Réprimé et désorganisé, Solidarité n'est pas mort
E temps est venu où la libération de toutes les personnes internées apparaît possible, où les préparatifs d'une amnistie peuvent commencer et les activités de toutes les organisations suspendues reprendre. (1) » Tels étaient les propos lénifiants tenus, le 26 novembre dernier, par le Mouvement patriotique pour la résistance nationale (PRON), paravent du pouvoir regroupant les organisations politiques sous sa tutelle et censé remplacer l'ancien « Front » bien mal en point. sion, et il prenait des mesures analogues contre les quelques associations syndicales indépendantes susceptibles de « troubler l'ordre public ».
QUANT A L'AMNISTIE ... Certes, on n'interne plus, mais on menace d'arrêter les exinternés. On promet des remises de peine aux condamnés, mais à condition qu'ils « se repentent ». On réduit le nombre d'entreprises militarisées, mais on laisse les commissaires militaires en place pour plus de sûreté. Ces derniers peuvent désormais imposer des heures supplémentaires le plus légalement du monde et licencier un travailleur à la moindre « faute professionnelle ». Il ne pourra dès lors être réembauché ailleurs sans un certificat établi par son ancien employeur et au salaire de la catégorie la plus basse.
On ne censure plus le courrier, mais on le « surveille ». On réduit l'usage des procédures sommaires en matière judiciaire, mais on peut désormais condamner quelqu'un non seulement pour avoir diffusé des écrits ou des enregistrements subversifs, mais pour en avoir eu l'« intention ».
Comme la suppression des mesures d'exception concernant la censure de la presse menaçait de redonner force de loi au texte presque libéral adopté par la Diète du temps de l'existence légale de Solidarité, les dispositions de censure introduites en même temps que l'état de guerre sont maintenues.
Pour couronner le tout, le Conseil militaire de national (WRON) reste en place. D'« administrateur » de l'état de guerre qu'il était, il devient — nuance — la « garantie de la transition, en sécurité, entre la suspension de la loi martiale et sa levée totale ».
SUSPENSION DE L'ÉTAT DE GUERRE ET REMOUS DANS L'ÉGLISE Après avoir parlé de lever l'état de guerre, la clique du général Jaruzelski a donc préféré le « suspendre », quitte à forger de toute pièce l'article nécessaire pour justifier cette notion inconnue dans la législation polonaise. L'arsenal des lois répressives votées à la hâte par la Diète ces dernières semaines en dit long sur l'impuissance du pouvoir. Cela lui évitera-t-il de se voir débordé à la moindre occasion par des masses laborieuses décidément bien difficiles à dompter ?
Rien n'est moins sûr, à en juger par le véritable état de siège qu'il a fallu instaurer à Gdansk le 16 décembre dernier pour interdire aux travailleurs de se rassembler devant le monument consacré aux ouvriers tombés sous les balles de la milice en 1970. Le « rapt » de Walesa, organisé pour prévenir toute possibilité de prise de parole de sa part ce jour-là n'aura pas empêché la diffusion de son discours par toute la presse occidentale
POLOGNE et par les radios que chacun cherche à capter quotidiennement
Le déploiement incroyable de forces, dont les rangées de tanks entrevues à la télévision donnaient une vague idée, n'aura pas suffi non plus à effrayer la foule bloquée par des cordons de soldats et de miliciens l'arme au poing. Un millier de manifestants est même parvenu à se regrouper au pied du monument, après qu'un groupe d'ouvriers sortant des chantiers navals eut décidé de forcer le barrage.
Certes, le pouvoir a la force de son côté et il n'hésite pas à en user. Mais il est loin d'avoir réussi à briser la résistance de la classe ouvrière et de pouvoir se targuer d'avoir stabilisé la situation. Comme l'écrit dans le quotidien le Figaro le journaliste Bernard Marguerite, dont les accointances avec certains cercles du pouvoir polonais sont de notoriété publique : « L'équipe du général Jaruzelski n'est toujours pas en mesure de présenter un programme de nature à faire sortir le pays du marasme, et cela d'autant moins qu'elle ne jouit d'aucune confiance ni d'aucune crédibilité auprès d'une population qui reste dans sa grande majorité de cœur avec l'opposition. (2) »
Pour qui en douterait, il suffit de rappeler le vent de fronde qu'ont suscitées les dernières déclarations du Primat de Pologne, Monseigneur Glemp, appelant les acteurs à cesser leur boycott de la télévision, non seulement chez ses plus chauds partisans dans l'intelligentsia catholique, mais au sein de l'Egli-
«Il n'y a pas de mauvaise institution. (...) Nous devons corriger le mal partout où il se trouve, par notre présence, notre comportement et notre audace », devait-il affirmer à l'occasion de la clôture de la semaine de la Culture chrétienne, le 29 novembre. Il avait précisé auparavant « qu'on ne peut pas théâtraliser exagérément les églises », faisant allusion au fait que beaucoup d'acteurs se produisaient dans les églises depuis leur décision de ne plus apparaître à la télévision.
La réunion houleuse de quelque trois cent prêtres de la capitale, une semaine plus tard, en dit long sur les contradictions suscitées par la politique de conciliation « à tout prix » adoptée par la hiérarchie catholique. « Pour la première fois, j'ai l'impression que l'Eglise est contre le peuple. L'occupation continue et vous ne le dites pas, les artistes résistent et vous leur demandez de collaborer. Pourquoi ne sommes-nous pas aux côtés de la population dans la rue, face à la milice ? » devait dire un prêtre âgé, fortement applaudi, alors que l'allocution de Glemp n'avait été suivie que d'un silence poli. « Vous dites que nous sommes aveuglés par la passion et l'émotion. Mais c'est vous qui l'êtes, tellement que vous en avez perdu la tête », lançait un autre plus jeune. « Vous refusez de parler des problèmes politiques que vous appelez des questions de journalistes et de politiciens. (3) ». Un troisième se demandait tout haut s'ils n'étaient pas « menacés par la collaboration avec le régime » et si l'Eglise polonaise ne payait pas un prix beaucoup trop élevé pour la visite du pape fixée en juin prochain.
Il est douteux que l'Episcopat se sente obligé pour autant d'infléchir la politique de collaboration avec le pouvoir qu'il a adoptée ouvertement depuis la délégalisation de Solidarité. Mais les remous suscités par cette orientation traduisent la pression à laquelle les prêtres en contact quotidien avec la po-
1. Le Monde, 26 novembre 1982. 2. Le Figaro, 8 décembre 1982. 3. International Herald Tribune, 9 décembre 1982 et Le Quotidien de Paris, 13 décembre 1982.
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pulation ouvrière sont soumis et témoignent indirectement de la combativité maintenue des masses laborieuses.
SOLIDARITÉ : DÉSORGANISÉ, RÉPRIMÉ, MUSELÉ ....
MAIS PAS DISPARU
Solidarité ? Muselé, oui. Réprimé, certes. Réduit considérablement en tant que structure organisée, sans aucun doute. Mais non pas disparu en tant que mouvement social de résistance, quelles que soient les difficultés qu'il trouve aujourd'hui à s'exprimer. clandestine sur l'orientation à adopter, les récents appels tant de Zbigniew Bujak et de Bogdan Lis que de la Commission interrégionale de défense de Solidarité (MKO) à poursuivre la lutte et à développer les structures clandestines, en dépit de tous les obstacles, témoignent du refus des uns et des autres d'accepter le diktat du pouvoir en matière d'entente nationale. Malgré des zones d'ombre, le discours même que Lech Walesa n'a pu prononcer le 16 décembre en appelle clairement à continuer le combat pour la constitution d'organisations syndicales indépendantes du pouvoir, aussi bien chez les ouvriers que chez les paysans, les intellectuels ou les étudiants.
L'exigence maintes fois réaffirmée par le président de Solidarité, de même que par les représentants de la Coordination nationale provisoire (TKK) de subordonner toute discussion avec le pouvoir à la libération de tous les emprisonnés politiques et à la réintégration des travailleurs licenciés pour leurs activités syndicales, montre qu'en dépit des illusions créées un instant par la promesse de levée de l'état de guerre, il n'existe pas de terrain d'entente possible entre la classe ouvrière et le pouvoir totalitaire.
Quelques semaines, quelques jours après les espoirs exprimés par certains dirigeants clandestins, que le vote de la Diète changerait les conditions du dialogue, Bogdan Lis devait réaffirmer dans une interview réalisée clandestinement et diffusée par la télévision française, que la suspension de l'état de guerre ne modifiait strictement rien à la situation, vu la politique ouvertement répressive affichée par le gouvernement.
Non, Solidarité n'est pas mort, mais il ne fait aucun doute qu'un certain désarroi traverse les rangs du mouvement clandestin en raison de la crise profonde touchant sa direction.
« Comme nous l'avions prévu, sachant très bien ce qu'était la situation dans les régions et dans les entreprises, la grève appelée par la TKK n'a pas été une réussite pour les raisons déjà exposées le 27 octobre dernier », affirme la MKO dans une déclaration du 12 novembre. Bien avant cette date, elle s'était en effet opposée à l'appel à la grève nationale de huit heures lancé par la TKK, jugeant qu'il n'existait pas la préparation nécessaire, « ni d'un point de vue organisationnel ni d'un point de vue psychologique parmi les travailleurs », et que cette grève « ne pourrait toucher que quelques entreprises dans un petit nombre de régions ». Elle estimait que cela donnerait un argument de plus au régime pour prétendre que l'influence de Solidarité diminue. « La réalité est pourtant exactement inverse : l'opposition à la politique de l'Administration de l'état de guerre, et en particulier à la délégalisation de notre syndicat, est profonde et généralisée. »
Mais la MKO exprimait son désaccord avec une grève qui ne s'inscrivait pas dans une perspective d'ensemble. « Les travailleurs n'attendent pas de nous que nous les mobilisions d'une occasion à une autre, d'une date à une autre. Ils exigent de nous que nous élaborions une stratégie d'action claire, réaliste du point de vue politique, adaptée à la nouvelle situation, et dans une perspective à long terme. (...) Nos efforts doivent aller dans le sens de la préparation correcte d'une grève générale décisive. (4) »
Ces propos émanant de représentants des plus grandes entreprises du pays témoignent de la profondeur des divergences qui séparent les membres de cette coordination de la politique adoptée par la TKK, qu'ils jugent aventuriste. Il importe toutefois de souligner que, s'ils ont tenu à prendre date par une déclaration quinze jours avant la grève, ils ne l'ont pas diffusée à ce moment-là, leur intention n'étant pas « de saboter l'action appelée par la TKK. Nous ne voulons pas affaiblir l'unité du syndicat ».
Il semble néanmoins que les divergences de vue n'aient fait que s'approfondir depuis lors puisque, dans son dernier texte, la MKO en vient à affirmer que si la TKK ne modifie pas l'orientation adoptée jusque-là, elle sera obligée « de considé rer que les camarades de la TKK ont perdu la capacité de continuer à diriger le travail du syndicat. Il sera alors de notre devoir de créer une direction unique et de nous transformer en un centre de direction national ».
UN DÉBAT AIGU DANS SOLIDARITÉ L'absence de perspectives demeure. Elle ressortait encore de l'interview de Bodgan Lis, le 13 décembre, où il est resté muet sur l'orientation que la direction du mouvement de résistance comptait adopter dans les mois à venir, se contentant d'insister sur la poursuite de la lutte et sur la nécessité de développer la société clandestine. Face à ce problème, la MKO cherche à préciser la tactique qui lui semble correcte dans la situation actuelle, au travers de « Thèses pour la. discussion sur le programme d'action ». Se prononçant contre la forme d'action que sont les manifestations de rue et sur la nécessité de préparer les travailleurs à la perspective de la grève générale par une succession d'actions progressives dans les entreprises, elle met notamment l'accent, dans la thèse numéro 4, sur les conditions d'une telle préparation : grèves visant d'abord un nombre déterminé d'entreprises où existe déjà un degré élevé d'organisation assurant qu'un minimum de 70 % des travailleurs participent à l'action ; grèves limitées à quatre heures dans un premier temps et ne s'étendant que progressivement, sur la base d'une rotation, etc.
ces thèses affirment sans ambiguïté que Solidarité représentait une alternative au pouvoir politique avant le 13 décembre 1981, elles entretiennent néanmoins un certain flou sur les perspectives stratégiques et sur le rôle précis du mouvement de résistance dans la période à venir, parlant de « l'extension de la participation de la société à l'exercice du pouvoir » tout en acceptant l'idée de garanties institutionnelles concédées au POUP.
La lecture des déclarations adoptées successivement par la MKO, depuis sa constitution en août dernier, et contenues dans le premier numéro de son bulletin Bez Dyktatu, fait néanmoins ressortir une très grande intransigeance sur la question de la reconquête des libertés syndicales ainsi que sur la clarification du débat sur les perspectives politiques et la centralisation du mouvement.
L'existence même de la MKO, parallèlement à celle de la TKK, indique cependant le chemin qui reste à parcourir pour qu'apparaisse une direction reconnue de tous, par sa capacité à doter le mouvement de résistance d'une orientation programmatique permettant à l'ensemble des travailleurs de voir claire. ment quels sont les enjeux politiques et comment se préparer à la perspective d'un affrontement inévitable avec le pouvoir.
Les difficultés que connaît le mouvement de résistance depuis quelques mois et la crise qui traverse sa direction expliquent le reflux qu'on a pu noter dans les mobilisations depuis août dernier. Tout cela n'est bien sûr pas sans peser fortement sur le mouvement de soutien à Solidarité tel qu'il s'était développé après le 13 décembre 1981. Mais, comme le souligne l'appel de la MKO aux travailleurs du monde entier, que nous publions en dernière page de ce numéro d'Inprecor, ce n'est pas le moment de relâcher nos efforts.
Car la lutte des travailleurs polonais continue, même si c'est au travers de formes moins spectaculaires qu'auparavant. Et elle reste d'une importance vitale par l'exemple qu'elle donne, tant à la classe ouvrière des autres pays de l'Est qu'à celle des pays occidentaux.
Nous nous devons de poursuivre sans relâche le travail de mobilisation qui permettra d'assurer Solidarité hors la loi et tous les syndicalistes emprisonnés et réprimés de ce pays, de notre aide matérielle et de notre soutien politique sans faille. •
Jacqueline ALLIO 20 décembre 1982. 4. Bez Dyktatu (Sans diktat) numéro 1, 15 novembre 1982.