GARDEZ ESPOiR ! Le Pape en Amérique
L'allianc
et du g
'EST dans une région agitée par la montée des luttes révolutionnaires que le Pape Jean-Paul II s'est rendu au début du mois de mars. Il n'est donc pas étonnant que son discours ait été bien moins populiste qu'il ne le fut lors de son dernier voyage en Amérique latine en 1980. Cette fois-ci, le grand émissaire du Vatican s'est concentré principalement sur la dénonciation de la lutte armée comme recours pour les masses populaires face aux dictatures locales, sur la réaffirmation de l'unité de l'Eglise en guise d'avertissement aux petits prêtres tentés par une participation aux combats anti-impérialistes des peuples de la région - « Restez en profonde communion avec vos évêques », leur dira-t-il au Honduras —, et sur un appui diplomatique plus ou moins explicite aux solutions proposées par l'impérialisme et les dictatures centro-américaines.
D'emblée, au Costa Rica, le Pape affirma que la solution aux problèmes de la misère devait être trouvée « sans recours à la violence ou aux systèmes collectivistes, qui ne sont pas moins oppressifs pour la dignité de l'homme que l'économie capitaliste pure ». A Panama, quelques jours plus tard, il mettait en garde la population rurale d'Amérique latine en proclamant : « Ne suivez pas ceux qui sont intéressés à ce que vous preniez les armes de la haine et de la lutte. Ce n'est pas la voie de l'Eglise. » Pourtant, en rendant visite aux dictateurs Rios Montt du Guatémala et « Bébé » Doc d'Haïti, au major d'Aubuisson, actuel président de l'Assemblée salvadorienne et responsable de l'assassinat de Mgr. Romero en 1980, le Pape a clairement illustré la voie choisie par la hiérarchie de l'Eglise en Amérique centrale. Et c'est d'ailleurs à peine s'il trouva les mots pour exprimer sa « profonde tristesse » devant l'assassinat, juste avant son arrivée au Guatémala, de six jeunes gens accusés d'appartenir à la guérilla, et dont le Vatican avait réclamé la grâce.
Dans le sillage de la visite papale s'est donc profilée la stratégie diplomatique
NESS
BATI centrale e du sabre oupillon de l'impérialisme américain. Le 4 mars, à San Francisco, Ronald Reagan annonçait son intention d'augmenter le nombre des conseillers US au Salvador et d'élargir les limitations, déjà largement fictives, de la participation US aux combats contre la guérilla du FMLN au Salvador. Dans les jours qui suivirent, les dictatures centro-américaines profitèrent de la présence complice du Pape pour annoncer, qui des élections pour la fin de l'année, comme le président Alvaro Magana du Salvador, qui, la promulgation de lois permettant « une ouverture politique » dans le cas du général guatémaltèque Rios Montt.
Les représentants des oligarchies locales n'eurent donc qu'à se féliciter de la visite pontificale, qu'ils ont analysée comme une aide précieuse dans leur entreprise de musellement des masses pauvres de leurs pays. Rios Montt la compara même à « de l'eau fraîche pour un assoiffé ». En l'occurrence, c'était là plutôt de l'eau fraîche pour un assoiffé de ... sang ! L'impérialisme US, lui aussi, ne pourra que se féliciter de ce périple. Si le Pape a parlé de dialogue au Salvador, c'est à la manière de Washington, en en excluant le FMLN-FDR. Car, pour Jean-Paul II, le dialogue est « difficile et stérile lorsque l'une des parties se réclame d'idéologies qui font de la lutte le moteur de l'histoire ». Et même s'il est allé, en dehors du parcours officiel de sa visite, se recueillir sur la tombe de Mgr. Romero, un représentant de la hiérarchie catholique salvadorienne a confirmé que le pouvoir ecclésiastique avait interdit la reproduc tion à San Salvador d'une affiche représentant Jean-Paul Il et Mgr. Romero.
Mais c'est en fait au Nicaragua que la visite papale fut la plus instructive, dans un pays ou les masses populaires, bien qu'engagées dans un processus révolutionnaire, sont encore profondément attachées à la religion catholique. Ainsi, cette visite représentait la possibilité pour les forces contre-révolutionnaires, dont l'un des porte-parole n'est autre que l'archevêque de Managua, Miguel Obando y Bravo, de profiter de la situation.
Le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) a consciemment joué le jeu de la plus grande participation populaire au rassemblement lors de la visite du Pape. Des centaines de milliers de personnes étaient présentes surla place du 19-Juillet, à Managua, le 4 mars. Et les pressions multiples du Vatican se sont exercées sans succès pour contraindre les cinq prêtres qui sont membres du gouvernement de reconstruction nationale à abandonner leur ministère ou, à tout le moins, à être absents lors de la visite papale.
De plus, dès l'accueil du Pape à l'aéroport, le commandant Daniel Ortega, au nom du gouvernement, lui souhaitait la bienvenue en lui rappelant quelques vérités, et notamment qu'il était reçu « par un peuple héroïque, martyrisé mais heureux, qui, après de longues années de souffrance et de guerre, qui ont provoqué la mort de 50 000 frères et sœurs, a entrepris de profondes transformations morales et sociales. Vous arrivez dans notre pays au moment ou nous commençons juste à reconstruire la nation qui a été pillée et diffamée par des exploiteurs qui n'ont dans les cœurs qu'égoïsme et ambition sans limites ». Daniel Ortega ajouta aussi que le Pape visitait une région touchée par « la soif de justice », une région dans laquelle « le Salvador est un pays qui lutte durement pour de meilleures conditions d'existence et, qu'aujourd'hui comme hier, ce sont les Etats-Unis qui interviennent de plus en plus en défense d'une cause injuste et perdue ».
Aussi, le discours évangélique général de Jean-Paul II ne parviendra-t-il pas à satisfaire l'assistance réunie sur la place du 19-Juillet, qui attendait du représentant du Vatican qu'il s'engage fermement sur la question des droits de l'homme et dénonce les agressions impérialistes contre le Nicaragua. Aussi, au fur et à mesure qu'avançait le discours du Pape, des voix, puis des cris s'élevèrent massivement pour proclamer : « Nous voulons la paix ! », « Pouvoir populaire ! » ou encore « Entre christianisme et révolution, il n'y a pas de contradiction ! » Les cris de « Vive le Pape ! », qui étaient surtout lancés par des groupes organisées par la hiérarchie catholique locale, seront done bientôt recouverts par la voix du peuple nicaraguayen. A tel point que, s'interrompant, le Pape a dû rajouter à son discours une phrase qui n'était pas prévue, et affirmer : « L'Eglise est la première à vouloir aussi la paix ». Cette visite du Pape fut donc une sérieuse leçon de choses pour les masses nicaraguayennes déçues par l'attitude de Jean-PaulII. La papauté prendra ombrage et Radio-Vatican accusera, quelques jours plus tard, les sandinistes d'avoir essayé de tirer un « capital politique » de la visite papale, tandis que Jean-Paul II présentera la mobilisation des masses nicaraguayennes sur la place du 19-Juillet comme étant « à la limite d'une profanation organisée de la liturgie eucharistique ». A quand l'excommunication du peuple nicaraguayen ?
Vincent KERMEL Paris, 20 mars 1983.