Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ENVIRONNEMENT

Les leçons du crime de Seveso

· Inprecor n° 148, 25 avril 1983 · p. 20-24 · 5 112 mots

Écologie Italie France

Les leçons du crime de Seveso de dioxine souligne les responsabilités d'un système tout entier

ENVIRONNEMENT

N juillet 1976, dans une petite ville proche de Milan, en

- Italie, l'explosion d'un réacteur chimique d'une entrepri-

• se appartenant au trust suisse Hoffmann-La Roche entrainait la dissémination d'un nuage contenant un produit extremement toxique, la dioxine, sur une superficie de plusieurs centaines d'hectares. Depuis quelques semaines, I'« accident » de Seveso — résultat de l'imprévoyance et de l'appât du gain de l'industrie capitaliste - revient en force dans l'actualité.

A la suite des recherches du mouvement écologique Green

Peace et des révélations de la revue Science et vie, il apparait qu'un accord entre le trust helvetique et une compagnie trançaise, la société provencale d'élimination des déchets chimi-

(Spelidec), ait chargé cette dernière d'évacuer les déchets de Seveso hors d'Italie. Passé devant notaire et en présence des autorités italiennes, cet accord maintenait secrète la destination finale de ces déchets.

C'est ainsi que, le 12 septembre dernier, un camion de la société Spelidec chargé de 41 fûts contenant 2,5 tonnes de résidus chimiques, dont 300 grammes de dioxine, entrait en

France et faisait enregistrer son chargement à la douane sous le label fantaisiste de « résidus solides et déchets industriels contenant des produits aromatiques chlorés »

Alfredo MORABIA

Après six années d'enquête, le juge d'instruction A. de Lilla a rendu son verdict : les dirigeants suisses d'ICMESA (Industrie Chimiche Meda Società per Azioni) sont déclarés responsables par négligence de l'explosion du réacteur chimique qui libéra, le 10 juillet 1976, un nuage toxique contenant de la dioxine sur la région de Seveso, située à 20 kilomètres au nord de Milan. Il s'agit de H. von Zwehl

(responsable de Givaudan, société contrôlée par l'un des tous premiers producteurs de produits pharmaceutiques mondiaux, le trust helvétique Hoffmann-La Roche), de Joerg Anton Sambeth (directeur technique du groupe La Roche), de Fritz Moeri

(dirigeant du groupe La Roche), de Guy

Waldvogel (président d'ICMESA). Tous les responsables italiens ont été acquittés, à l'exception du responsable de l'atelier concerné, G. Radice, assassiné au cours de l'enquête par les Brigades rouges.

En réalité, l'affaire avait été réglée dans les coulisses, avant la fin de l'instruction, entre les autorités italiennes et le trust Hoffmann-La Roche. Contre versement d'une somme quasi-symbolique de

103,5 milliards de lires (environ 500 millions de francs français) par le trust suisse, l'affaire devait être « classée ». Or, les questions essentielles, elles, ne peuvent pas être classées.

Quelle quantité exacte de dioxine le réacteur de l'atelier B. a-t-il libéré ? Deux kilos, selon les autorités italiennes, 130 kilos, selon F. D. Lee (1), professeur de

Le débat sur la localisation des déchets chets de lors, leur trace a été perdue. dans l'« accident » (Le Monde du 31 chimie à l'Université de Londres, spécialiste de la dioxine. Hoffmann-La Roche n'a jamais voulu révéler l'ampleur exacte de la catastrophe. On ne saura d'ailleurs probablement jamais la vérité, puisque les déchets toxiques d'ICMESA ont quitté l'Italie le 10 septembre 1982, selon les informations officielles.

Que fera-t-on de ces déchets toxiques ? La dioxine est un composé extrêmement stable, qui se forme à haute température, et qu'il semble impossible de détruire totalement, même à des chaleurs de 800 à 1000 degrés C. Il faut donc les stocker dans des containers énormes, du fait de l'épaisseur des parois, ou dans des « poubelles » à déchets radioactifs. Quel pays a accepté de réceptionner le chargedioxine? Les journaux italiens ont parlé de la Suisse (La Repubblica du 15 octobre 1982), de l'Allemagne de l'Est ou de la Yougoslavie (idem, 5 novembre 1982), ou encore de Kassel en République fédérale allemande (Panorama, 8 novembre 1982), au coût de 170 marks par kilogramme de déchets contaminés. Des écologistes français, enfin, prétendent que le gouvernement italien a demandé l'International Organisation (IMO, Organisation scientifique, agréée par les organismes internationaux concernés, pour envisager l'immersion des résidus toxiques dans l'océan Atlantique, dans des fûts spéciaux, à plus de 1 000 mètres de profondeur. Il faudrait dans ce cas, selon le gouvernement italien, « plusieurs centaines mars 1983). Entreposés quelques jours dans un hangar de

Saint-Quentin, au nord de la France, les fûts contenant les dé-

Seveso étaient dédouanés le 17 septembre. Depuis

Le véritable complot du silence qui cache le lieu de destination finale des déchets toxiques n'a laissé échapper, pour l'instant, qu'une seule information : « Ni sous la mer, ni en

Italie qui n'en voulait pas, ni en Suisse, qui n'a pas les décharges appropriées. » (Le Matin du 30 mars 1983). En France, les mouvements écologistes et la population de Saint-Quentin ne veulent pas se contenter des réponses quelque peu rapides de

Huguette Bouchardeau, secrétaire d'Etat à l'environnement dans le nouveau cabinet de Pierre Mauroy et dirigeante du

Parti socialiste unifié (PSU). Pour l'instant, le propriétaire de la

Spelidec a été écroué et une enquête judiciaire a été ouverte en

France et en République fédérale d'Allemagne.

Alors que les gouvernements des pays capitalistes européens se trouvent tous impliqués, à des degrés divers, dans cette vaste conspiration du silence, il semble judicieux de rappeler l'ampleur des responsabilités du système capitaliste lui-même de Seveso.

d'années avant que les doubles fûts puissent commencer a relâcher leur contenu

La véritable loi du silence appliquée par le trust La Roche sur ses activités criminelles empêche d'évaluer à leur juste ampleur les conséquences de la catastrophe sur la santé de la population contaminée et sur la santé de la population qui est menacée par l'entreposage des déchets. Tout a été fait pour brouiller les pistes et banaliser le désastre. Le danger reste entier. Les leçons de Seveso sont donc un terrible réquisitoire contre la production capitaliste de substances to-

L'ARME DU CRIME ET LE DÉLIT

L'explosion du réacteur d'ICMESA déversa dans l'atmosphère de la région de

Seveso une quantité inconnue de dioxine

(2,3,7, 8 - tétrachlorodibenzopara-dioxine ou TCDD). Le TCDD est l'un des produits chimiques les plus toxiques. Il se forme spontanément comme produit secondaire lors de la synthèse industrielle du 2,4,5trichlorophénol (2,4,5-TCP). Il est possible de limiter la contamination du TCP par le TCDD, mais non de l'éliminer.

cherchant à réduire au maximum la contamination, d'autant plus que le TCP est

1. D. F. Lee, The aftermath of the industrial incident on 10 th. July 1976 at the ICMESA

Chemical Works at Seveso, Milano, Italy. Rapport établi à la suite d'une visite destinée à une information technique, les 28-31 juillet 1976,

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le produit de départ de toute une gamme de composés, tel l'hexachlorophène, un bactéricide largement utilisé dans la confection de cosmétiques (savon, shampooing, déodorants, pâte dentifrice).

Le TCP est le précurseur industriel des acides trichloro- et dichlorophénoxyacétiques, 2,4,5-T et 2,4-D utilisés comme herbicides et défoliants dans l'agriculture. Mais ces deux produits ont surtout attiré l'attention des milieux militaires. Leur production a connu un boom aux EtatsUnis au cours des années 1960, en raison des commandes militaires liées au programme de guerre chimique au Vietnam. A la fin des opérations de défoliation me. nées dans le Sud-Est asiatique, la production du TCP est revenue au niveau des années 1940. L'utilisation du 2,4,5-T et du 2,4-D a, depuis, été limitée sur le territoire nord-américain à cause de la teneur en dioxine de ces produits. En raison de la haute toxicité du résidu de dioxine, la production du TCP est interdite aux Etats-Unis et très strictement contrôlée dans les pays capitalistes avancés où il est encore produit. C'est d'ailleurs l'un des enjeux des débats actuels sur le « bilan de Seveso » : les milieux industriels intéressés veulent banaliser les conséquences de la catastrophe pour obtenir une reprise de la production de TCP aux Etats-Unis.

La dioxine est également un polluant insidieux dont les effets chroniques sur l'organisme humain sont encore mal connus. Il imprègne le terrain, est charrié par les cours d'eau et s'intègre dans la chaine alimentaire. Il s'est avéré être extrêmement destructeur pour la faune des lacs et des forets, ainsi que pour le bétail. Il s'accumule dans l'organisme, en particulier dans le foie, siège de la détoxication. Ses effets violents ont pu être étudiés, tant sur la population vietnamienne que sur les combattants américains (Vietnam's Veterans), mais également au cours des nombreux « accidents » industriels qui ont précédé celui de Seveso.

Le nuage toxique qui s'est répandu sur la région de Seveso a marqué pour la population le début d'un drame qui n'est pas encore achevé. Déplacement de la population la plus exposée, confusion dans les polémiques scientifiques et politiques sur les dangers potentiels, conseils médicaux préconisant des avortements théraobscurantistes de l'Eglise, tout cela a eu un effet psychologique désastreux sur une population dépassée par ces « débats », population pour l'essentiel composée de salariés récemment issus de l'agriculture, de petits propriétaires et d'artisans. Les décès en masse d'animaux intoxiqués et l'éruption aiguë de maladies de la peau (la chloracné) ont encore accentué le climat d'apocalypse.

BILAN DES CONSÉQUENCES

CLINIQUES ET BIOLOGIQUES Quel bilan épidémiologique peut-on tirer après six ans d'enquêtes et de travaux sanitaires ?

Les conséquences cliniques et biologiques de l'« accident » de Seveso pourraient, a priori, être considérées comme légères. Elles se manifestent sous la forme de maladies de la peau plus ou moins réversibles (chloracné, brûlures) et d'une augmentation du nombre des fausses couches. Les statistiques concernant l'augmentation des malformations congénitales sont ininterprétables. De même, il faut rappeler que l'intervention des épidémiologues a été tardive (une année après la catastrophe) et que les équipes sanitaires sont probablement passées à côté des made l'intoxication (perturbations hépatiques, sexuelles, psychologiques, immunologiques, de la composition du sang, etc.)

Il est impossible, cependant, de présager quelles peuvent être les manifestations à long terme de la dioxine. Pour cela, une longue période d'observation est nécessaire. Ainsi, à Hiroshima, l'augmentation de l'apparition de tumeurs s'est quinze ans après l'explosion de la bombe atomique, mises à part les leucémies, qui ont connu un pic de frécinq ans après l'explosion. Vietnam on constate, aujourd'hui encoaugmentation significative cancers, en particulier leucémies et hépatocarcinomes (cancer primitif du foie) et syndromes génétiques (altérations chromosomiques, malformations congénitales multiples). Mais la façon déplorable dont a été menée l'enquête épidémiologique permet d'affirmer, dès aujourd'hui, que l'interprétation des résultats statistiques concernant la variation de fréquence des maladies a-spécifiques (pouvant avoir d'autres causes que la dioxine) sera extrêmement difficile.

Peut-on cependant conclure, comme le fait la tres « autorisée » revue médicale britannique The Lancet, qu'« actuellement. cinq ans après l'accident. la chloracné semble avoir été le seul signe cliniso (2) » ? Une telle affirmation est abusive et ne peut convenir qu'à ceux qui, comme le trust Hoffmann-La Roche, tentent par tous les moyens de classer l'affai-

A Seveso après l'a accident » de juillet 1976. (DR) re. Premièrement, si les dégâts observables n'ont pas été plus graves, cela est dû à une sorte de « chance » dans le malheur. On pouvait en effet s'attendre à pire, et le pessimisme qui régnait juste après la catastrophe le montre bien. Deuxièmement, on ne sait toujours pas quelle quantité précise de dioxine a été répandue, et ce fait laisse suspecter qu'elle a été importante. Troisiêmement, on ne peut exclure que la catastrophe de Seveso ne donne lieu, outre les effets mineurs à court terme, à des effets graves à long terme (augmentation de la fréquence des cancers). Enfin, la réduction du problème à l'analyse de dégâts physiques quantifiables est une façon de passer à côté du vé. ritable problème, soulevé par Giovanni Tognoni : « Si, aujourd'hui, dans un en-droit quelconque du monde, un autre Seveso se produisait, que saurions-nous de nouveau, de plus élaboré, de plus utile pour prévoir, planifier, évaluer ? (3) »

En d'autres termes, quelles mesures préventives devraient être prises et quelle intervention sanitaire devrait être organisée, du point de vue de la défense du milieu et de la santé de la population ? Que faire pour qu'un nouveau Seveso ait le moins de probabilités de se produire et, le cas échéant, pour que ses conséquences soient réduites au minimum ? Comment

2. « Seveso after five years », The Lancet. p. 731-732, 1981. Selon la revue italienne Sapere, numéro 848, juin-août 1982, l'éditorial de la revue anglaise a été fortement influencé, sinon rédigé par Hoffmann-La Roche. Elle confronte cet éditorial à un article de G. Reggiani, directeur de la recherche clinique chez Hoffmann-La Roche, dont de nombreuses phrases sont repri-

De plus, Sapere publie un de lettres entre la rédaction de Lancet et un groupe de médecins italiens, parmi lesquels le professeur Santi, ayant directement participé aux opérations de Seveso, et réfutant le contenu de l'éditorial de la revue anglaise. La publiée par la revue, mais

3. Gianni Tognoni, « La scienza risponde Seveso ». Sapere, numéro 848, juin-aout 1982, p. 5-12.

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utiliser l'expérience actuelle pour se doter de moyens préventifs plus efficaces ?

Ce sont essentiellement ces questions qui, six ans après la catastrophe, restent sans réponse. Si davantage de travaux de recherche sur les animaux ont été entrepris depuis 1976, ils n'ont cependant rien appris de nouveau. Tout au plus ont-ils confirmé certains éléments, tels que la carcinogénicité (qui provoque le cancer) de la dioxine lors d'exposition chronique. Sur la prévention ou la réduction de la toxicité après l'intoxication de l'organisme humain, nous n'avons rien appris. Cela n'est pas fortuit. C'est précisément à ce niveau que passe la ligne de démarcation entre ceux pour qui Seveso fut un accident de parcours d'un mode de production auquel on ne peut en aucun cas porter atteinte, et ceux pour qui la santé des doit être considérée comme une préoccupation primordiale sur laquelle on ne peut pas transiger, ce qui nécessitransformer l'organisation de la production, d'abolir la propriété privée des moyens de production et l'appropria-i tion privée des profits, sources d'irratioéconomique et de catastrophes écologiques.

RESPONSABLES ET COMPLICES

«Il ne s'est pas agi d'un accident mais d'un délit. Date : 10 juillet 1976. Lieu : Seveso et les autres communes de la Brianza. Coupables : ICMESA, de Meda. Mandant: Hoffmann-La Roche, Bâle. Complices : gouvernants et adminis(central, régional, local). Arme : organisation scientifique de production toxique. Crime : lésions et dégâts de diverses nature et gravité. Victimes: travailleurs, population, milieu. (...) Si ce qui est arrivé le 10 juillet 1976 à ICMESA avait été imprévisible, ou si cela avait été prévisible étant impossible à prévenir et hautement improbable, l'alibi de l'accident aurait encore pu être invoqué. Mais Manifestation anti-nucléaire en Italie. (DR)

EA CENTR

TM1 si l'événement était probable, prévisible et possible à prévenir, comme cela a pu être vérifié, l'alibi tombe donc et le délit est découvert », voilà ce qu'écrivait Giulio quelques semaines après le Les responsabilités de Hoffmann-La Roche, via la société Givaudan, via la société ICMESA, sont considérables. Des risques ont été pris en pleine connaissance de cause pour augmenter la productivité de l'entreprise et réduire les coûts de pro-

Le schéma de production du 2,4,5-TCP tel que l'avait adapté ICMESA rendait possibles de fortes fluctuations de température, par ailleurs difficilement mesure à disposition. Ce procédé de fabrication augmentait la contamination en dioxine du produit final, ainsi que les risques d'une explosion provoquée par une réaction exothermique incontrôlable (5). C'est ce qui s'est produit. La pression est montée jusqu'au point critique, déclenchant l'ouverture de la valve de sécurité, et la dioxine s'est répandue dans l'at-

La catastrophe de Seveso est un produit de la négligence et du cynisme du trust helvétique. Des précédents du même type permettaient à Hoffmann-La Roche d'être parfaitement renseigné sur les risques que faisait courir ICMESA aux tra-

Seveso : « En 1957, Boehringer Company informa les autres producteurs qui utilisaient la méthode à haute température pour la production de TCP des risques annexes et des moyens de les éviter avec succès. (...) A Seveso, en Italie, il ne fait aucun doute que la firme suisse fut pleinement consciente des risques potentiels de la production de TCP. Malgré cela, le procédé adopté comportait clairement des risques. La meilleure preuve en est le fait que la value de sécurité s'ouvrait directement sur l'extérieur, ce qui constituait une grossière négligenpour l'installation d'ICMESA est un autre indice de la logique criminelle de la production capitaliste. ICMESA se trouvait dans une région à haute densité démographique, c'est-à-dire exactement là ou devrait être interdite toute production dangereuse pour la collectivité, une fois établi qu'elle est indispensable, alors que dans le cas contraire, elle devrait être interdite. Mais du point de vue de la firme, la région lombarde présentait l'avantage d'offrir un réseau dense de routes et de voies ferrées, et surtout d'être bien reliée aux deux princid'approvisionnement en matières premières et de destination des produits finis : Milan et Genève. Il s'agissait, enfin, d'une classe ouvrière relativement jeune, peu organisée, présentant une faible résistance à l'exploitation.

ICMESA-Givaudan-Hoffmann-La Roche ont poussé le cynisme jusqu'au point nier les risques de contamination en dioxine pendant sept jours après l'explosion, période durant laquelle l'entreprise a continué à fonctionner. Entretemps, des animaux étaient morts et des enfants avaient été hospitalisés. Il fallut que les ouvriers se mettent en grève pour exiger des explications pour que la direction de l'usine confirme la « possibilité »

L'accusation est done de la plus extrême gravité : il s'agit d'un crime contre toute une population. Le risque en a été pris consciemment. Le trust helvétique n'a eu à affronter que l'attitude hésitante, timorée ou franchement complice de l'Etat bourgeois italien. La production de la substance toxique, interdite par un article de loi équivoque, depuis 1970 au su des autorités. ICMESA tés locales, au sujet du système d'évacuation des déchets. Après la catastrophe, les mesures prises par le gouvernement ont été inefficaces et tardives. Hoffmann-La

La bénéficié, bénéficie, de complicités à de très hauts niveaux, mais c'est surtout la nature de l'Etat et de la législation italienne, extrêmement favorables à l'entreprise privée et aux multinationales, qui ont été ses appuis les plus sûrs. La transaction financière finalement réalisée entre le gouvernement italien et la firme helvétique s'est bornée à faire payer à cette dernière une partie des dégâts matériels : 103,5 milliards de lires (environ 500 millions de francs français). Les torts moraux occasionnés aux populations déplacées et traumatisées par une catastrophe que l'on pouvait éviter n'ont nullement été pris en considération.

Selon un magistrat italien, l'accord doit être considéré comme un « moindre mal », car la législation italienne est très

4. Giulio A. Maccaro, « Seveso, un crimine di pace », Sapere, numéro 796, novembredécembre 1976, p. 4-9.

5. « Groupe de prévention et d'hygiène de l'environnement » du comité d'usine de Montedison de Castellanza. B. Mazza, V. Scatturin, « ICMESA, come e perché ». Sapere, numéro 796, novembre-décembre 1976, p. 10-36.

6. B. Holmstedt, « Prolegomena to Seveso », Arch. Toxicol, 44, p. 211-230, 1980.

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été établie au départ sur le critère des les carences furent les plus lourdes de favorable aux sociétés affiliées à de grosses multinationales. Il était ainsi « difficile » d'étendre la responsabilité de la société ICMESA, dont le capital s'élève à environ un milliard de lires (environ 5 millions de francs français) aux sociétés qui en sont actionnaires, à savoir Givaudan et Hoffmann-La Roche. Cette dernière n'a même pas remboursé les 120 milliards de lires dépensés par le gouvernement italien, alors que son chiffre d'affaires annuel s'estime en milliers de milliards de lires (7).

RIPOSTE CAPITALISTE

A UNE CATASTROPHE ÉCOLOGIQUE

De l'avis des participants, même critiques, aux opérations sanitaires de Seveso, les structures scientifiques et sanitaires se sont montrées d'une efficacité indiscutable pour analyser le problème, faire une synthèse des connaissances scientifiques sur la dioxine, établir le bilan des ressources sanitaires disponibles et définir les points principaux où aurait dû s'exercer la surveillance épidémiologique. Il ne s'agissait-là que de la phase la plus aiguë, celle de la première semaine qui suivit la catastrophe.

A partir de là les choses se gâtent. Les insuffisances du système sanitaire et épidémiologique vont s'accumuler. En confrontant ce qui a été fait à ce qui aurait dû être fait, on s'aperçoit que l'organisation du système de la santé publique n'a pas été du tout à la hauteur de la situation. Si la contamination avait été plus grande, les dégâts auraient pu être considérables. Le hasard, si l'on ose dire, a été favorable à la population de Seveso.

Les premières mesures qui ont été prises rapidement sont les suivantes : évacuation de la population de la zone A (la plus contaminée) ; ouverture de services ambulatoires de dermatologie et de médegénérale ; établissement d'un programme d'examens sanguins de masse (sans cependant avoir établi auparavant quelle était leur fonction) ; formation de trois commissions techniques (analytique, vétérinaire et épidémiologique) ; détermination, grâce à de gros moyens financiers, de la quantité de dioxine présente sur les terrains présumés contaminés, dans les habitations et les édifices publies des zones suspectées de la Brianza. Sur trois points essentiels, ce programme s'est révélé insuffisant.

La détermination du territoire contaminé s'est faite sur le critère de la présence de la dioxine dans le terrain. Le choix des zones où les prélèvements furent faits découlait de critères peu rigoureux : on a trouvé de la dioxine là où les autorités ont voulu en trouver, et il était difficile de la rechercher en dehors des zones choisies. Or, lors de la détermination cartographique des zones contaminées, on a pu constater que si l'on prenait pour critère la répartition des maladies de la peau chez l'homme ou la mortalité animale, la zone infestée était plus vaste que celle qui avait prélèvements de terrain (8).

Les opérations de prise en charge sanitaire ont été faites dans un tel contexte de panique, de polémiques scientifiques incompréhensibles pour la population, d'hystérie réactionnaire contre la pratique des avortements thérapeutiques motivés par les risques de malformations congénitales, que les chocs psychologiques infligés à la population contrebalancent les effets potentiellement bénéfiques des opérations sanitaires. A ceci se sont ajoutés d'autres obstacles d'ordre administratif en raison des frictions qui se sont produites entre les structures sanitaires locelles qui avaient été « importées » pour l'occasion des universités milanaises. La méfiance de la population s'est portée aussi bien sur les « savants » venus de l'extérieur pour fermer l'entreprise et évacuer les gens que sur les médecins locaux qui n'ont jamais été sérieusement intégrés dans les projets de surveilépidémiologique (9). gouvernement italien a refusé une véritacollaboration sanitaires vietnamiennes, qui ont l'expérience d'un pays sur lequel ont déversés 500 kg de dioxine. Ce furent des médecins progressistes qui prirent contact avec le professeur Ton That Tung.

C'est sur le plan épidémiologique que conséquences à tous les niveaux. Commencé avec un an de retard, le programme est passé à côté de certains effets de l'explosion qui ont pu être de brève durée, passer inaperçus ou ne pas être déclarés par la population. L'évaluation épidémiologique des informations fournies par les statistiques courantes (mortalité, natalité, malformations et maladies infectieuses, relevés hospitaliers, ete.) et celle des résultats des examens de laboratoire de toxicologie, de même que le bilan de la carcinogénèse (cancers) ou de la tératogénèse (malformations congénitales) attribuables à la dioxine ont été sérieusement hypothéqués.

Les examens sont également peu fiables : ils ont été mis sur ordinateur en vrac, sans plan d'interprétation sens donner, par exemple, à l'augmentation des décès par leucémie et cirrhose hépatique à Seveso, Meda et Desio durant les années 1976, 1977 et 1978 ? La dioxine est-elle directement en cause, ou s'agirait-il d'une interprétation artificielle des données ? Une telle confusion fait le jeu du trust Hoffmann-La Roche et facilite une banalisation de la situation, qui n'a pas la transparence que les travailleurs et la population sont en droit d'exiger.

Cette transparence a également fait défaut sur le plan de l'information. Mis à part l'admirable travail effectué par le « Comité technique et scientifique populaire », par le « Groupe de prévention et d'hygiène de l'environnement » du conseil d'usine de Montedison à Castellanza, et par des professionnels progressistes, la population n'a été considérée que comme un simple objet des opérations épidémiologiques alors qu'elle était la première concernée. Cela explique en bonne partie le désintérêt rapidement manifesté pour les enquêtes suivies. Or, sans participation massive des intéressés, les observations épidémiologiques sont d'une fiabilité

Au cours d'un débat (publié dans le numéro de la revue Sapere de 1982 plusieurs fois cité dans cet article), les personnes ayant participé activement aux opérations sanitaires depuis 1976 ont souligné les carences épidémiologiques, l'absence de personnel qualifié, l'inadéquation des connaissances cliniques aux besoins épidémiologiques et préventifs, la non prise en considération de propositions provenant des travailleurs (voir encadré).

Ces critiques nous permettent d'indiquer ce qui aurait pu et dû être fait pour tirer le maximum d'enseignements de Seveso et garantir à la population une protection optimale de sa santé à la suite de

Une stratégie efficace aurait dû reposer :

7. R. Canosa, « La transazione ». Sapere, numéro 848, juin-août 1982, p. 110-115. Ne sont pas concernés par l'accord les dégâts futurs actuellement indéterminables tels que les

8. C. Dilworth et V. Scatturin, « Mappatura dell'inquinamento da diossina nel desastro di Seveso ». Sapere, numéro 848, juin-août 1982, p. 75-80.

9. F. Berrino. « TCDD, mortalità e incidenza dei tumori ». Sapere, numéro 848, juin-août 1982, p. 38-47.

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-sur une détermination précise de l'exposition de chaque citoyen. Les zones suspectes auraient du être déterminées non pas en fonction de présence de dioxine dans le terrain, mais en prenant « zéro » pour seuil d'exposition, ce qui pertout phénomène épidémiologique nouveau - tels qu'atteintes de la peau, mortalité animale, dégâts sur la végétation, plaintes de la population -, comme potentiellement attribu-

- sur l'établissement de paramètres qualitatifs, la connaissance précise de la quantité de dioxine libérée par l'explosion, et le recensement permettant de cataloguer les degrés d'exposition et de les confronter aux autres données statisti-

- sur l'établissement de statistiques de mortalité et de maladie avant et après le désastre. Ces informations pourraient êtres fournies par un système sanitaire de

- sur une information systématique et accessible à la population, pour permettre sa participation active aux enquêtes épidémiologiques.

POUR PRÉVENIR

UN NOUVEAU SEVESO S'il se produisait un nouveau Seveso dans un pays impérialiste, la riposte des institutions bourgeoises ne serait certainement pas beaucoup plus efficace qu'elle ne l'a été en Italie. N'oublions pas que les militaires se passionnent pour ce genre de catastrophes, où ils observent en miniature les effets de la guerre chimique ou nucléaire qu'ils simulent d'habitude sur des ordinateurs (war games, jeux de guerre). Une enquête épidémiologique après un accident nucléaire leur apporte

NOp

ENERGIE SOCIETE

NUCLEAIRE POLICIERE

ANONI

de précieuses informations sur l'efficacité de leurs modèles théoriques. Des experts de l'OTAN sont d'ailleurs immédiatement arrivés sur les lieux après l'explosion du réacteur d'ICMESA.

La prévention des catastrophes et le contrôle de leurs conséquences se préparent à l'avance. Nulle part nous ne voyons les responsables des institutions s'affairer dans ce sens. Au contraire la prévention sanitaire est la victime privilégiée des programmes d'austérité sociale. Il n'y a done rien à attendre d'« en haut ». Les mesures à prendre impliquent l'organisation d'un système sanitaire qualitativement différent de celui que nous connaissons, un système fondé sur la défense intransigeante des besoins de la population.

Une véritable prévention des catastrophes doit s'articuler sur trois niveaux :

— le contrôle ouvrier sur la production. Le cas de Seveso le prouve de manière éclatante. Un contrôle ouvrier sur la production aurait permis d'éviter les négligences de la direction, de lutter contre les adaptations dangereuses des procédés de production qui, en visant à réduire les coûts de production et à augmenter la productivité, font s'accroître temps les risques. Le travail effectué après l'explosion par le « Groupe de prévention et d'hygiène de l'environnement », en quelques semaines, qui a disséqué le compte des tâches précises effectuées par les travailleurs, est à ce propos exemplaire. Il doit être largement diffusé, car il constitue un modèle du genre. Il montre comment il a été possible, avec l'aide de spécialistes se mettant à disposition des travailleurs, de mettre en évidence le mé. canisme à l'origine de l'explosion et, par là-même, les responsabilités de la direction. Un travail analogue préventif aurait permis d'éviter l'explosion.

—la création d'un centre d'observation épidémiologique interdisciplinaire, régional, permanent, tirant ses informations de centres sanitaires décentralisés, sous le contrôle de la population qui en est l'usager. Un tel centre d'observation devrait centraliser et synthétiser l'information, stimuler les enquêtes épidémiologiques et les interventions préventives. Il serait aussi un instrument d'information pour les travailleurs et la population, favorisant le contrôle ouvrier et l'autogestion des unités sanitaires. Il serait peu coûteux et hautement efficient comparé, par exemple, aux sommes colossales qui ont été nécessaires, dans le cas précis de Seveso, pour déterminer la présence de dioxine dans le terrain, sans pour autant circonscrire avec précision la zone contaminée, et à la façon aberrante dont les examens de sang et d'urine ont été effectués et stockés sur ordinateur. Un tel centre d'observation aurait permis une rapide mise en évidence des modifications intervenues dans les paramètres représentant l'état de santé de la population avant la catastrophe.

REEL na

LE NUTI ERICE

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T'ENFER!

Manifestation anti-nucléaire en France. (DR)

- un système unique de santé est la condition indispensable pour éviter les cafouillages, les superpositions administratives, le manque de coordination, les chicanes bureaucratiques, les manipulations dans le prélèvement, l'accumulation et l'interprétation des données. Ceci sans te. nir compte des avantages généraux qui seraient liés la suppression du secteur privé qui concerne la recherche et les Le contrôle ouvrier, le centre d'observation épidémiologique régional et l'autogestion des centres sanitaires locaux constitueraient les éléments inséparables d'une véritable prévention. Ils permettent une utilisation appropriée des connaissances scientifiques, et, surtout de les relier à l'intervention préventive, qui n'est efficace que si elle s'appuie sur la participation active de la population. La dissociation de la théorie et de la pratique sanitaire est, en effet, la cause majeure de l'inefficacité de la médecine capitaliste. Elle ne peut être dépassée que si la population salariée, d'objet de la médecine en devient le sujet actif et conscient, contrôlant son orientation et intervenant dans sa pratique. Un tel système sanitaire, fondé sur la prévention, le dépistage précoce des maladies, et la garantie de traitements appropriés en cas de maladie ou d'invalidité, exige un haut degré de démocratie di-

La banalisation des effets observés à la suite de la catastrophe de Seveso est un danger pour toutes les populations. Seule l'industrie privée y trouve un intérêt immédiat, car elle peut ainsi poursuivre la recherche de son profit égoïste. Comme dans d'autres domaines, les leçons de Seveso réclament une solution ouvrière. La préservation à long terme de la santé des travailleurs est partie intégrante du combat contre le système capitaliste exploiteur et pour une démocratie socialiste.

6 février 1983.

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