Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SYRIE

Les fondements sociaux de la révolte de février 1982

· Inprecor n° 149, 9 mai 1983 · p. 15-19 · 5 600 mots

Palestine et Israël

Ly a un peu plus d'une année, le 2 février 1982, éclatait à Hama, ville de 200 000 habitants située au nord de Damas, la capitale syrienne, un soulèvement dure.

ment réprimé par l'armée. Le Monde diplomatique du mois de mars 1983 cite le

Ce soulèvement, qui ne sera connu à l'extérieur qu'aux environs du 10 février, lorsque le département d'Etat américain publiera un communiqué faisant état de « graves troubles » en Syrie, est intervenu dans une région considérée comme un bastion traditionnel de l'opposition au régime du Parti baas du président Hafez el Assad, dans

Ce soulèvement intervenait aussi quelques semaines après une puissante vague de répression contre les Frères musulmans. Ceux-ci auraient en effet envisagé la possibilité d'un coup d'Etat contre le régime, avec la participation de l'aviation, accompagné d'un soulèvement populaire. L'échec de ce complot devait mener aux arrestations, en janvier 1982, de Khaled Chami, un des principaux agents de liaison entre le « Commandement suprême » du mouvement islamique à l'extérieur du pays et ses forces de l'intérieur, et du général Taisir Loutfi, considéré comme le responsable de l'organisation des Frères musulmans à l'intérieur de l'armée. Plus de deux cents officiers

L'article que nous publions ci-après, traduit de la revue spécialisée Merip Reports

(Middle East Research and Information Project) de novembre-décembre 1982, définit l'arrière-plan économique et social de la révolte de Hama, et montre ainsi, contrairement aux commentaires de la presse internationale, qu'il ne s'agissait pas simplement d'un conflit confessionnel entre sunnites (qui représentent la majorité de la population) et chiites de la secte alaouite dont sont issus les principaux dirigeants syriens.

sation des Palestiniens dans tous les pays où ils se trouvent, l'alliance avec le mouvement oppositionnel israélien, la jonction avec les masses exploitées et opprimées de tous les pays de la région, ce qui impliquerait de renoncer aux alliances avec les régimes arabes en place.

LA SOLIDARITE INTERNATIONALE

RESTE A L'ORDRE DU JOUR Une responsabilité très lourde incombe au mouvement ouvrier, aux organisations politiques et syndicales dans les pays impérialistes, notamment dans les pays qui participent à la Force multinationale d'interposition (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France et Italie) (22). Nous sommes conscients de la difficulté, à l'heure actuelle, d'impulser de véritables mouvements de masse sur le terrain de la solidarité avec les Palestiniens. Les ripostes de masse ayant été somme toute limitées au moment de l'agression sioniste et du siège de Beyrouth, on ne peut pas espérer, maintenant, des mobilisations spectaculaires.

Toutefois, il est du devoir des révolutionnaires d'engager leurs forces dans des campagnes de solidarité avec la lutte du peuple palestinien contre le sionisme et l'impérialisme. Les mots d'ordre que la IVe Internationale avait avancés dans la résolution du Secrétariat unifié (SU) du 10 octobre 1982 (23) restent pleinement à l'ordre du jour.

Il faut faire campagne sur les exigences suivantes :

- Retrait immédiat et inconditionnel des troupes sionistes et impérialistes du Liban !

- Retrait total et inconditionnel des troupes israéliennes des territoires occupés en 1967 !

- Reconnaissance du droit à l'autodétermination du peuple palestinien !

— Solidarité avec le combat de la résistance palestinienne contre l'Etat sioniste!

- Liberté d'action pour la résistance palestinienne dans tous les Etats arabes !

- Reconnaissance de l'OLP comme représentant légitime du peuple palestinien!

- Solidarité avec les luttes de la population palestinienne des territoires occupés et avec le mouvement anti-guerre en Israël !

- Solidarité avec les masses palestiniennes du Liban et avec le mouvement anti-impérialiste libanais !

- Libération immédiate de tous les prisonniers palestiniens et non palestiniens capturés par l'armée sioniste ou d'autres forces de répression !

Livio MAITAN 20 avril 1983.

22. A propos de la Force multinationale d'interposition. voir la déclaration signée par des sections de la IVe Internationale, et publiée dans Inprecor numéro 134 du 11 octobre 1982.

23. Inprecor numéro 135 du 25 octobre 1982.

de la révolte de

février 1982 à Hama

chiffre de « quinze mille morts au moins dans la population civile ». laquelle le mouvement religieux des Frères musulmans est fortement implanté. appartenant aux également été arrêtés. Fred. H. LAWSON tre-nord de la Syrie, aux forces armées gouvernementales. C'est un raid de l'armée syrienne contre un quartier soupçonné d'abriter les cellules locales des Frères musulmans (Ikhwan al-Muslimi) qui a précipité les affrontements. Les activistes des Frères musulmans ont repoussé l'attaque au moyen d'armes légères et de lance-grenades modernes. Ils se sont ensuite attaqués à diverses installations gouvernementales, notamment au commissariat central de la police, au local du Parti baas de la ville, ainsi qu'à l'aéroport situé dans la banlieue. Le deuxième jour du

1. On ne sait toujours pas si, oui ou non, des unités de l'armée syrienne sont passées dans le camp des rebelles. Cela reste une question politique très délicate. Des rapports ultérieurs laissent entendre que les rebelles avaient endossé des uniformes de l'armée régulière, d'où les ru-

Voir par exemple, « Des combats entre Frères musulmans et forces de l'ordre w, le Monde, 12 février 1982, et l'article de David Ignatius sur la révolte, dans le Wall Street Journal du 6 mai 1982. 1982 est fondée sur une série d'articles parus dans le New York Times, le Washington Post. le Monde, et le Los Angeles Times. Le meilleur compte-rendu sur la révolte est de loin « Syrians crush Hama rebellion » paru dans le Guar-

3. Alors que la grande majorité de la popu-

SYRIE

Les fondements sociaux

différentes tendances du mouvement des Frères musulmans ont conflit, des mosquées ont diffusé dans certains quartiers des appels à l'insurrection générale contre le pouvoir. Des quartiers entiers, notamment celui de Hadrah au centre de la ville, y ont répondu en rejoignant la rébellion (1).

Tous les rapports s'accordent pour dire que l'épisode a sérieusement menacé le régime syrien : il a, en effet, contraint le gouvernement à retirer des troupes du Liban et de la zone agitée de Dir'a au sud de Damas (2). Pour expliquer cette révolte, la plupart des commentaires ont invoqué les divisions ethniques de la Syrie et la résurgence du sentiment islamique parmi la population sunnite (3). Mais ces analyses générales, qui sont de mode aujourd'hui, n'expliquent pas pourquoi ces anciennes différences ethniques ou relilation syrienne est de confession musulmane sunnite (environ 70 %), les dirigeants de l'Etat font partie de la minorité chiite alaouite, qui ne représente que 8 % de la population. Le Monde diplomatique du mois de mars 1983 note que le régime de Hafez el Assad a organisé de véritables institutions purement alaouites « au sein de l'armée, avec la création des brigades de défense placées sous le commandement de M. Rifaat el Assad, frère du président, et des unités spéciales de M. Ali Haidar ; de même, dans la société civile, avec la création des Jeunesses d'Ali et des Cavaliers de la montagne verte, organisations de jeunesse et milices alaouites, puis avec la création, en octobre 1981, de la Jamaat al Mourtada al Kharia (Association de bienfaisance de Mourtada), véritable parti politique alaouite dirigé par un autre frère du président, M. Jamal Assad ».

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gieuses ont conduit à une insurrection armée de cette ampleur, et à ce moment précis. Elles ne permettent pas non plus de comprendre pourquoi ces événements se sont produits précisément à Hama et non pas dans une autre des villes régionales traditionnelles de la Syrie.

La révolte de février 1982 représentait avant tout une réaction des petits fabricants et commerçants de Hama au programme de développement industriel à grande échelle du gouvernement. Ce projet ouvrait notamment le marché intérieur syrien à l'investissement étranger et aux produits importés, et encourageait les grands et moyens propriétaires terriens à augmenter leur production de cultures destinées à l'exportation. Cette politique a conduit au déclin des petites manufactures de coton dans l'économie syrienne. En même temps, elle a permis aux paysans plus riches de la zone centre-nord du pays de consolider leur position économique et sociale, menaçant ainsi celle des artisans et commerçants de cette région, déjà mécontents.

Cette menace se précisa au cours de l'hiver 1981-1982. De nouvelles mesures gouvernementales augmentèrent l'aide financière mise à la disposition des paysans riches qui produisaient pour l'exportation. En même temps, le régime étendait son programme d'industrialisation autour de Hama, ce qui lui permettait d'accroitre son contrôle sur les fabricants indépendants de la ville. Dans ces circonstances, l'opération de l'armée dans la première semaine de février 1982, visant à démanteler les cellules politiques locales des Frères musulmans de Hama et à confisquer leurs armes, représentait une tentative de forcer l'opposition au régime à se montrer à visage découvert. Et la violence de la riposte représentait à son tour une tentative des Frères musulmans et de leurs alliés de se saisir de l'occasion pour affirmer leur propre influence dans la province.

LES TRANSFORMATIONS

DE LA BASE ECONOMIQUE DE HAMA

Hama est, depuis très longtemps, un centre de petites manufactures et de transformation des produits agricoles. Le filage du coton, le tissage, le travail du cuir, le traitement du tabac et le raffinage du sucre sont les activités économiques principales de la ville. La province de Hama compte 20 % des filatures de coton et des fabriques de beurre de la Syrie, et 10 de ses 52 fromageries (4). Ces entreprises industrielles sont relativement petites par rapport à celles de Damas, Alep et Lattaquié. Il y avait, en 1965, 4 603 ouvriers syndiqués à Hama, répartis dans vingt-deux syndicats distincts. Damas, la capitale, comptait par contre 23 827 ouvriers et trente syndicats, et Alep 23 899 ouvriers et vingt-huit syndicats.

C'est le gouvernement qui a organisé la syndicalisation des ouvriers syriens au milieu des années 1960, et ceci principalement aux dépens des fabricants des grandes villes. Le fait qu'à cette époque les organisations syndicales officielles se composaient de petites unités indique à quel point les activités artisanales indépendantes continuaient à dominer l'économie de la ville. Au moment du recensement de 1970, 31,5 % des travailleurs urbains de la province se considéraient encore comme indépendants, contre 26 % à Alep, 24,6 % à Homs, et 20,5 % à Damas.

Cependant, au cours 1970, la politique d'industrialisation lourde du régime a implanté une série de grandes usines, au capital important, à Hama et dans ses environs. Celles-ci ont considérablement modifié la nature de la production manufacturière régionale. Parmi ces grandes usines, on trouve les aciéries et fonderies de l'Etat, une importante cimenterie inaugurée fin 1976, et une usine moderne de pneus. L'usine principale de la Compagnie arabe des carreaux de céramique et de matériel sanitaire y a ouvert son usine de porcelaine en août 1977, et son usine de tuyaux et de mobilier sanitaire en décembre de la même année. Dans le secteur textile, l'Etat a agrandi sa filature de coton de Hama au printemps 1976, et a achevé la construction d'usines textiles modernes non loin de là, à Idlib et Homs, entre 1977 et 1979. On trouve également une grande usine d'Etat de chaussures à Massayal, aux environs mêmes de Hama. Dans la province voisine de Homs, le gouvernement a implanté de grandes entreprises de pétrole, d'ammoniaque, d'asphalte, d'engrais et de phosphates. Toutes ces entreprises ont été sensiblement agrandies et modernisées entre le milieu de 1979 et la fin de 1981. Cette activité industrielle s'est accompagnée d'un net accroissement du secteur de la construction dans la région, en liaison avec l'amélioration et l'extension des routes, des voies ferrées et des services publics du centre-nord de la Syrie.

Cet important programme d'industrialisation a eu une série d'effets qui ont nui aux petits fabricants de Hama. Dès la fin des années 1970, les artisans et boutiquiers de la ville ont connu une dégradation croissante de leur situation économique par rapport aux employés des usines d'Etat. Le gouvernement avait accordé des augmentations de salaire périodiques au cours de ces années pour compenser l'inflation. Mais ces augmentations n'ont pas été appliquées en dehors du secteur public, bien que le régime se soit efforcé d'établir des salaires minimum dans un grand nombre d'industries du secteur public et privé. Paradoxalement, ces ordonnances n'ont réussi qu'à exacerber les difficultés économiques des petits cants, qui doivent dorénavant payer leurs ouvriers au tarif obligatoire. Du fait de cette politique salariale, les revenus des artisans et commerçants syriens se sont nettement détériorés depuis quelques années par rapport à ceux des employés du secteur publie exerçant des activités si-

Ce décalage s'est élargi à mesure que, d'une année à l'autre, l'inflation faisait sans cesse grimper le coût de la vie (voir tableau). Face à cette évolution, les artisans de Hama ont eu de plus en plus de mal à réaliser des profits. Répercuter

INDICE DU COUT DE LA VIE EN SYRIE

1975 100

1977 127

1978 131

1979 137

1980 164

1981 (janvier) 179

1981 (avril) 188

1981 Guillet) 195

1981 (octobre) 208

Source : Quarterly Economic Review of

Syria, various issues. l'augmentation du prix de leurs matières premières sur celui du prix de vente de leur production signifiait prendre le risque de pousser les consommateurs à se rabattre sur les articles meilleur marché fabriqués en usine. Par ailleurs, l'ouverture graduelle du marché syrien aux produits manufacturés importés, entreprise dès 1977, a exposé les petits fabricants locaux à la concurrence des fabricants étrangers.

En même temps, les travailleurs ruraux sous-employés de la province trouvaient peu à peu du travail sur les chantiers et dans les usines nées des nouveaux projets industriels et infrastructurels mis en œuvre par l'Etat autour de Hama. D'après les chiffres publiés par le gouvernement syrien, en 1970, 48% de la population active du pays était occupée dans l'agriculture, 12,2% dans l'industrie et 7,2% dans la construction. En 1979, ces pourcentages étaient passés respectivement à 31,8 %, 17,1% et 13,7 %. Les grands travaux ont apporté à ces ruraux un revenu relativement régulier et les ont soustraits au chômage saisonnier qui faisait partie intégrante de la vie agricole dans les plaines de la Syrie centrale. Ce faisant, cette main-d'œuvre a cessé d'être dépendante des emprunts et des achats à crédit, qui avaient profité jusque-là à de nombreux commerçants et boutiquiers de Hama. Partant de là, les ouvriers de la construction, en nombre croissant autour de Hama, ont créé une demande accrue pour les articles meilleur marché des usines d'Etat et pour certains produits importés. C'est ainsi que l'expansion du secteur de la construction contrôlé par l'Etat dans l'économie de la province a gravement entamé un des fondements de la domination économique des commerçants de Hama sur les campagnes avoisinantes.

Ce programme d'industrialisation à grande échelle fut encore accéléré dans la province à partir de 1979. Des industries qui avaient constitué la base traditionnelle de l'économie de Hama y furent englobées. Des capitaux chinois, britanniques et libyens ont été investis dans de grands centres de filature et de tissage situés dans le centre-nord du pays, tandis que la firme française Sonice signait un contrat pour la construction d'une

4. La plupart des données statistiques de cet article sont tirées de publications du goul'Agriculture des Etats-Unis, et de revues spécialisées. (Voir Merip Reports, novembre-décem-

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brique moderne de couvertures au nord de la Syrie. Il s'agit probablement de la nouvelle usine de filature et de teinture de la laine mise en marche à Hama à la fin de 1981. Ces nouveaux grands complexes industriels n'ont pas été mis en chantier seulement aux environs de Hama mais également à Idlib, Alep, Homs et Lattaquié. Lorsque ces usines feront démarrer leur production à plein régime, elles entraîneront une nouvelle restriction du marché des articles relativement plus chers produits par les petits fabricants de Hama.

ES TRANSFORMATION

E LA PRODUCTION AGRICOL Cette évolution menace d'éliminer totalement le peu d'influence politique que ces commerçants provinciaux avaient pu conserver dans la societe syrienne. Et leur position est encore aggravée par les effets dramatiques du programme gouvernemental d'industrialisation de l'agriculture autour de Hama. nouvelles industries du régime ont soustrait un nombre croissant de journaliers au travail agricole pour les employer comme manœuvres et ouvriers non-qualifiés sur les chantiers et autour des nouvelles usines. Il en a résulté un déclin important de la production cotonnière en Syrie, et celui-ci a été particulièrement sévère autour de Hama et Alep. Au cours de la deuxième moitié des années 1970, on a assisté à une diminution continue des surfaces consacrées à la culture du coton et à une baisse de la production cotonnière du pays par rapport aux autres cultures. De ce fait, les petits fabricants trouvent de moins en moins de coton à un prix raisonnable et la production de fil, de tissu et de vêtements en coton dans leurs établissements continue à décliner. A Hama, le prix d'un kilo de coton égrené est passé de 372 piastres en 1976 a 418 piastres l'année suivante (5). En même temps, les ventes de tissu et de vêtements des petits fabricants du secteur privé chutaient brutalement, alors que les ventes de l'Organisation générale des industries textiles, contrôlée par l'Etat, ne s'en ressentaient

A mesure que le réservoir de main-d'œuvre agricole de la région continuait de se vider, les terres de la province de Hama consacrées à la culture du coton et du blé pendant les années 1960 étaient converties à la production d'autres cultures commerciales. Entre 1976 et 1977, on a vu, dans cette région, un accroissement important de la culture des pastèques, des haricots secs, des lentilles, du tournesol, des reine-claudes et des pistaches, et un déclin de celle des aubergines, du millet et des pommes de terre. La rentabilité de ces cultures nouvelles, ainsi que celle d'autres cultures d'exportation comme les pommes et les pêches, a eu plusieurs conséquences : les cultures destinées à l'industrie locale autour de Hama ont été encore davantage délaissées et le prix des cultures maintenues pour l'approvisionnement des petites fabriques de la ville a grimpé. Ce processus a frappé particulièrement durement les commerçants qui, apres avoir bénéficié de la chute de l'importation des produits étrangers sur le marché syrien entre 1975 et 1976, se sont brutalement trouvés confrontés à une très forte augmentation de ces importations après 1977.

Ces transformations de la production agricole de la province de Hama ont des implications politiques directes sur ce qu'on a appelé « le clivage entre la ville et le village en Syrie » (6). Le statut social des paysans moyens de Hama, principaux bénéficiaires de la réforme agraire du gouvernement, est menacé à la fois par les grandes familles de propriétaires terriens résidant en ville, et par les paysans sans terre de la province, qui avaient coutume de faire alterner le travail agricole saisonnier et le travail de journalier non-qualifié ville. Dans le passé, ces moyens avaient tiré un avantage considérable de leurs liens étroits avec le régime (7). Mais les travailleurs ruraux sans terre, qui trouvent à s'employer régulièrement dans le secteur de la construction, n'ont plus guère besoin d'avoir recours au travail agricole saisonnier. Or, cela a des conséquences importantes. ment, le tarif auquel les propriétaires terriens moyens doivent embaucher les journaliers a été relevé, ce qui a affaibli leur position économique à la campagne. Deuxièmement, les anciens paysans sans terre devenus manœuvres (et ils sont beaucoup plus nombreux dans cette province que dans toute autre région du pays) constituent désormais un réservoir d'opposition potentielle, car ils se sont affranchis de leur dépendance vis-à-vis de la base sociale locale du régime. Il y a une tradition de révoltes et de radicalisme paysans dans la province de Hama. Enfin, les paysans des alentours de Hama, qui produisaient du coton, des betteraves à sucre et du bétail, se sont trouvés, sur la question des prix et de la distribution, en opposition constante avec les artisans de la ville qui utilisent ces produits dans leurs ateliers. Lorsque la production des cultures industrielles tombe, ou lorsque le système de production étatique est insuffisant ou interrom-

Le président syrien Hafez-el-Assad et Yasser Arafat. (DR) pu, les moyens propriétaires terriens de la province de Hama deviennent à la fois la cible du ressentiment des artisans citadins et les victimes du système gouvernemental de contrôle des prix, qui ne leur permet pas d'augmenter leurs tarifs quand leur production est en baisse.

C'est pourquoi le pouvoir a pris des mesures pour désamorcer la situation insurrectionnelle des villes du centre-nord de la Syrie en été 1981. Le gouvernement interdit l'importation d'articles de confection féminine, de cigarettes, de climatiseurs et de parfums. Il imposa également une restriction des importations de fromage, de briquets, de poisson et d'horloges aux compagnies de commerce autorisées par l'Etat. Avant de prendre ces mesures, il avait licencié une série de sousdirecteurs d'entreprises étatiques des zones urbaines du centre-nord, accusés de corruption. Mais ces dispositions n'ont pas suffi à atteindre l'effet politique voulu. Les hauts fonctionnaires de l'Etat, ainsi que les marchands et les industriels de Damas qui les soutiennent, n'auraient pu apaiser cette région qu'en prenant des mesures visant à inverser la tendance de

Or, c'est précisément ce que le régime ne pouvait faire. Les paysans les plus riches, qui étaient les principaux bénéficiaires de la réforme agraire et qui avaient converti leurs terres aux cultures commerciales exportables, étaient aussi les plus puissants alliés politiques du gouverne-

5. Une livre syrienne comprend cent piastres. Fin 1982, un dollar américain valait 3,9 livres syriennes, soit 390 piastres.

6. Raymond A. Hinnebusch, « The Islamic Movement in Syria: Sectarian Conflict and Urban Rebellion in an Authoritarian-Populist Regime ». in Ali E. Hillal Dessouki, ed., Islamie Resurgence in the Arab World (Praeger, New York, 1982).

7. Raymond A. Hinnebusch, « Rural Politics in Ba'thist Syria : A Case Study in the Role of the Countryside in the Political Development of Arab Societies », Review of Politics, 44 (January 1982), p. 118-120. Hanna Batatu, « Some Observations on the Social Roots of Syria's Ruling Military Group and the Causes for its Dominance ». Middle East Journal, 35 (Summer 1982), p. 338.

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ment dans la région. Ils constituaient le principal obstacle face aux anciennes familles, propriétaires de grands domaines fonciers de Hama, qui cherchaient alors à rétablir leur contrôle sur les affaires agricoles de la région.

LES GRANDS PROPRIÉTAIRES

Les mesures de réforme agraire ont pris fin aux alentours de Hama dans le courant des années 1970. Elles y avaient moins bien réussi que dans d'autres zones du pays. Certes, en 1972, la taille moyenne des propriétés agricoles de la province de Hama ne figurait plus parmi les plus élevées du pays, comme cela avait été le cas au cours des années 1960. Mais cette transformation n'avait pas été institutionnalisée, comme ce fut le cas ailleurs, par la création de coopératives agricoles. En sur 895 000 hectares de cultivables dans la province de Hama, seuls 269 000 étaient reliés aux coopératives parrainées par l'Etat. Cette proportion est légèrement inférieure à celles des régions voisines de Homs et Idlib, et nettement inférieure à celles des régions de Damas et Tartous, étroitement liées au régime. Dans ces circonstances, les paysans plus pauvres eurent du mal à résister aux riches propriétaires, qui s'efforçaient de reprendre le contrôle de la production agricole provinciale. C'est pourquoi on a assisté à une reconcentration graduelle de la propriété foncière autour de Hama, à partir du début des années 1970.

Les mesures destinées à l'origine à aider les bénéficiaires de la réforme agraire, notamment celles qui encourageaient les paysans à se lancer dans les cultures commerciales pour l'exportation, ont, en fait, accéléré cette évolution. Les paysans plus pauvres se voient graduellement exclus des terres agricoles les plus riches de la région. La spéculation fait monter le prix des terres, même d'un faible rendement.

au fait que le régime cherche à convertir les pâturages et les prairies de la province à la culture, au moyen des techniques occidentales les plus

Dès le début des années 1980, on vit réapparaître, entre Homs et Alep, divers types de grands propriétaires terriens. Parmi eux, il y a des paysans riches qui se mis à embaucher des journaliers pour les aider à travailler leur terre et qui, par leur capacité à fournir capital et crédit à la campagne, se sont placés en situation de concurrence par rapport à certaines forces urbaines de Hama. D'autres sont liés aux anciennes familles de propriétaires terriens de la région, dont les terres étaient visées par les mesures de la réforme agraire au cours des années 1960. était, pour la plupart d'entre eux, antérieure à la réforme agraire, jouent dans les luttes politiques de la province de Hama un rôle qui, s'il n'est pas très apparent,

Ils ont, d'une part, fourni subsides et armements aux forces dissidentes des villes. Ils ont aussi, et ceci est plus fonda-

R Q U E Azaz ALEP Raqqa Ma arret en Nu'man SYRIE mental encore, apporté un soutien indirect aux artisans et boutiquiers ma en mettant en cause la position sociale des alliés politiques du régime à la campagne. Les riches propriétaires terriens de la province ne fournissent pas seulement un débouché important aux produits manufacturés locaux, mais représentent aussi une source de capital et d'emprunts. Les moyens propriétaires, qui vivent en dehors de la ville ne jouissent pas d'une source de soutien financier aussi aisément disponible. Les coopératives d'Etat opèrent à une échelle trop faible pour pouvoir aider ceux qui ont besoin de crédit à court terme et leur fournir des circuits de distribution. Au cours des dernières années, crédits gouvernementaux à l'agriculture moyenne se sont réduits. Dans le même temps, les planificateurs de l'Etat s'orientaient vers des projets à grande échelle et à forte densité de capital qui devaient permettre une augmentation du produit agricole aussi rapide que possible. Par suite, les paysans moyens en mal de crédit se sont vus contraints de s'adresser aux éléments fortunés des villes. Ils s'en trouvent fort désavantagés, du fait du nouvel essor des grands propriétaires terriens, qui ont intérêt à étendre leur propre contrôle sur

Tout cela se solde par une alliance tacite des grands propriétaires terriens avec les artisans et les commerçants urbains de Hama, lorsqu'ils se trouvent eux-mêmes en conflit avec le régime et ses

LA REVOLTE URBAINE Dans ce cadre, certaines mesures prises par le régime à la fin de 1981 et au début de 1982 ont probablement contribué à déclencher la grande révolte urbaine du début de février. L'Office supérieur de l'agriculture commença à payer le coton à un cours nettement supérieur pour la récolte pour l'année 1981-1982. Cette augmentation visait surtout à compenser le déclin du prix du pétrole sur les marchés mondiaux. Elle visait aussi à accroître la quantité de coton mise à la disposition des nouvelles usines d'Etat de filature et de d'absorption avait, en 1981, largement dépassé la production intérieure de coton. Mais elle aboutissait à détourner une part encore plus grande de la récolte cotonnière syrienne des industries locales vers les grandes usines d'Etat et les marchés d'exportation.

Ces subventions traduisaient un net changement de la politique gouvernemendéveloppement agricole, devenu apparent dès la fin de 1981. Le régime avait auparavant mis l'accent surtout sur les projets à grande échelle et à forte densité de capital, comme la mise en culture des terres de Dayr ay-Zur. Désormais, le nouveau Premier ministre Abd ar-Rauf alKasm s'engagea dans l'application d'une politique agricole visant expressément à bénéficier aux moyens et petits paysans. On ne voyait pas encore, au début de 1982, quels types de mesures locales cette politique impliquait. voyait bien quels groupes allaient devoir payer les frais de ces mesures.

Face au déclin de ses revenus pétroliers et au déclin de l'aide financière en provenance d'autres pays arabes, le pouvoir syrien modifia le système fiscal du pays à la fin de 1981, instituant une augmentation graduelle mais importante du taux d'imposition (qui doit passer de 10 % du produit intérieur brut en 1980 à 15 % en 1985). En même temps, on assistait à une répression plus vigoureuse de la fraude fiscale et de l'importation illicite de biens et de matériaux. D'autre part, le gouvernement réduisit sévèrement les subventions du prix de l'essence et il fonda auprès du ministère de l'Agricuture un comité chargé d'étudier la possibilité de réduire ou de suspendre les subventions alimentaires. Ces mesures s'ac compagnèrent de restrictions du commerce extérieur, dans le but d'améliorer la rentabilité des grands complexes industriels de l'Etat. On était donc en droit de penser que toutes ces mesures porteraient atteinte plus particulièrement aux artisans et aux boutiquiers.

L'ISLAM

ET LA RÉPRESSION DE HAMA On peut mettre les caractéristiques islamiques de la révolte de février 1982 en rapport avec les bases sociales de la rébellion (8). Artisans et boutiquiers ont intérêt à préserver leur autonomie par rapport aux financiers et fonctionnaires qui cherchent à soumettre leurs activités aux diktats d'une efficacité plus grande et d'une gestion plus cohérente. Ils ont aussi clairement intérêt à défendre de façon collective certains aspects de la propriété

8. Hanna Batatu, qui dans le même numéro de Merip Reports a rédigé un article intitulé « Les Frères musulmans syriens », a suggéré que l'absence relative, a Hama, d'immigrants des zones rurales proches, a permis à cette ville de maintenir une certaine cohésion face aux menaces extérieures et a facilité l'explosion d'un large mouvement politique dans son enceinte.

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privée, notamment ceux qui confèrent une légitimité à l'effort et à la récompense individuels. Par ailleurs, ils ont intérêt à limiter les mécanismes du marché qui confèrent des avantages économiques à ceux qui détiennent de larges réserves de capital ou qui ont acces à des stocks importants de biens. C'est pourquoi les petits commerçants attendent de l'Etat qu'il réglemente le marché lorsque les inégalités économiques les empêchent de réaliser un bénéfice raisonnable sur leur production. Enfin, ils ont également intérêt à échanger les biens qu'ils produisent et vendent avec des articles que leurs confrè. res produisent et vendent.

Pour les artisans en tant que classe, la réconciliation de ces intérêts politiques fondamentalement conflictuels a toujours été un problème chronique. Il semble que la notion de justice constitue un trait commun des activités artisanales dans des contextes très différents (9). Les idées islamiques de « juste pouvoir » et de « richesse modérée » sont dans l'ensembe compatibles avec la préoccupation d'équité des artisans-commerçants. Chacune des diverses forces sociales reprend à son compte les composantes de « la pensée islamique » susceptibles de renforcer sa position spécifique dans un contexte particulier. Aujourd'hui, en Syrie, les éléments les plus décisifs de la « pensée islamique » sont anti-étatistes. Ils ne sont pas très tolérants à l'égard de l'hétérodoxie. Tout comme en Algérie, ils contribuent à opposer les petits fabricants tant aux «rustres des campagnes » qu'à « ceux qui possèdent ou aspirent à posséder des privilèges en vertu » de leurs liens avec 'Occident (10). Ce sont ces aspects de l'Islam qui servent le mieux la lutte des artisans et des boutiquiers de Hama, des grands propriétaires terriens résidant en ville, et des marchands de coton et de textile plus ou moins périphériques, contre les fonctionnaires, les directeurs d'usine et les riches marchands importateurs-exportateurs de Damas, qui soutiennent et tirent profit du régime en place.

Si les idées islamiques ont joué un rôle dans la révolte de Hama de février 1982, elles ne sauraient à elles seules fournir une explication adéquate de cette rébellion politique. Les origines de cette violente explosion remontent au contraire aux modifications que les programmes gouvernementaux d'industrialisation lourde, de libéralisation du commerce, et d'investissement ont introduit dans les rap-

9. E. J. Hobsbawn, Labouring Men (Anchor Books, Garden City, N.J., 1964): C. H. Johnson, « Communism and the Working Class Before Marx : The Icarian Experience », American Historical Review, 76 (June 1971): E. Moss, « Producers' Associations and the Origins of French Socialism: Ideology from Below ». Journal of Modern History, 48 (March 1976) : W. H. Sewell, « Corporations Republicaines: The Revolutionary Idiom of Parisian Workers in 1848», Comparative Studies in Society and History, 21 (April 1979).

10. Ernest Gellner, « The Unknown Apollo of Biskra: The Social Base of Algerian Puritanism », Government and Opposition, 9 (Summer 1974, pp. 294 and 384).

ports économiques dans la ville et ses environs ces dernières années.

Ces modifications ont été dommageables aux artisans et aux commerçants de la région, et ce, de plusieurs manières.

Tout d'abord, elles ont réduit leur niveau de vie par rapport à celui des ouvriers des grandes usines industrielles de la province et de ses environs. Ensuite, elles ont réhaussé la position politique des paysans riches et moyens aux dépens de la plupart des citadins. Enfin, elles ont fait grimper le prix (ou entraîné des pénuries) des cultures industrielles dont ces petits fabricants ont besoin pour vivre. La politique

Quatrième

Internationale janvier - février - mars 1983

EDITORIAL:

Relève de la garde au Kremlin.

Doug Jenness

Notre continuité politique avec le Bolchevisme.

Ernest Mandel

Défense de la révolution permanente...

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Petit boutiquier de Hama. (DR)

gouvernementale adoptée à la fin 1981 a encore renforcé ces tendances de l'économie locale de Hama, et elle menace de placer les artisans et les boutiquiers de la sous la tutelle permanente des ville alliés régionaux du régime.

La révolte de février représentait un effort désespéré de ces petits fabricants et commerçants pour conserver un certain degré de contrôle sur les affaires économiques et politiques locales.

Fred H. LAWSON

Merip Reports, numéro 110,

Novembre-décembre 1982.

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