Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DANEMARK

La longue grève des dockers

Inprecor n° 146, 28 mars 1983 · p. 25-26 · 1 183 mots

Syndicalisme

La longue grève des dockers En septembre 1982, le gouvernement de droite de Moul Schlüter s'installait au pouvoir à la suite d'un retournement d'alliances parlementaires par lequel le gouvernement minoritaire social-démocrate de Anker Jorgensen passait les rênes du pouvoir à deux partis bourgeois pour qu'ils appliquent une politique d'austérité. Dès le début, il fut évident que les sociaux-démocrates ne feraient rien contre ce gouvernement. En effet, s'ils avaient mis toutes leurs forces derrière les mobilisations ouvrières qui s'étaient déclenchées en octobre 1982, ils auraient pu contraindre le gouvernement à convoquer des élections anticipées qu'ils auraient eu toutes les chances de remporter. Par ailleurs, les sociaux-démocrates n'ont laissé planer aucun doute sur leur passivité concernant la question du déploiement des missiles nucléaires au Danemark. Lors d'un vote qui eut lieu le 7 décembre 1982 au Parlement, face à une motion ré clamant l'arrêt du soutien à l'OTAN, ils ont proposé une formulation plus confuse qui fut appuyée par tous les partis bourgeois et empêcha de mettre le gouvernement de droite en minorité sur cette question.

Mais c'est lors des actions de protestation sociale contre la politique du nouveau gouvernement que le caractère réformiste de l'orientation des formations ouvrières majoritaires est apparu le plus clairement. La politique gouvernementale en matière sociale a consisté à attaquer le niveau de vie des travailleurs et à réduire la couverture sociale, notamment en qui ne sont employés que sur une base temporaire, ne travaillent que deux à trois jours par semaine, touchant le reste du temps une indemnité de chômage. L'une des toutes premières décisions gouvernementales aura été de réduire cette indemnité de 20 %, ce qui représente une importante perte annuelle de salaire. D'autres mesures de ce genre visent aussi les travailleurs du bâtiment et les marins-pêcheurs. De même, les travailleurs mis en chômage technique à cause des intempé. ries ne recevront aucune indemnité pendant les trois premiers jours d'arrêt de travail. Il y a déjà 30 000 chômeurs dans le pays, ce qui représente 12 % de la population active. L'annonce de ces premières mesures d'austérité a provoqué l'un des plus puissants mouvements de protestation qu'ait connu le pays depuis longtemps. Le 8 octobre 1982, 50 000 personnes se sont massées devant le Parlement et, le 13 octobre, les manifestations convoquées dans l'ensemble du pays ont rassemblé quelque 120 000 personnes, dont 80 000 dans la capitale, Copenhague. Pour un pays d'un peu plus de 5 millions d'habitants, ces manifestations sont gigantesques. Ce mouvement de protestation a commencé de façon spontanée au niveau de la base. Les grandes organisations politiques et syndicales des travailleurs ne l'ont nullement encouragé. Les syndicats et les groupes de délégués d'atelier ont organisé les mobilisations en dehors des heures de travail, refusant ainsi d'utiliser l'arme de la grève. Après cela, les actions ont diminué d'intensité. La dernière manifestation importante à Copenhague ne réunissait plus que 30 000 personnes, le 25 octobre 1982.

La grève des dockers qui s'est dé. clenchée ensuite, à la fin de l'année 1982, a néanmoins constitué le prolongement et l'approfondissement de cette vague de protestation. Les six semaines de cette lutte ont mis en lumière, d'une façon assez spectaculaire, la confrontation de classes en cours au Danemark. Une illustration en est l'utilisation massive des forces de répression et de briseurs de grève contre les travailleurs, ce qui aurait été impensable dans ce pays avant l'approfondissement de la crise économique capitaliste. Un travailleur a même été tué, écrasé par un camion devant une barricade sur les docks de Hirtshals, une ville à la pointe nord de la partie continentale du Danemark, près du port d'Aalborg, l'un des principaux foyers de grève. Des milliers de travailleurs de toute la région ont défilé derrière la dépouille mortelle de ce travailleur. Cette action répressive n'a pas été isolée. Les policiers ont lancé des attaques tous azimuts contre les mobilisations ouvrières, y compris en utilisant des

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chiens policiers. Lors de la manifestation d'Aalborg, le 21 janvier, en soutient avec le combat des dockers, les policiers ont même sorti leurs pistolets, avant de reculer devant les travailleurs. Un groupe de 70 policiers est venu de Copenhague à Norresundsby pour assurer la protection des briseurs de grève. Dans les chantiers navals B et W de Copenhague, l'emploi des forces de répression et des « jaunes » a conduit les autres travailleurs des chantiers à entamer une grève de solidarité avec les dockers.

Mais ces actions de solidarité n'ont pas été reprises en charge et généralisées par les directions syndicales. Ainsi, les délégués d'atelier de la section de construction mécanique des chantiers navals B et W de Copenhague ont empêché les travailleurs de cette entreprise d'apporter leur soutien à ceux qui avaient été lockoutés par la direction des chantiers pour s'être solidarisés avec les dockers en grève. Cet épisode illustre à la fois la force et la faiblesse de cette lutte des dockers. leur résolution à se battre, ils ont obtenu le soutien souvent spontané de groupes de travailleurs et de chômeurs. Mais ces actions sont restées peu organisées à l'échelle nationale. Car, si les délégués d'atelier constituent une de représentants ouvriers plus proches des travailleurs et plus militants que l'appareil syndical lui-même, l'organisation nationale de ces délégués reste dominée par le Parti communiste (PC), dont la politique est globalement suiviste vis-à-vis de la direction social-démocrate. Ainsi, l'organisation des délégués d'atelier de la section de construction de moteurs des chantiers navais B et W de Copenhague, qui s'est opposée aux actions de solidarité avec les travailleurs des chantiers navals, est dominée

L'autre force politique principale au sein du mouvement des délégués d'atelier est le Parti socialiste populaire (SF), sorte de précurseur de l'eurocommunisme. En fait, PC et SF travaillent presque en symbiose. Plus populaire au socié à la répression en Europe de l'Est, le SF est apparu comme la principale alternative électorale à la social-démocratie. Mais il ne s'inquiète guère d'organiser ses électeurs dans le mouvement syndical et abandonne en quelque sorte ce travail au Parti communiste qui, en retour, compte sur le SF pour ses opérations parlementaires. Aussi, partis ouvriers n'ont-ils rien fait au niveau parlementaire pour soutenir la grève des dockers.

De son côté, la Confédération nationale du travail (LO), contrôlée par la social-démocratie, a eu une attitude ouvertement hostile à la grève. Le président de centrale syndicale a même déclaré qu'il fallait adopter des décisions rendant plus facile l'expulsion du syndicat groupes qui « n'écoutent pas les conseils » de leurs dirigeants syndicaux. Ainsi, malgré le soutien fourni par la base et par nombre de délégués d'atelier dans l'ensemble du pays, une solidarité organisée à l'échelle nationale a fait défaut, pour permettre aux dockers de battre le gouverne.

ment dans une lutte qui représentait un affrontement direct avec sa politique d'austérité. Finalement, la direction du syndicat des dockers a mis fin à la grève le 14 février dernier, sans pour autant obtenir la moindre concession de la part du gouvernement et du patronat. Toutefois, malgré son issue, la grève des dockers a représenté une première expérience importante de la capacité de la classe ouvrière à lutter contre la politique d'austérité du gouvernement.

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