dernier champ de bataille industriel entre l'Europe de l'Ouest et le Japon
En l'espace de quelques mois, la l'entrée de Grundig chez Telefunken
OUR la première fois en République fédérale d'Allema-
Pene on peut acheter, & occasion des fetes de Not, des.
magnétoscopes au prix de 350 DM (environ 1 000 FF).
Des dizaines de milliers de citoyens de RFA pourront ainsi s'offrir le luxe de posséder la dernière réalisation de la « société de consommation ».
La baisse des prix dans le secteur du magnétoscope et de la vidéo-cassette est un phénomène mondial. Les appareils
Winfried WOLF
Devant cette situation, il faut analyser ce que représente la perspective d'une fusion de l'entreprise française nationalisée Thomson-Brandt (qui a absorbé en
RFA Normende, Saba et Dual, et auparavant Pusine Vidéocolor de Ulm) avec
Grundig, le numéro un de la communauté européenne en ce qui concerne les appareils de télévision et les magnétoscopes.
Dans ce cadre, le « mariage » de ces deux relativise de lui-même, géants se pour n'être plus qu'une solution de défense désespérée, mais peu efficace, des entreprises de l'électronique de l'Europe de l'Ouest face à la pression toujours plus forte de la concurrence japonaise.
Cela signifie que de nombreux Etats impérialistes ouest-européens abandonner - après les secteurs de la
• navals, des caméra « réflex », des chaînes « hifi » et de l'horlogerie — un nouveau champ de bataille du marché capitaliste. De toute évidence, c'est un marché dont la perte un coup très grave à un secteur. Il s'agit en particulier de cel'industrie l'électronique,
« systèmes nerveux » de la technologie la plus avancée tels que les semi-conducteurs, les circuits intégrés, les « puces » ou micro-processeurs, etc.
Les dimensions gigantesques de la bataille qui se déroule actuellement sur ce terrain et la manière acharnée dont les groupes industriels qui conduisent cette
« guerre » et les gouvernements s'y engagent, sont à la hauteur des enjeux.
On retrouve ici, d'une manière aiguë, toutes les caractéristiques du capitalisme classique propres à la crise économique du capitalisme « du troisième âge (1) » : guerre des prix et chute des prix; surcapacités de production énormes ; mesures protectionnistes ; gigantesques fusions à un niveau supranational ; interventions de l'Etat au service de l'accumulation de profits.
La vidéo :
tous des produits japonais. de 1,5 à 2 fois plus élevés. l'importation, l'exportation sont devenus, pour certains pays impériafacteur très important de l'économie nationale. Pour l'année 1982 en Grande-Bretagne, la valeur des magnétoscopes importés dépasse celle des automobiles importées ; au Japon, les magnétoscopes viennent à la 6e place des biens de consommation, et 90% de la production japonaise de magnétoscopes sont destinés à l'exportation. Grundig, le chef de file européen de la vidéo, s'est étendu de 20 % en 1981-1982.
SURCAPACITES « PLANIFIEES »
Une branche florissante donc, mais dont les capacités de production ne sont pratiquement pas rentabilisées, au même titre que celles de l'industrie sidérurgique internationale actuellement en perte de vitesse. Au niveau mondial, les capacités de production annuelle représentent 18,5 millions d'appareils, mais ne sont produits, en réalité, qu'à peu près 14 millions, et la vente maximale se chiffre à 11 millions d'unités. Rien qu'en RFA, pour le mois d'octobre 1982, 600 000 appareils sont restés en stock, soit le double ou le triple de la vente annuelle dans ce
Les producteurs japonais jouissent d'une position de monopole avec 93,5 % des capacités de production mondiale. Leur système vidéo VHS (Video Home System) est à la tête du marché mondial ; il est également produit sous licence par des trusts de la Communauté économique européenne (CEE) comme le groupe Thomson-Brandt, par le groupe Bosch-Siemens et leur filiale Blaupunkt; par le représentant européen d'ITT, avec les firmes qui lui sont rattachées, par Graetz et Schaub-Lorenz ; et, enfin, par l'ex-filiale d'AEG, Telefunken.
En Europe de l'Ouest, il n'y a que Grundig et Philips qui aient développé leur propre production de matériel vidéo avec le système « Vidéo 2000 ». Cet été,
ECONOMIE dont les prix ont diminué appartiennent à la catégorie des appareils les plus perfectionnés, tout au moins par rapport aux produits européens. Leur particularité tient au fait que ce sont
Les seuls concurrents européens offrant des appareils de qualité équivalente, Grundig et Philips, ne parviennent pas à écouler leurs stocks, vu que les prix sont
— dans le cadre de la faillite de AEG - a déjà fait des remous dans la branche de l'électronique. Jusqu'à présent, Telefunken possédait un tiers des actions d'une usine de matériel vidéo (J2T) à Berlin, appartenant à la fois au producteur japonais JVC (Japan Victor Company) et à la
Thorn-Emi britannique. Cette coopération se trouve remise en cause par l'entrée de Grundig chez Telefunken. Le rachat possible de Grundig par Thomson-Brandt ouvrirait en fait la possibilité pour les trusts européens de l'électronique d'organiser un front de défense commun face à pression japonaise,
Philips, le plus grand trust de la CEE possède encore 25 % des parts de Grundig.
Pourtant, les forces sont inégales.
En 1982, le système « Vidéo 2000 » de
Grundig et Philips sera produit au maximum à un million d'unités. Sa part du marché européen avait progressé de 22 % de la mi-1981 à la mi-1982, mais elle est redescendue à 14 % depuis lors. Suite à l'offensive des trusts japonais de l'élec tronique, on peut prévoir une baisse enco-
L'OFFENSIVE DES TRUSTS
JAPONAIS
Max Grundig continue à affirmer, avec une fausse fierté affligée, que la vidéo est une invention européenne. Ce
« droit d'aînesse » purement abstrait n'a pourtant aucune valeur marchande. Le fait est que l'industrie électronique japonaise s'est lancée dans la production de matériel vidéo, et qu'en l'espace mois, sa production a décuplé, passant de en 1981. Dès le commencement, 90 à 95% de la production étaient dirigés vers l'exportation. Les
1. Voir Ernest Mandel, le Capitalisme du
3e âge, Editions Christian Bourgois, collection
10/18, Paris, 1978.
magnétoscopes japonais ont envahi le mondial à une époque où les concurrents éventuels n'en étaient qu'aux débuts de la production de série.
Les quatre grands producteurs japonais de matériel vidéo - Japan Victor Company (JVC) (2), Sony, MatsushitaElectric (qui a d'ailleurs le contrôle de JVC) et Hitachi - ne disposent pas d'une simple avance de temps sur leurs concurrents de la CEE, mais leur production de masse et la formidable rationalisation de leur appareil productif (mise en place de robots et de machines automatiques permettant l'assemblage) confèrent aux firmes japonaises une productivité de trois fois supérieure à celle de leurs concurrents européens. C'est pourquoi les prix pratiqués par les producteurs japonais peuvent apparaître comme étant des prix de dumping, c'est-à-dire situés en-dessous des coûts réels de production.
Au centre de discount électronique Akiharaba de Tokyo, en novembre 1981, les derniers appareils mis sur le marché coûtent 78 yens (soit 300 dollars US ou 720 DM), et ce prix est même devenu une base de négociation (3). Il est possible que la surproduction japonaise ait amené une baisse des prix. Cependant, ces producteurs réalisent toujours des profits, ce qui est en contradiction avec l'affirmade leurs concurrents d'après lesquels « chaque unité produite leur coûte extrêmement cher », ainsi que le prétend Max Grundig (4).
Pour le moment, les concurrents européens répondent à l'offensive japonaise par des mesures protectionnistes. C'est le cas du gouvernement français qui, de la manière la plus spectaculaire et la plus rigide qui soit, contrôle toutes les importations de matériel vidéo dans un seul
JVC
Hitachi
centre régional des Douanes, situé à l'intérieur du pays, à Poitiers (là où les Français ont arrêté les Arabes il y a 1250 ans ...), et donne l'impression d'agir en toute bonne foi en essayant de stopper la progression des exportations japonaises. Mais ces mesures arrivent trop tard. Les firmes japonaises sont implantées depuis bien longtemps en Europe de l'Ouest et pourront, au plus tard en 1983, contourner les barrières protectionnistes de la CEE en produisant en série le matériel vidéo dans les pays européens eux-mêmes. Citons les entreprises qui, en Allemagne de l'Ouest, travaillent déjà pour eux ou qui sont en passe de le faire :
- l'usine déjà citée J2T à Berlin-Ouest (coopération entre JVC, Tele-
— les Productions Sony-Wega contrô lées par Sony, à Fellbach près de Stutt-
- la coopération entre Matsushita Electronic et Bosch-Blaupunkt à Osterrode à partir du printemps 1983 ;
- l'entreprise Produits de consommation Hitachi-Europe (société à responsabilité limitée) à Landsberg, à fin 1983 début 1984. JVC est prévue pour produire du matériel à partir de l'automne 1982.
En outre, il est également clair que la mise en place de surcapacités de production va se poursuivre avec force. Aux implantations japonaises, les producteurs du Marché commun répondent par la cons truction de nouvelles usines de matériel vidéo, comme par exemple l'usine du Mans en France (Société radiotechnique), dont la production a démarré ces jours-ci
SIEMENS
GRUNDIG
avec une prévision annuelle de 240 000
THOMSON-BRANDT ABSORBE D'un point de vue purement idéolocas de la fusion de Thomson-Brandt avec Grundig pose un problème intéressant : ici (en RFA), un des der niers bastions du capitalisme purement privé, en l'occurrence un trust fonctionnant sous le diktat d'un patron de type paternaliste, et là une entreprise nationalisée en 1981, fonctionnant done sous le contrôle de l'Etat français qui se dit socialiste. De plus, alors que la première entreprise concernée est une entreprise ouest-allemande et la deuxième une entredernière qui absorbe la première.
Le Parti communiste français (PCF) s'oppose à la concentration ThomsonBrandt/Grundig en avançant des arguments nationalistes : contre une balance des paiements encore plus déficitaire, à cause des importations plus importantes de matériel provenant de chez Grundig : pour le maintien des emplois en France plutôt qu'en RFA. Il s'agit-là d'une argumentation étroite et bornée. Il est certain que le résultat concret de cette fusion sera négatif pour les travailleurs concernés, en RFA et en France. Déjà lorsque Grundig avait mis le pied chez Telefunken, il avait illustré le dicton : « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. » Mais le « sauvetage » n'a duré qu'un temps (5). A présent, Grundig se jette dans les bras de Thomson-Brandt, ou, plus exactement, Max Grundig détache de son empire la firme électronique Grundig AG et encais se 400 millions de DM, qui vont lui permettre de se réorienter vers l'hôtellerie, un secteur plus rentable.
Si l'on considère le cas du trust Thomson-Brandt, quatre facteurs entrent en ligne de compte :
- Il a enregistré en 1982 une perte de 1 milliard de franes (plus de 300 millions de DM).
- Il est à l'heure actuelle le principal distributeur, sur le marché européen, du système vidéo japonais VHS, entre autres par l'intermédiaire de Normende, Saba, Dual.
2. Le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung du 11 novembre 1982 s'est permis un lapsus révélateur indubitable en écrivant « Japan Victory Company » au lieu de Japan Victor Company, nom d'un des quatre grands producteurs japonais de matériel vidéo.
3. Financial Times du 19 novembre 1982: open invitation to bargain » (une invitation ouverte au marchandage).
4. Le président du conseil d'administration de Grundig. Rosenbaum, affirme au contraire justement que les concurrents japonais continuent de réaliser de substantiels profits.
5. Nous citions déjà, dans notre Was Tun ? numéro 339 de septembre 1982, le bilan de Grundig. Nous faisions référence aux pertes prévisibles, nous défendions la thèse que la prise de participation de Grundig dans le groupe Telefunken ne serait qu'un prologue pour des restructurations et des licenciements plus massifs.
TELEFUNKEN-
SONY
- Lorsque les profits sont en cause, il a déjà démontré d'une manière exemplaire qu'il n'hésitait pas opérer des fermetures d'usines, comme ce fut le cas pour Vidéocolor à Ulm (6).
- Les Etats nationaux continuent d'exister à l'intérieur de la CEE. En cas de doute et en tant que groupe français nationalisé, Thomson-Brandt concentrera production en France qu'en RFA (à l'exemple du trust sidérurgique luxembourgeois Arbed, dans la Sarre). Le conflit d'intérêts qui résulte de ces données est bien connu : sur fond d'offensive japonaise, cela ne peut s'appeler que licenciements massifs.
Get de l'argumentation bornée des journaux bourgeois ouest-allemands, Max Grundig a certainement raison (7) lorsqu'il explique que la fusion avec Thomson-Brandt est d'une logique indiscutable. Un refus de cette fusion par l'Officefédéral allemand des cartels (8) et par le gouvernement de Bonn signifierait uniquement une autre orientation en vue d'une autre fusion, quelque chose comme Grundig/Siemens-Bosch ou Grundig/ Philips. Tout ceci est parfaitement conforme aux règles de la logique capitaliste.
En tout cas, cette logique porte un nom pour les travailleurs de la branche électronique : licenciements massifs en Europe de l'Ouest et éventuellement au Japon dans deux ou trois ans. Les énormes capacités de production mises en place en 36 mois pour la fabrication de magnétoscopes et de matériel vidéo vont se heurter, sur une durée équivalente, à un saturé au niveau mondial. Ceci n'est pas dû uniquement à une saturation (contestable) des besoins, mais est conditionné par la baisse du revenu national brut qui découle de la politique des entrepreneurs. De tels licenciements aujourd'hui prévisibles dans diverses en-
CASSETTE AUTO CHANGER
- chez Grundig : une des dernières actions menée par Max Grundig, et qui illustrait bien sa démarche, fut de réduire de 650 travailleurs l'effectif de l'usine, malgré la prétendue expansion ;
- chez Telefunken : on prévoit un nombre encore plus grand de licenciements, en particulier en ce qui concerne les filiales étrangères
- chez Philips, à Vienne et à Krefeld, on envisage aussi des licenciements sup plémentaires, parle même de fermeture d'usines.
Tous ces faits nous éclairent sur la crise du capitalisme « du troisième âge ». La branche électronique n'est pas une celles du charbon ou de la sidérurgie, au regard des derniers développements technologiques. On ne peut pas analyser la crise de façon sectorielle et faire de la crise du capitalisme « du troisième âge » une simple bagatelle. Les discours de charlatans qui consistent à dire que les « pucces » (électroniques), qui suppriment des emplois, vont créer de nouveaux postes
6. L'usine de tubes cathodiques de couleur AEG à Ulm fait partie. Thomson-Brandtt et RCA. Thomson-Brand est devenu le principal actionnaire de Vidéocolor, cela s'est traduit par la fermeture de l'usine d'Ulm, malgré un équipement très perfectionné et l'occupation de l'usine par les travailleurs. Des usines Vidéocolor existent encore à Agnagni en Italie, et à Lyon en France, où l'on observe un déplacement de la production des tubes cathodiques vers l'usine d'Agnagni, pour tenir tête à la concurrence japo-
PHILIPS
THOMSON
de travail dans l'industrie de l'électronique, montrent toute leur absurdité dans l'industrie électronique elle-même, lorsque l'on sait, par exemple, qu'on a supprimé 20 000 emplois au cours des deux dernières années rien qu'en RFA, et qu'il est question d'en supprimer encore 35 000
Mais restons dans le domaine du matériel vidéo. Pour justifier la construction de sa nouvelle usine à Landsberg, Hitachi a donné comme raison la création d'emplois. En fait, il s'agit dans un premier temps de créer 240 puis, au mieux, 400 « nouveaux » emplois jusqu'en 1984. En outre, la capacité de production de cette seule usine est prévue de telle manière qu'elle pourrait fournir tout le marché de la vidéo en RFA.
Winfried WOLF 24 novembre 1982. quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung a surnommé Grundig « le transfuge ». c'est-à-dire celui qui est passé du côté d'un autre ordre économique, celui du camp socialiste, et décrit l'entrée de l'Etat dans l'économie (à travers le trust Thomson-Brandt) comme la perte de la liberté d'action dont les entreprises devraient étre garantes.
8. Service dépendant de l'Etat qui peut pour interdire une fusion ou un rachat, s'il considère que l'entreprise concernée aurait une part trop importante du marché d'un secteur donné (une position de monopole ou de quasi-monopole).