Le Parti communiste prépare son congrès
"du Comité central du mois de novembre 1982, et la discussion a déjà commencé dans la presse du parti.
Le texte proposé par le groupe dirigeant et publié dans l'Unità du 28 novembre ne contient aucun élément nouveau qui mérite d'être souligné, aussi bien en ce qui concerne la Livio MAITAN
Il est vrai qu'on rencontre en même temps dans le chapitre intitulé « La perspective du socialisme » l'affirmation suivante : « Dans un monde où l'équilibre bipolaire continue à peser beaucoup, l'URSS joue un rôle de contrepoids face aux menées agressives et impérialistes des Etats-Unis. » Mais le texte ajoute immédiatement après : « Il faut toutefois souligner que ce rôle tend à disparaître, dans la mesure où l'opposition à la politique de suprématie des Etats-Unis se concrétise par des actes d'une politique de puissance qui se placent sur le terrain d'une lutte visant à consolider, y compris par les armes, les zones d'influence, en violation ouverte de la souveraineté et de l'indépendance d'Etats et de peuples. » La conclusion est que « le PCI ne saurait concevoir un retour à des choix de camp dépassés ». Cette attitude, qui se veut d'équidistance, est pourtant loin d'être conséquente. En effet, le projet insiste encore une fois sur le fait que, selon les communistes italiens, * les alliances qui existent en Europe sont le résultat de toute l'histoire de l'après-guerre, et font partie d'un équilibre que l'Italie ne doit pas altérer par des actes unilatéraux ». Cela implique - faut-il le rappeler - l'acceptation de l'intégration de l'Italie dans l'Organisation du Traité de l'Atlantique-Nord (OTAN) de même que dans la Communauté économique européenne (CEE).
L'ENJEU DU CONGRES
Comme on peut le constater, rien de nouveau. En fait, le véritable enjeu du Congrès ne se place pas sur ce terrain. Le texte le dit explicitement : la tâche que le Congrès doit accomplir est de mieux définir et articuler « l'alternative démocratique ». On rappellera que cette formule a été adoptée en novembre 1980, à la suite de la crise de la politique d'Unité nationale qui avait amené le PCI à intégrer la majorité parlementaire tout en restant exclu du gouvernement. A l'époque, Enrico Berlinguer en personne s'était empressé d'expliquer que cela n'impliquait pas de changement dans les « fondements essentiels » de la stratégie du parti. Pourtant, le texte actuel précise que « l'alternative démocratique est, sur le terrain gouvernemental, alternative à la Démocratie chrétienne et à son système de pouvoir ». Donc, le gne (1). « compromis historique » est, du moins pour le moment, enterré.
Le texte cherche à préciser la portée et les objectifs de « l'alternative démocratique » sur différents plans : au niveau des forces sociales, sous l'angle des alliances politiques, en ce qui concerne les objectifs économiques et en rapport aux projets de réforme des institutions politiques. Mais, malgré les rituelles affirmations prétentieuses sur les « éléments nouveaux », les « approfondissements » ou les « aggiornamenti », on ne trouve rien - ou presque - qui n'ait été dit auparavant dans l'optique de la stratégie réformiste-gradualiste systématisée depuis longtemps.
Cela vaut, par exemple, pour la politique dite des alliances. Au-delà de l'utilisation de concepts et de formules assez peu rigoureux, nous retrouvons, d'un côté, la réaffirmation du rôle central de la classe ouvrière, et, de l'autre, la perspective d'une rencontre sur la voie de « l'alternative démocratique » entre la classe ouvrière et « une partie importante d'entrepreneurs et de dirigeants qui souffrent du poids négatif d'un système parasitaire et paralysant, et qui sont aujourd'hui particulièrement frappés par les politiques de restriction du gouvernement, le gaspillage des finances publiques et l'absence d'une politique de modernisation technologique ». Sur le terrain des rapports avec les autres forces politiques, on fait encore une fois étalage d'œcuménisme. Le Parti socialiste italien (PSI) est considéré, évidemment, comme l'interlocuteur numéro un dans la construction de « l'alternative démocratique », mais en même temps conception stratégique du parti que son attitude par rapport à la bureaucratie soviétique. En fait, il synthétise encore une fois les idées fondamentales de ce qu'on appelle l'« eurocommunisme », et il reprend notamment les formulations des textes diffusés après le coup de force du général Jaruzelski en Polo-
Sezione POT
Regola-Campitelli il y a des fleurs pour tout le monde:
« L'alternative démocratique représente le cadre dans lequel une force comme le
Parti social-démocrate (PSDI) peut mieux redéfinir son propre rôle comme l'une des composantes d'un alignement de gauche, alors que des positions comme celles du
Parti républicain (PRI) et même du Parti libéral (PLI) ont l'occasion de réaffirmer, indépendamment du fait qu'ils soient au gouvernement ou dans l'opposition, l'originalité et la spécificité de leur contribution au développement de la démocratie italienne. »
En ce qui concerne la partie économique du texte, on retrouve le hiatus habituel entre une analyse qui insiste sur la profondeur et l'universalité de la crise (en citant même un passage célèbre de Karl
Marx) et les solutions proposées. Celles-ci, non seulement sont conçues dans le cadre des mécanismes d'accumulation capitalistes, mais elles ne prévoient pas non plus des mesures réformistes comparables celles - pourtant timorées - qu'a introduites en France le gouvernement Mitterrand-Mauroy. Le projet avancé est celui d'une « économie mixte » assez classique, par ailleurs sans aucun élargissement du secteur étatique. Il vaut tout de même la peine de souligner que le texte s'aligne sur l'offensive « anti-égalitaire » lancée depuis quelques années par le patronat italien et les partis bourgeois, et qui tend à revenir sur des conquêtes arrachées par la
1. Cf. Livio Maitan, « Les rapports du PCI avec l'Union soviétique », Inprecor numéro
121, du 22 mars 1982.
dont les auteurs demandaient la publica- de la stratégie réformiste-gradualiste n'est ouvrière dans la période 1969En rejoignant les rangs des défenseurs de la « professionnalité » (à savoir des qualifications professionnelles, tamment des cadres et des responsables) et en condamnant le « nivellement » des les rédacteurs du texte oublient tout simplement que le but de la campagne des patrons et du gouvernement est différenciations, donc des conflits d'intérêts, entre la classe ouvrière et d'autres couches laborieuses, entre ouvriers et techniciens et, en dernière analyse, au sein de la classe ouvrière elle-même. Ils semblent ignorer que le résultat d'une telle politique serait inévitablement de rendre plus difficile une mobilisation unitaire de tous les travailleurs, et à plus forte raison l'unité entre la ouvrière et les autres couches susceptibles d'être mobilisées dans des luttes anticapitalistes.
Quant au thème des réformes politiques - qui revient périodiquement dans la polémique entre les partis en Italie et auquel le PSI semble particulièrement intéressé -, le PCI veut apparaître encore une fois comme le défenseur numéro un de la Constitution républicaine de 1947, et donc du parlementarisme bourgeois. Concrètement, il se limite à proposer de nouveau la suppression de la deuxième
DU NOUVEAU DANS LE
FONCTIONNEMENT DU PARTI ?
Le dernier chapitre du texte traite du « renouveau » et du « développement » du parti. La nécessité d'adapter les struetures du parti aux besoins de son intégration aux différents niveaux de la démocratie parlementaire bourgeoise est soulignée, sans doute plus explicitement que dans d'autres documents. Un passage est particulièrement significatif en la matiè re : « Le lien de masse implique aussi une capacité plus élevée des organisations et des militants communistes d'intervenir et de jouer un rôle dans le réseau d'appareils, de structures publiques et sociales où s'expriment aujourd'hui et exercent leur influence les compétences spécifiques, et sont gérées et concrétisées d'innombrables décisions publiques. Cela signifie que nos organisations doivent intensifier la lutte pour une démocratisation profonde des appareils publics et sociaux et s'efforcer de travailler pour des projets qui soient l'aboutissement d'une multiplicité d'objectifs, de forces, de compéten-
Pour ce qui est du fonctionnement du parti, le texte maintient les arguments traditionnels: opposition à la formation de groupes, de tendances ou de fractions. Mais, en même temps, il évoque « le problème des termes nouveaux dans lesquels se pose le rapport entre démocratie et unité ». Car c'est justement sur ce terrain que quelque chose de nouveau s'est produit.
En effet, pour la première fois, la décision a été prise de publier non seulement le texte adopté par le Comité central, mais aussi les amendements rejetés
D'après les informations fournies par la presse, les amendements ont été assez des membres du groupe dirigeant - comme Giorgio Napolitano et Pietro Ingrao - en ont présentés. Un amendement de Pietro Ingrao n'a été battu que de justesse (de 5 voix selon certains journaux). Il concernait la structure et le fonctionnement du parti. L'auteur n'en a pas demandé la publication. Giorgio Napolitano n'a pas non plus voulu faire connaître ses positions spécifiques. Cela indique — soit dit en passant - que les membres du groupe dirigeant préfèrent toujours régler leurs différends entre eux sans faire appel aux militants du parti.
Ainsi, l'Unità n'a-t-elle eu à publier que deux amendements présentés par Antonio Cappelloni (qui, de même que Donchia, s'est abstenu lors du vote du texte), et cinq par Armando Cossutta (qui a été le seul à voter contre).
Les amendements d'Antonio Cappelloni sont assez peu significatifs. Ils vont, en tout cas, dans le sens du rejet des jugements sur l'URSS et sur l'« épuisement » du rôle de la révolution d'Octobre avancés par le groupe dirigeant après le coup de force du général Jaruzelski.
Les amendements d'Armando sutta - qui vont en gros dans le même sens — sont plus amples et plus argumentés. La différenciation par rapport au texte majoritaire n'est pas pour autant plus marquée. Par exemple, l'amendement numéro 2 souligne les acquis de l'URSS et des « autres pays socialistes » et répète sommairement les arguments désormais traditionnels du PCI sur les « retards », les « erreurs, notamment sur le terrain de la démocratie et des libertés personnelles, mais aussi sur le plan économique ». Le sens de l'amendement se résume, en réalité, comme suit : « Nous estimons qu'il existe les conditions et les énergies pour redonner vigueur, dans ces sociétés, à la force propulsive issue de la révolution d'Octobre. » Sur la Pologne, la différence réside dans le caractère plus timoré de la critique des « erreurs incontestables » du Parti ouvrier unifié polonais (POUP).
Le quatrième amendement reprend l'idée — esquissée dans le texte lui-même - du rôle de contrepoids joué par PURSS. D'après rôle reste « fondamental » : « Les résultats de développement et de puissance atteints en dehors du cadre du capitalisme, précise-t-il, font de l'URSS un obstacle insurmontable face à tout projet de restauration et de domination mondiale du capitalisme. » Mais, pour le reste, il prône - de même que la majorité — « un retour nécessaire, urgent, à la politique de détente, à une entente entre les USA et l'URSS », aussi bien qu'« une relance des prérogatives et des fonctions de l'Organisation des Nations unies (ONU) ».
Finalement, le premier et le cinquiè me amendements dénoncent l'impasse à laquelle a abouti la politique du PCI, même sous l'angle du maintien des conquêtes démocratiques. Mais ils ne proposent aucune solution alternative; l'ensemble pas remise en question. Cela se reflète aussi dans la terminologie qui est utilisée. Armando Cossutta parle, en effet, non de renversement, mais de fuoruscita (sortie dehors) du capitalisme, sans préciser un tant soit peu comment cette fuoruscita pourrait se produire.
D'après des informations encore sommaires sur la première phase du débat, il semble que l'opposition d'Armando Cossutta rencontre un certain écho dans des secteurs de base du parti. Mais, pour l'instant, cette opposition ne représente pas une menace réelle pour le groupe dirigeant, dont Enrico Berlinguer reste le principal porte-parole. La situation ne pourrait changer que si Armando Cossutta et ses amis avaient le courage de tirer un bilan critique et autocritique beaucoup plus systématique d'une orientation qu'ils ont partagée eux-mêmes pendant une longue période, et s'ils s'efforçaient d'esquisser une alternative d'ensemble, en évitant d'apparaître aux yeux des militants comme des gens avant tout engagés dans un combat d'arrière garde et quelque peu nostalgiques du stalinisme.
Livio MAITAN 4 janvier 1982. P.S. : Au même moment où il menait sa bataille au Comité central, Armando Cossutta publiait un livre intitulé la Déchirure, qui ne fait que confirmer la pauvreté extrême de ses élaborations. On y trouve, entre autres, des passages de justification du stalinisme, des pages sur la Pologne où il n'y a aucune critique du général Jaruzelski, des jugements fondamentalement hostiles au syndicat Solidarité, et, en revanche, assez favorables à l'Eglise ; une appréciation de la crise afghane qui fait porter toute la responsabilité de la situation sur l'ancien Premier ministre Hafizullah Amin (sur la base d'articles de l'hebdomadaire du PCF, France Nouvelle; une caractérisation des pays « socialistes » comme sociétés où il existerait un « égalitarisme imparfait » (on appréciera l'euphémisme) ; une apologie de la République populaire du Congo-Brazzaville, ete. Le livre confirme en outre qu'Armando Cossutta continue à partager toute une série de conceptions stratégiques du groupe dirigeant de son parti, par exemple en ce qui concerne le rôle de l'Europe occidentale, son mouvement ouvrier et l'approche réformiste-gradualiste. Il synthétise sa conception du rapport que son parti devrait avoir avec l'URSS en faisant appel à l'autorité de l'ancien dirigeant, Luigi Longo, mort en 1980, qui lui aurait dit un jour: « Dissentiment, oui, rupture, jamais ! »
L. M. 10 janvier 1983. 2. Actuellement, il y a en Italie deux Chambres qui jouissent quasiment des mêmes pouvoirs. Elles ne se différencient que partiellement par leur système d'élection et la différence d'âge de leurs électeurs (18 ans pour la Chambre des députés, 25 ans pour le Sénat).