Inprecor 1974–2004

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EDITORIAL

Halte à l'agression contre le Nicaragua !

· Inprecor n° 147, 11 avril 1983 · p. 3-4 · 1 605 mots

Nicaragua Amérique centrale El Salvador États-Unis

Halte à l'agression impérialiste contre le Nicaragua

L ton de intervention américaine en Amérique centrale, E début de l'année 1983 a été marqué par une accentua-

/ Les responsables de l'administration Reagan n'en font d'ailleurs pas entièrement mystère et multiplient les mises en garde à l'égard du Nicaragua et des combattants du Front Farabundo Marti de libération nationale du Salvador (FMLN).

Alors que le secrétaire d'Etat américain à la Défense, CasWeinberger, accuse les guérillas centro-américaines et PURSS de vouloir « attaquer les Etats-Unis par le sud », Ronald Reagan proclame que le « Salvador est plus proche du Texas que le Texas du Massachusetts (1) ». La célèbre théorie des « dominos » a été ouvertement remise à l'honneur dans l'argumentation impérialiste, lorsque Ronald Reagan a expliqué que « si le Salvador tombait, le Costa Rica, le Honduras, le Panama, tous ces pays suivraient (2) ».

Mais l'agressivité impérialiste ne s'est pas réduite à des proclamations d'intention. Depuis le début de l'année, on note une accélération des préparatifs contre-révolutionnaires de l'impérialisme dans la région. En février se sont ainsi succédées trois grandes manœuvres militaires mettant en action des milliers d'hommes de troupe de différents pays latino-américains aux côtés des forces des USA. Ce furent tout d'abord les manœuvres américano-honduriennes « Grand pin », pendant lesquelles 4 000 soldats honduriens, 1600 militaires américains et des membres de la garde nationale de Porto Rico se sont employés, à quelques dizaines de kilomètres seulement de la frontière avec le Nicaragua, à repousser l'agression fictive du Honduras par une « armée rouge ». Au Costa Rica, ce sont les manœuvres pudiqement dénommées « opération de contrôle et de sécurité nationale », longtemps tenues secrètes par le gouvernement de ce pays. Enfin, dans la zone du canal de Panama avait lieu un entraînement militaire sous le nom évocateur de « Kindle Liberty 83 », que l'on peut traduire par la formule : „ Ranimer la liberté. »

L'INVASION DES « CONTRAS» C'est donc à juste titre que le ministre des Affaires étrangères du Nicaragua, Victor Hugo Tinoco, accusait les EtatsUnis devant les Nations-Unies d'être déterminés « à détruire la révolution sandiniste ». Plus précisément, et dès la mi-janvier, le directeur général de la sécurité du Nicaragua, le commandant Lenin Cerna Juarez, annonçait que « les ex-gardes somozistes planifient une agression à grande échelle pour la prochaine Semaine sainte (3)».

C'est à cette tentative d'invasion du Nicaragua que l'on assiste depuis quelques semaines. Environ 2 000 « contras » (contre-révolutionnaires) se sont infiltrés au Nicaragua à partir de leurs bases au Honduras (lire p. 28, le reportage de Managua). Après plusieurs jours de combats, le commandant sandiniste Hugo Torres Jimenez a affirmé que la situation était « pratiquement contrôlée » dans le nord du pays (4). La modeste aviation nicaraguayenne vient même de réussir un « coup extraordinaire » en bombardant une piste aérienne des somozistes à la frontière hondurienne. Grâce à cette opération, a précisé le ministre de l'Intérieur Tomas Borge, « les actions des éléments infiltrés et leur approvisionnement à partir du Honduras se trouvent sérieusement entravés (5) ».

Cependant, on peut déjà qualifier cette tentative d'invasion des « contras » comme la plus importante agression contre-révolutionnaire du Nicaragua depuis la chute de la dictature d'Anastasio Somoza en juillet 1979. Il ne fait aucun doute

EDITORIAL FSLN que la planification et l'appui logistique multiforme de cette opération militaire d'envergure est à mettre au compte des experts américains. L'hebdomadaire américain Time, du 4 avril dernier, a d'ailleurs dévoilé les modalités suivant lesquelles les consignes des agents de la CIA basés au Honduras parviennent jusqu'à l'état-major militaire réactionnaire du Front démocratique du Nicaragua (FDN) (voir encart). Le grand ordonnateur de ce travail est l'ambassadeur américain au Honduras, John D. Negroponte.

Cela vient d'etre encore confirmé par le témoignage d'un informateur hondurien « étroitement lié aux militaires honduriens et aux représentants diplomatiques et militaires US à Tegucigalpa », publié par l'International Herald Tribune du 4 avril. Cet informateur, qui reconnaît que « l'objectif réel » des opérations contre le Nicaragua « est de renverser » les sandinistes, précise que l'aide US aux « contras » comprend des fournitures d'informations recueillies par les vols de reconnaissance effectués par une vingtaine de pilotes américains au-dessus du Nicaragua dans le cadre de l'opération nommée « Royal Duke », l'entraînement et l'armement de ces groupes, et l'équipement de commandos d'hommes-grenouilles entraînés par des argentins pour des actions de sabotage sur les côtes du Nicaragua.

Comme l'affirme le commandant sandiniste Tomas Borge, « plus personne ne peut maintenant cacher que ces forces somozistes proviennent du Honduras et qu'elles sont financées par la CIA (6) ». C'est aussi l'avis de certains congressistes américains, parmi lesquels le député démocrate Michael Bar-, nes a récemment déclaré que « la CIA a un plan, approuvé nécessairement par Reagan, pour déstabiliser les sandinistes au Nicaragua. (...) Vous voulez que je vous dise à quoi tout cela me fait penser ? A une réédition ratée du coup de 1954 contre Arbenz au Guatemala, où la CIA avait armé une guérilla téléguidée depuis Washington. Cette fois, au lieu d'affaiblir les sandinistes, ils vont arriver à l'effet inverse : ce sera une version moderne de la "Baie des Cochons" (7) ».

LA TACTIQUE IMPÉRIALISTE

La détermination américaine à renverser le cours de la révolution en Amérique centrale ne peut donc faire de doute. Pour autant, la stratégie américaine d'agression est progressive. Comme l'a défini le ministre de la Défense nicaraguayen, Hum-

1. Inforpress Centroamericana, Ciudad Guatemala, 24 mars 1983.

2. Time, 14 mars 1983.

3. Inforpress Centroamericana, Ciudad Guatemala, 27 janvier 1983.

4. Agence Nueva Nicaragua (ANN), Paris, 22 mars 1983.

5. Le Monde, Paris, 31 mars 1983.

6. ANN. Paris, 22 mars 1983.

7. Le Matin, Paris, 30 mars 1983.

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berto Ortega Saavedra, elle prévoit plusieurs étapes. « La première, celle que nous vivons actuellement, est constituée par les attaques de gardes somozistes. La seconde sera une intervention plus directe de l'armée hondurienne en coordination avec celle du Guatemala et du Salvador. Et la dernière sera l'introduction d'éléments américains de combat sur les fronts de guerre (8). »

La tactique actuelle est analysée comme suit par Ortega : « Les gardes somozistes cantonnés au Honduras ont un projet clair : armer quelque 10 000 hommes et les maintenir en permanence le long de la frontière pour nous harceler et user notre processus révolutionnaire. Ils savent bien qu'ils ne peuvent prendre le pouvoir et ils attaquent surtout les centres de production, les villages, la population civile. (9) » C'est au cours d'une de ces opérations qu'un coopérant français, le médecin Pierre Grosjean, a été assassiné par les « contras », près de Matagalpa, le 26 mars dernier.

Dans le cadre de l'étape actuelle de l'intervention impérialiste en Amérique centrale, l'infiitration des 2 000 « contras » représente néanmoins un pallier supplémentaire d'une escalade impérialiste qui n'est pas encore parvenue à son terme. L'objectif de ces actions est double : faire pression sur la révolution sandiniste pour obtenir l'isolement de la lutte révolutionnaire du FMLN au Salvador, et déstabiliser le Nicaragua dans la perspective d'actions plus importantes aux objectifs encore plus ambitieux. Le premier aspect de cette tactique s'ajoute à la mise en place, au Salvador, d'un programme de « pacification rurale » destiné à repousser la guérilla hors des zones d'intérêt économique qu'elle menace - notamment dans les provinces de San Vicente et d'Usulutan —, pour ensuite appliquer une tactique de défense renforcée de ces régions à la veille des élections prévues pour la fin de l'année.

Il s'agit aussi de renforcer l'étau autour de la révolution nicaraguayenne, comme en témoigne, entre autres, l'apparition de camps d'entraînement contre-révolutionnaires au Costa Rica, à la frontière sud du Nicaragua. Mais, plus généralement, c'est à travers le coût social que représente cette situation de guerre larvée que l'impérialisme essaye de pénaliser la volonté d'indépendance du peuple nicaraguayen. Ainsi, le commandant Ortega reconnait qu'il « est indiscutable que cette situation affecte les programmes de reconstruction du pays. (...) Nous essayons cependant, poursuit-il, de compenser l'investissement en terme de défense par l'accomplissement d'un minimum des programmes économiques et sociaux que nous avons fixés. » Ainsi, « si nous construisons une unité ou une route militaire, nous essayons que l'électricité, le téléphone, le réseau d'égoûts servent aussi bien à des fins militaires que pour la population civile des alentours. Et, vice versa, si un projet de développement économique est mené à bien dans une région, nous nous efforçons de faire que cette infrastructure serve aussi les besoins militaires. Il n'y a pas de séparation entre les tâches de défense et les nécessités du peuple. Cela nous permet, en premier lieu, d'économiser le maximum sur les dépenses militaires inévitables et, deuxièmement, de constituer un seul système de defense facilement maniable en cas de guerre. (10) »

Devant l'ampleur atteinte par l'escalade impérialiste et les multiples préparatifs du passage de l'intervention US à un cran encore supérieur — comme, par exemple, l'installation d'une station radar au sud de Tegucigalpa pouvant couvrir toute la region →, nous devons, sans attendre, repondre par une aug mentation de la capacite de mobilisation du mouvement de solidarité internationale avec le Nicaragua et la révolution centroaméricaine.

Face aux agressions des « contras », le peuple du Nicararan ! » (« Ils ne passeront pas ! »). Sachons lui montrer que gua se bat pour défendre sa révolution aux cris de : « No pasadans ce combat, il n'est pas seul.

Vincent KERMEL 1 avril 1983

8. Frente Mundial, bulletin du Front mondial de solidarité avec le peuple salvadorien, Mexico, numéro 5, janvier-février 1983.

9. Idem.

10. Idem.

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