Les Kurdes irakiens face à la guerre au Proche-Orient
Interview d'un représentant de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK)
villes et opérer dans le Sud jusqu'à Erbil, fait 197 morts. Les autorités sont interve-
ES Kurdes forment environ un tiers de la population de
L'irak ls son ne des frontene es regions modereuses
• du nord, qui ont des frontières communes avec l'Iran, la
Turquie et la Syrie. Le territoire kurde s'étend d'un côté et de l'autre de ces frontières, et les nationalistes kurdes ont toujours entretenu des relations étroites et suivies avec les Kurdes d'Iran. Les Kurdes d'Irak ont gagné une série de droits importants lors de la montée de la révolution nationale irakienne au cours des années 1960 et ont joué un rôle significatif en tant qu'alliés politiques de la gauche. Le glissement à droite du régime irakien a donc coïncidé avec le développement des attaques contre les libertés des Kurdes.
Une série d'offensives gouvernementales a mené à une défaite décisive des forces kurdes d'Irak en 1975. Néanmoins, le régime a été incapable d'écraser la résistance kurde de façon durable et elle a, depuis, relevé la tête, bien que ce processus ait été très lent jusqu'à ces dernières années. L'alliance tissée entre le dirigeant kurde d'Irak Mustapha Barzani et le chah d'Iran, alors en conflit ouvert avec le régime de Bagdad, a joué un rôle capital dans la défaite des Kurdes.
Lorsque le chah entrevit une possibilité de passer un accord avec Bagdad, il ferma brusquement la frontière et cessa toute aide, laissant Barzani dans une situation désespérée face au régime irakien. Ironie de l'histoire, cette trahison des Kurdes par le chah se trouve être à l'origine de l'accord frontalier de 1975 entre l'Irak et l'Iran, qui a servi de prétexte à l'offensive irakienne en 1980. Bagdad avait, en effet, remercié le chah en lui concédant une portion de territoire le long de la frontière, territoire que Saddam Hussein cherche à récupérer depuis la chute du chah.
Raimund LOEW : - Quel a été l'impact de la guerre entre l'Irak et l'Iran sur la lutte des Kurdes en Irak ?
Omar SHEIKHMOUS : Les dommages infligés à l'économie irakienne ont été très importants.
L'inflation a atteint
300 %, et le gouvernement a réduit les salaires d'un cinquième. Nous connaissons depuis peu une pénurie réelle de certains produits de consommation courante et nous avons l'impression que Bagdad est en train d'organiser un blocus économique contre le Kurdistan.
Tous les Arabes et tous les Kurdes de sexe masculin nés entre 1936 et 1965 ont été appelés sous les drapeaux, mais un grand nombre d'entre eux ont déserté.
Nous estimons que, depuis le début de la guerre, 65 000 Arabes et 35 000 Kurdes ont déserté, et la plupart d'entre eux sont allés se cacher dans leurs villages natals.
— Qu'en est-il de la situation militai-
- Le gouvernement a dû retirer quatre des six divisions stationnées au Kurdistan. Nous avons done maintenant une plus grande liberté de mouvement. Nous avons pu accroître notre activité dans les des Pahlavi. aventureuse carrière, de Sulaymâniyya. En novembre 1982, nous avons affronté l'armée irakienne dans les montagnes d'Hamrin dans la partie sud du Kurdistan. Les 24 et 25 décembre, nous avons soutenu une bataille de plus de huit heures, au cours de laquelle nous avons saisi deux tanks et fait 30 prisonniers. Même la milice du Baas, c'est-à-dire cette armée du peuple que la population appelle l'Armée anti-populaire, a dû être en grande partie déplacée vers les régions du centre et du sud. Par suite de ces déplacements, mais aussi par crainte de nos attaques, les forces paramilitaires au Kurdistan irakien sont passées de 17 000 à
- Quel effet a eu la réduction de la pression militaire sur le mouvement de
- Au printemps et à l'été derniers on a assisté à une vague de manifestations dans presque toutes les villes du Kurdistan. Elle a commencé le 24 avril 1982 dans la petite ville de Qaladidza, où 4 000 personnes ont manifesté pour célébrer l'anniversaire d'un bombardement de la ville en 1974 par les Irakiens, qui avait
IRAK
Mustapha Barzani est mort en exil en Iran après la chute
Ses fils ont pris la direction des forces qui lui sont restées fidèles. Il faut dire que les Barzani proviennent d'une famille traditionnelle de chefs. Au cours de longue et sa
Mustapha s'était allié aussi bien avec l'Union soviétique qu'avec le chah ou les Etats-Unis. La défaite de 1975 a jeté le discrédit sur les Barzani, tant en Irak qu' en
Iran (où la défense des nationalistes kurdes fut sacrifiée au nom de l'alliance avec le chah). Dans la résistance, le rôle des forces dirigées par son rival Jelal Talebani s'accrut alors de façon considérable. L'Union patriotique du Kurdistan (UPK), dirigée par Talebani, a condamné l'alliance de Barzani avec le chah et l'impérialisme américain et a cherché, quant à elle, une alliance avec les forces de gauche anti-impérialistes.
Malgré la défaite de 1975 et la revanche du régime de Bagdad contre le peuple kurde, celui-ci n'a pas perdu tout ses droits. Il existe encore des publications légales en kurde, ainsi que différentes associations culturelles kurdes, ce qui n'a jamais été autorisé en Iran ou en Turquie. Le Kurdistan irakien est, de loin, la région kurde la plus développée et la plus riche, tant d'un point de vue économique que culturel. C'est là que se trouvent les principaux puits de pétrole irakiens et la ville
Omar Sheikhmous, membre du Bureau politique de l'Union patriotique du Kurdistan, la principale organisation de résistance dans le Kurdistan irakien, a accordé l'interview qui suit à Raimund Loew, en décembre dernier à Vienne. Elle a été publiée dans la revue Die Linke, organe de la section autrichienne de la IVe Internationale, du 12 janvier 1983.
nues et ont tué sept personnes, dont deux femmes. Durant l'été, les manifestations se sont étendues aux villes de Sulaymâniyya, Penjdwieu, Halabja, Koja, Salahadin, Kirkük et Erbil.
Les forces armées du régime ont tué
37 personnes et il y a eu de nombreuses arrestations, en particulier parmi les lycéens, force motrice de la mobilisation.
Depuis, on est sans nouvelles de plusieurs centaines de jeunes filles et de jeunes gens.
- Quelle est la situation dans la partie arabe de l'Irak ?
- Jusqu'ici, le régime a réussi contrôler la situation par la répression et la terreur. La plupart des groupes d'opposition irakiens étaient trop faibles pour mobiliser les masses, et la répression a été vraiment sauvage. Le 13 juillet, il y a eu une tentative d'assassinat contre Saddam
Hussein à Dujdail. Le régime a aussitôt complètement rasé la ville. Le nombre des victimes s'est élevé à 150 personnes, et le reste de la population a été déporté ou emprisonné. Mais si la situation économique s'aggrave, même ces méthodes perdront de leur efficacité.
- Pourquoi l'opposition - Kurdes, Parti communiste stalinien et Chiites -n'a-t-elle pas été capable de présenter une alternative crédible au régime de Saddam Hussein ?
- Notre politique vise à unifier toutes les forces d'opposition dans un large front national. Il existe actuellement deux fronts importants. Le premier, le Front national patriotique démocratique, regroupe l'Union patriotique du Kurdistan, le Parti démocratique du peuple kurde, le Parti Baas de gauche, le Mouvement socialiste arabe, le Parti socialiste irakien, l'Organisation démocratique des Turkmènes en Irak, l'Armée populaire d'Irak et différentes personnalités indépendantes. L'autre front regroupe le Parti communiste irakien, le Parti démocratique kurde (PDK) d'Irak, dirigé par les fils de Barzani, et le Parti socialiste kurde. C'est le Front national-démocratique.
Le clivage réside dans le fait que nous - l'Union patriotique du Kurdistan - refusons de travailler avec le PDK des fils de Barzani tant qu'il n'acceptera pas de condamner ses liens antérieurs avec la CIA et les attaques qu'il a menées contre nos peshmergas (combattants kurdes, littéralement: «Ceux qui affrontent la mort ») à la fin des années 1970.
Il serait difficile de travailler avec les groupes islamiques, car ils refusent tout contact avec des organisations marxistes et socialistes et n'ont pas une orientation démocratique. En outre, ils n'entendent pas accorder leurs droits nationaux aux Kurdes.
L'été dernier, tous les groupes d'opposition non-islamiques et les organisations kurdes ont publié une déclaration dans laquelle ils se disaient opposés à une république islamique et affirmaient lutter pour une république démocratique.
- Quel type d'opérations politiques et militaires l'Union patriotique du Kurdistan a-t-elle pu mener au cours de la dernière période ?
- J'ai déjà parlé des manifestations. Militairement, nous essayons toujours de frapper le régime à ses points faibles. Ainsi, quand la guerre avec l'Iran a débuté, nous poursuivions les forces paramilitaires du Baas et les collaborateurs kurdes. Maintenant, nous concentrons nos forces sur les petites bases militaires afin d'étendre la zone libérée.
Nous contrôlons totalement un tiers du Kurdistan d'Irak et nous menons des actions régulières dans les deux-tiers du territoire. Pour la première fois nous avons été capables de mettre sur pied des bases stables et de les défendre. Dans la campagne, nous avons des centres administratifs et des hôpitaux. Nous n'avons pas encore été capables de commencer à construire des écoles, parce que ces territoires ne sont pas encore totalement libéFamille de réfugiés kurdes à la frontière irano-irakienne. (DR)
- Quelle est la situation dans les villes ?
- Nous contrôlons la plupart des voies de communication entre les villes. Dans les villes elles-mêmes, nos organisations clandestines se sont renforcées. Avant la guerre, nous menions à peu près une opération par mois dans la plupart d'entre elles. Aujourd'hui, il faudrait plutôt parler d'une par jour. En mars 1979, nous avons installé notre radio, la Voix de émet toujours, une heure par jour, et on l'écoute ouvertement, même dans les cafés. Le nombre de nos peshmergas est passé de 4 500 à 8 000 et, si nous disposions de moyens matériels suffisants, en moins d'un mois nous pourrions en organiser
- Au début de la guerre, la majorité des forces révolutionnaires de la région ont soutenu l'Iran contre l'Irak. Y a-t-il eu récemment des changements à ce propos ?
- L'Union patriotique du Kurdistan ne s'est pas rangée du côté de l'Iran. Mais nous avons condamné la guerre comme une agression du régime de Saddam Hussein contre l'Iran, tout en soulignant qu'elle était menée par deux gouvernements qui agissaient contre les intérêts du peuple. Si la guerre était finie, les révolutionnaires, en Iran comme en Irak, seraient dans de meilleures conditions pour libérer leurs pays.
— D'un autre côté, depuis le début de la guerre, la pression sur l'opposition s'est allégée en Irak, la plupart des prisonniers politiques ont été libérés et la défaite militaire pourrait entraîner la chute du régime. La poursuite de la guerre, qui a renforcé l'autorité de Khomeini en Iran, représente donc une menace mortelle pour Saddam Hussein.
- C'est vrai. Plus la guerre se prolongera, plus sa situation risque d'empirer. Mais jusqu'ici, le régime a pu utiliser la menace d'une invasion iranienne pour consolider sa position. Même s'il existe de nombreuses forces au sein de l'armée qui aimeraient se débarrasser de Saddam Hussein, la menace d'une invasion iranienne est suffisante pour ranimer des sentiments patriotiques.
- La guerre Iran-Irak, tout comme l'invasion du Liban par Israël, a montré que les frontières dans cette région ne sont plus immuables. Quelle conclusion en tirez-vous pour la cause kurde ?
— Pour nous, il est clair que l'impérialisme américain est en train d'organiser une contre-offensive internationale afin de reconquérir l'influence qu'il a perdue au cours la période récente. Nous avons tiré deux leçons des expériences libanaise et palestinienne : premièrement, que nous ne pouvons compter que sur nous-même ; deuxièmement, que nous devons nous préparer à faire face à une attaque d'envergure contre les forces progressistes kurdes. Nous pensons qu'après les Palestiniens, nous serons la deuxième cible de la contre-offensive impérialiste.
Des bruits courent sur la volonté des Américains d'installer des bases pour leur Force de déploiement rapide dans l'est de la Turquie. Il y a toujours une forte concentration de troupes turques aux frontiè res syrienne et irakienne, et les porte-parole du gouvernement ture ont déclaré à plusieurs reprises qu'en cas d'invasion de PIrak par l'Iran, ils étaient prêts, avec l'aide américaine, à occuper la région de Mossoul dans le Kurdistan irakien, ainsi que les champs de pétrole. De toute évidence, cela compliquerait notre situation. Mais, d'un autre côté, les Kurdes ne vont pas, bien sûr, défendre l'inviolabilité des frontières de cette région du monde.
Propos recueillis par Raimund LOEW Die Linke, 1er janvier 1983.