Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Deux semaines de mobilisations sans précédent

· Inprecor n° 142, 31 janvier 1983 · p. 6-7 · 2 281 mots

Italie Syndicalisme

U moment où nous mettons sous presse un accord est signé entre les syndicats et les patrons, sous les auspices toutes les demandes patronales, un recul pour les travailleurs, qui doivent notamment accepter une perte de 15% sur le mécanisme de l'échelle mobile, et des contrats n'impliquant que des augmentations limitées et échelonnées sur trois ans. En plus, la durée des contrats sera désormais de trois ans et demi au lieu de deux ans. Dans notre

Claudio GIULIANI

A la fin décembre, le nouveau gouvernement, dirigé par le vieux routier dé.

Amintore Fanfani, mocrate-chrétien adopté une série de mesures comportant notamment des augmentations sensibles des impôts et des tarifs de certains services publies essentiels (électricité, transports, etc.) dont les effets cumulatifs ne pourront que frapper le niveau de vie des masses. « C'est un coup de matraque de

6 600 milliards de lires ( 33 milliards de francs français) d'un seul coup, qui n'a pas de précédent », écrivait le 2 janvier

1983 le Corriere della Sera, principal quotidien bourgeois. D'autres mesures ont été prises le 7 janvier (introduction de nouveaux impôts, par exemple sur les briquets, augmentation entre 5 et 20% du ticket modérateur sur les médicaments payés par la sécurité sociale, sur les consultations médicales auprès de spécialistes, etc.).

Mais les mesures annoncées à la fin de l'année passée avaient déjà été la goutte qui fait déborder le vase. Le 4 janvier commençaient des grèves et des manifestations qui faisaient rapidement tâche d'huile dans toute la péninsule.

Le 4 janvier à Gênes, les ouvriers de l'entreprise Ansaldo, à Campi, prennent l'initiative d'une grève à laquelle s'associent les ouvriers de la même entreprise à

« Il faut lutter pour l'échelle mobile 1 ». (DR)

Deux semaines de

tions qu'il a provoquées. Deux batailles il marque incontestablement

20 décembre 1982). Sampierdarena. Il s'agit d'une grève spontanée à laquelle participent plusieurs milliers d'ouvriers qui descendent dans la rue. La gare de Sampierdarena - l'une des trois principales gares de Gênes - est bloquée pendant des heures. Des barrages de rues sont organisés dans la ville.

Le 5 janvier, les manifestations continuent à Gênes. Des ouvriers de l'entreprise Oscar Sinigaglia - plusieurs milliers -occupent l'aéroport. C'est la première fois qu'un aéroport est occupé en Italie. Le maire socialiste de Gênes — qui se trouve parmi les passagers au départ pour Rome — cherche à convaincre les ouvriers de dégager les pistes, sans succès. Il doit partir pour la capitale en voiture. A Palerme, en Sicile, les ouvriers du chantier naval se mobilisent et bloquent la gare.

Le 6 janvier, nouvelle occupation de l'aéroport et nouveaux barrages de rues à Gênes. Une manifestation rassemble 8.000 ouvriers environ. De nouvelles entreprises entrent en lutte, de même que les travailleurs du port. Dans une autre ville de Ligurie, Savone, les métallos débrayent. En Toscane, ce sont les ouvriers des aciéries de Piombino qui organisent une manifestation. Dans le Sud, on enregistre une manifestation avec barrages de routes à Bari : l'initiative revient aux ouvriers d'une entreprise liée à FIAT, Altecna. Des grèves ont lieu en même temps à Pontedera, Pozzuoli, Palerme, Gela et prochain numéro, nous reviendrons sur cet accord et les réaccombinées étaient en cours depuis des mois : celle pour la défense de l'accord collectif de 1975 sur l'échelle mobile des salaires, dénoncé par le patronat, et celle pour le renouveau des contrats nationaux concernant les principales catégories de travailleurs (voir Inprecor numéro 139, du Terni. A Venise, 1 000 travailleurs du port - dont l'emploi est sérieusement menacé — occupent avec des bulldozers, pendant cinq heures, le pont qui unit Venise à la terre ferme. L'aéroport est aussi paralysé par une grève.

Le 7 janvier, pour le quatrième jour consécutif, des manifestations ont lieu dans les rues de Gênes. 400 délégués ouvriers provenant de différentes entreprises tiennent une assemblée qui dure dix heures. De nombreuses interventions soulignent que les moyens de lutte utilisés dans les jours précédents sont exceptionnels, mais qu'il est juste de les employer pour provoquer un choc salutaire.

Milan commence à se mobiliser: 50.000 ouvriers environ sont dans la rue. « Ce fut quasiment une grève générale, écrit le Corriere della Sera. Personne ne l'avait proclamée. La suspension de travail n'avait été annoncée que par les métallos et les travailleurs de la chimie, mais d'autres travailleurs ont également débrayé dans le secteur industriel, dans la fonction publique et dans les services. » Un cortège occupe plusieurs quais de la gare centrale pendant une demi-heure. Des manifestations se déroulent aussi dans d'autres villes de la Lombardie (Brescia, Lodi, Legnano), et des gares sont occupées.

A Naples, 3 000 ouvriers de différentes entreprises bloquent la gare centrale. - Des ouvriers d'Alfa-Sud occupent pendant une heure l'autoroute Naples-Bari. A Palerme, la Fédération des travailleurs de la métallurgie (FLM, syndicat unitaire des métallos), décide d'anticiper sur une grève projetée pour le 13 janvier. Un long cortège parcourt les rues du centre et des barrages de rues perturbent complètement la circulation pendant des heures. Des journaux commentent : on n'avait rien vu de pareil depuis 1962. Des grèves et des cortèges ont aussi lieu à Tarente et dans d'autres villes des Pouilles.

A Rome, 500 délégués d'entreprise se réunissent au centre de la ville, face au palais du gouvernement. La police les attaque durement. La FLM proclame une grève de protestation et dénonce « le retour à un climat rappelant les années 1950 ».

A Florence, grève de trois heures à l'initiative des conseils d'usine et du syndicat des métallos, avec l'adhésion d'autres secteurs industriels. Plusieurs milliers

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de travailleurs défilent dans les rues : la parler de luttes spontanées dans la mesure gare centrale est occupée. Le secrétaire du Parti communiste (PCI), Enrico Berlinguer, se trouve dans un train bloqué en

Il en descend et s'adresse aux manifestants : « Votre protestation est juste, mon parti et moi-même la partageons. Mais je vous invite à laisser repartir les trains. » L'appel est écouté.

Le 10 janvier, toujours à Naples, 400 ouvriers d'Alfa-Sud occupent la gare centrale, en lisant des communiqués expliquant aux voyageurs les raisons de leur lutte. L'autoroute Naples-Bari est à nouveau bloquée, de même que l'autoroute Naples-Caserte. Nouveaux barrages de voies ferrées à Palerme. Rejetant les instructions de leurs directions syndicales, 1 500 dans la rue. Un millier d'étudiants les re-

A Livourne, une grève générale trois heures est organisée par la Fédération syndicale unitaire (regroupant les trois principales confédérations syndicales) avec un cortège de plusieurs milliers de personnes. A Gênes, c'est au tour des artisans de avaient prévu une assemblée de deux heures au chantier naval San Marco. Les ouvriers, en revanche, décident de manifester au centre de la ville. A Bologne, les métallos arrêtent le travail pendant trois heures. A Rome, la manifestation organisée par les syndicats contre la répression policière débouche sur le blocage de plusieurs quais de la gare centrale. Des grèves ont lieu à Pozzuoli. A Savone, des ouvriers de l'Italsider et de Magrini défilent dans les rues en distribuant aux gens des photocopies de leur feuille de paie.

Le 15 janvier, à Gênes, une grève qui ne concernait au départ que certaines catégories (métallurgie, chimie, transforme en une sorte de grève générale : 80 000 ouvriers manifestent. A Bologne, 20 000 ouvriers se retrouvent dans la rue à la suite d'une grève proclamée par la Fédération unitaire. Marianetti, secrétaire socialiste de la Confédération générale italienne des travailleurs (CGIL, liée au PCI), est sifflé et presqu'empêché de parler. L'incident sera exploité par des dirigeants syndicaux et par le Parti socialiste (PSI) contre le PCI et l'extrême gauche. A Naples se déroulent quatre manifestations avec barrages de rues et blocage de la zone portuaire. A Turin, des cortèges se déroulent à l'intérieur de l'usine PIAT-Mirafiori. Des meetings ont lieu à Aeritalia et à Pirelli à Settimo. A Florassemblement, organisé les syndicats s'achève par un cortège de 15 000 travailleurs. De nouvelles manifestations contre les mesures du gouvernement sont convoquées à Palerme et à Syracuse, en Sicile. Des travailleurs de nombreuses entreprises manifestent Pozzuoli. Grève générale de deux heures à Tarente, à l'initiative de la seule CGIL.

UNE BASE COMBATIVE

Comme on le voit, c'est une véritable vague de mobilisations et de luttes ouvrières qui a déferlé un peu partout. On peut où, le plus souvent, l'initiative n'a pas été prise par la Fédération syndicale unitaire, au niveau national ou au niveau local. Le rôle d'avant-garde a été joué, encore une fois, le plus souvent, par les conseils d'usine. A cela, il faut ajouter des initiatives d'instances intermédiaires des syndicats, sous la pression puissante de la base.

La Fédération des métallos (FLM), par ailleurs, s'est signalée à cette occasion par une attitude moins opportuniste que celle de la bureaucratie syndicale dans son ensemble. L'état d'esprit de la base a été partout très combatif. Significative à ce propos est la déclaration d'un dirigeant de la Confédération italienne des syndicats libres (CISL, démocrate-chrétienne) après une assemblée de délégués dans la banlieue ouest de Gênes : « Ils (les délégués) ne veulent rien entendre, ils ne s'intéressent pas à l'appréciation de la situation politique. La seule chose dont ils veulent discuter est comment entreprendre des actions qui puissent secouer le gouvernement et se répercuter à la TV. »

La vague de luttes a approfondi les divisions syndicales aux différents niveaux. La Fédération unitaire a explicitement condamné les formes de lutte les plus radicales (l'occupation des gares, par exemple). Elle s'est efforcée de canaliser et refroidir le mouvement: par exemple, elle a exprimé le vœu que, dans la semaine commençant le 10 janvier, il n'y ait pas de cortèges. Comme nous l'avons vu, ce vœu pieux n'a pas été exaucé.

Ce sont surtout la CISL et l'Union italienne des travailleurs (UIL, liée au PSI), dirigées par des courants se rattachant à des partis gouvernementaux, qui ont voulu faire obstacle au mouvement, en accusant le PCI et l'extrême gauche d'en être les véritables inspirateurs. L'UIL

Men particulier acharnée contre les conseils, dont elle souhaite la suppres-

Le dirigeant de la CISL, Carniti, est allé jusqu'à donner le feu vert à l'intervention policière en disant, à propos de loccupation des aéroports : « C'est un problème qui concerne Rognoni (le ministre de l'Intérieur) ». Ce dernier s'était effectivement alarmé. Il avait convoqué • les dirigeants de la Fédération unitaire qui s'étaient prononcés contre les formes de lutte les plus radicales. Occupations de gares, d'aéroports et barrages des routes ne cessaient pas pour autant.

Dans certaines villes, la Fédération unitaire s'est divisée publiquement. A Tarente, par exemple, le 12 janvier, la grève n'était lancée que par la seule CGIL.

LA GREVE DU 18 JANVIER La tension est devenue très forte après le 12 janvier, même dirigeants syndicaux. Finalement, un accord était réalisé pour une grève générale de l'industrie pendant quatre heures pour le 18 janvier. La consigne de la Fédération unitaire nationale était de réduire le plus possible les manifestations et les cortèges. En tout cas, les manifestations devaient de préférence être silencieuses et ne pas se conclure par des meetings. On aurait dü se limiter a lire un appel anodin de la Fédération. Enfin, mais ce n'est pas le moins important, la grève devait être dirigée uniquement contre l'organisation patronale et pas contre le gouvernement.

Il était facile de prévoir que la consi-• gne du silence ne serait pas respectée. Les avaient programmé de diffuser par de puissants haut-parleurs, pendant la manifestation, de la musique classique (notamment, on ne comprend pas bien pourquoi, la Pie voleuse de Rossini). Mais cela n'a pas empêché les manifestants de faire un bruit infernal, de lancer toutes sortes de mots d'ordre et, en premier lieu, contre le gouvernement. Il est vrai que dans plusieurs villes, des contingents d'ouvriers se sont tus : en guise de protestation, ils ont

Malgré le décalage tions des dirigeants et l'esprit de mobilisation des travailleurs, le 18 janvier a été un énorme succès pour la classe ouvrière : six millions de travailleurs y ont participé Fait significatif, pour la première fois depuis leur défaite de l'automne 1980, les ouvriers de FIAT se sont mobilisés eux aussi, à 80%. Les manifestations ont été très puissantes : 100 000 personnes à Rome, 80 à 100 000 à Florence, 10 000 à Bari, 30 000 à Palerme, etc. La manifestation régionale de Milan - 200 000 personnes — a été décrite en ces termes par le Corriere della Sera : « Sans aucun doute, ce fut une manifestation extraordinaire : peut-être le cortège le plus long, le plus massif, le plus imposant qui ait jamais parcouru les rues de Milan. Un fleuve humain de cinq kilomètres de long. Plus qu'une grève de l'industrie, on aurait dit une grève générale... Déjà une heure avant le rendez-vous officiel, une foule de travailleurs s'était rassemblée. Sont arrivées les délégations de Brescia, Lecco, Como ; sont arrivés les petits camions de Democrazia Proletaria, du PDUP (1), de la Lega Comunista Rivoluzionaria (2) avec des haut-parleurs qui lançaient des slogans. Sont arrivés les métallos, avec des

Au moment où nous écrivons, les négociations entre patronat et syndicats battent leur plein. L'échéance limite s'approche. S'il n'y a pas d'accord après le ler février, les patrons n'appliqueront plus l'accord de 1975 sur l'échelle mobile. Ils ont déjà fait savoir qu'ils reviendront à l'accord précédent, beaucoup moins favorable aux ouvriers. Comment réagiront alors les directions syndicales ? Et, ce qui est encore plus important, comment réagiront les millions de travailleurs qui se sont puissamment mobilisés pendant une quinzaine inoubliable ?

Claudio GIULIANI 20 janvier 1983. 1. Démocratie prolétarienne et le Parti prolétarienne sont des organisations à la gauche du PCI.

2. Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section italienne de la IVe Internatio-

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