCD a utilisé la crise de cette banque comme moyen de chantage contre Pujol, mais à l'approche de la victoire du PSOE, la situation devenait insoutenable et l'affaire a éclaté publiquement. Rien ne prouve que d'autres banques ne sont pas dans une situation semblable. On dit même que l'une des plus grandes pourrait entrer dans une situation de crise ouverte.
Il faut ajouter à la crise bancaire l'aggravation de la situation de nombreuses entreprises. Certaines, très importantes, se trouvent dans une situation financière insoutenable en fonction des pertes accumulées, et n'ont échappé à la faillite comptable que par l'expédient de la revalorisation de leurs actifs: SEAT, Altos Hornos de Viscaya, Aceros de Llodio, Minero Siderurgica de Ponferrada, ete. Pour la majorité des grandes entreprises, le taux d'endettement dépasse 60 % de leurs ressources totales. Cette dette consiste en grande partie en prêts à court terme, et cette situation ne peut qu'empirer avec la dévaluation de la peseta et le durcissement monétaire.
Enfin, la crise internationale va aussi créer de graves problèmes aux entreprises espagnoles. La suspension des paiements du Mexique ou de Cuba affecte nombreuses entreprises, car les exportations artificiellement soutenues vers ces pays avaient été importantes. Ces marchés vont maintenant être considérés comme peu sürs et cela affectera sans aucun doute le taux de croissance des exportations. La dévaluation de la peseta et la poursuite prévisible de la chute de sa valeur constituent un autre exemple: nombre d'entreprises se sont financées dans le passé sur les marchés financiers internationaux, quand le change était de 30% supérieur au cours actuel. Elles sont aujourd'hui en difficulté pour le remboursement de leurs crédits. Explosivos Riotintos par exemple, a subi une perte de 7 milliards de pesetas (l'équivalent de 385 millions de franes), seulement par contre-coup de la dévaluation de 8% de la peseta ...
UN TOURNANT A DROITE
QUI N'EMPECHERA PAS L'ÉCHEC
Dix jours seulement après son entrée en fonction, le gouvernement du PSOE a opéré un tournant à droite significatif par rapport à la politique promise dans le programme électoral. Jusqu'à présent, il n'a pas mis en œuvre une seule mesure favorable aux travailleurs, bien au contraire. Les seules mesures déjà prises (dévaluation de la peseta et augmentation de l'essence et des produits dérivés du pétrole) portent atteinte aux intérêts populaires. Bien qu'on puisse s'attendre pour l'avenir à certaines améliorations très limitées, comme la semaine de 40 heures, une chose est certaine : les difficultés objectives du capitalisme espagnol vont l'obliger à un durcissement progressif de sa politique. Dans un contexte de dépression et après 9 années de crise, l'échec de la politique économique socialiste est au bout du chemin. Lutter pour que la déception provoquée par cette politique ne se transforme pas en défaite pour les travailleurs, mais induise des pas en avant, relève donc de la politique des révolutionnaires. Jesus ALBARRACIN et Pedro MONTES
Madrid, 5 décembre 1982. 3. Pour une analyse approfondie de la situation économique et sociale de l'Espagne, et notamment de la question du chomage, il faut se reporter à l'article de José Albarracin et Pedro Montes, « Deux millions de chômeurs : genèse et répercussions », paru dans le numéro 124 spécial d'Inprecor, du 21 avril 1982.