Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

IRLANDE

Entretien avec un élu de People's Democracy au Conseil municipal de Belfast

· Inprecor n° 149, 9 mai 1983 · p. 20-22 · 3 004 mots

Irlande Grande-Bretagne Syndicalisme

Conseil municipal de Belfast en Irlande a toujours rencontré une résistance farouche. Les grèves de la faim des A longue lutte menée par l'impérialisme britannique pour imposer sa domination

• prisonniers du Bloc-H de Long Kesh dans les Six comtés du Nord ont suscité une solidarité très large dans le monde entier et ont impulsé, dans les Vingt-six comtés du

Sud (1), le mouvement de masse le plus important depuis la guerre d'Indépendance de

Mais, depuis la défaite relative de cette lutte, l'impérialisme britannique a réussi a introduire un nouveau plan : la mise en place, au Nord, lors des élections du 21 octobre dernier, d'une Assemblée visant, d'une part, à intégrer un secteur de la population

C'était la seconde tentative des autorités britanniques pour mettre sur pied un organe législatif de « partage du pouvoir » dans les Six comtés. La première avait eu lieu en 1974, et avait été abandonnée à cause de l'opposition des dirigeants protestants les plus extrémistes, qui refusaient toute concession, même de pure forme, à la population

A l'occasion du récent congrès de People's Democracy (PD), section irlandaise de la IVe Internationale, Penny Duggan s'est entretenue de la situation actuelle et des perspectives de l'organisation avec John McAnulty, élu de PD au Conseil municipal de

Dans la période à venir, People's Democracy va poursuivre son intervention dans la campagne contre l'amendement constitutionnel interdisant l'avortement, développer la solidarité avec les luttes ouvrières contre l'austérité, et s'efforcer de perfectionner

Republic, tout en renforçant sa présence et son activité dans les syndicats et dans la

TRLANDE

John McAnulty, élu de

People's Democracy au nationaliste catholique à la cogestion des affaires et, prédominance de la population loyaliste protestante pro-britannique (2).

Belfast en mai 1981, entretien que nous publions ci-dessous.

de presse et de propagande autour de

DUGGAN : - L'élection de l'Assemblée a été le principal événement politique de la dernière période en

Irlande du Nord. Quel a été l'impact de ces élections, en particulier contexte actuel de déclin du mouvement de masse à la suite de la défaite relative de la grève de la faim des prisonniers du

John McANULTY : -Il faut replacer ces élections dans le contexte plus général de la stratégie britannique de ces quinze dernières années. Cette stratégie a relativement conséquente pour maintenir la participation de l'Irlande et assurer ainsi le contrôle de l'impérialisme britannique sur la classe ouvrière irlandaise. L'échec de la grève de la faim a fourni aux autorités britanniques une opportunité pour aller de l'avant et mettre en place l'Assemblée des Six comtés.

Le recul du mouvement de masse et l'absence de mobilisations de rues expliquent pourquoi cette opération a pu être relativement facilement.

moins, la grève de la faim a eu des conséquences assez profondes au niveau politi-

La plus immédiate, la plus significative aussi, a été le regroupement autour des

(la branche politique de l'Armée de libération irlandaise)

Entretien avec d'autre part, à réaffirmer la son journal mensuel, Socialist au cours des élections. Ceci a eu plusieurs implications. La première a été de bloquer les tentatives d'instaurer un nouveau Stormont en Irlande du Nord. La seconde, plus durable, est d'avoir miné tout le fondement idéologique de l'intervention britannique en Irlande, qui prétend que le mouvement républicain n'est qu'un petit groupe de terroristes. Les élections ont donné une preuve évidente du soutien de masse dont jouissent les républicains dans leur lutte pour mettre fin à la présence britannique en Irlande. Elles ont également réaffirmé la dimension internationale de la situation irlandaise, en soulignant son caractère de lutte anticoloniale. Troifaim se sont répercutés bien au-delà du milieu républicain traditionnel. Ainsi, au vu des résultats de ces élections, il devenait totalement impossible aux élus du Social Democratie and Labour Party social-démocrate SDLP) de siéger à l'Assemblée, de participer à cette farce. Et même les secteurs les plus ouvertement pro-impérialistes de la bourgeoisie du Sud ont compris qu'il était impossible d'appuyer sa mise en

Enfin, autre facteur important, la question de l'autonomie de classe du secteur loyaliste des travailleurs des Six comtés a été clairement mise en relief à l'issue de ces élections. Il est évident que cette Assemblée relève uniquement de stratégie britannique et qu'aucune lutte des loyalistes n'en est à l'origine. Il est aussi évident que la bourgeoisie loyaliste ne dispose plus de la cohérence et de la force nécessaires pour transformer cette Assemblée en une institution semblable au vieux Stormont réactionnaire et autoritaire.

- Mais depuis l'élection de l'Assemblée, on n'a assisté à aucune lutte de masse significative dans le Nord. Qu'est-ce que cela indique des sentiments de la population à l'égard de l'Assemblée ? Est-. ce qu'elle la considère comme une menace, une tentative de rétablir le vieux Stormont? Ou bien leur apparaît-elle comme un organe sans importance, dominé par les querelles entre les unionistes ?

— Je crois que la population nationaliste redoute cette Assemblée. Son élection a eu des effets immédiats. Elle a politique de « tirer pour tuer », et c'est bien cette politique que les Britanniques ont appliquée contre les militants républicains. A long terme, cette Assemblée représente pour le Nord une solution n'offrant aucune concession à un quelconque secteur de la population nationaliste, et cela ne manquera pas d'avoir des répercussions au sein de cette population.

Ceci ne s'est pas encore traduit par des mobilisations, à mon avis pour deux raisons. Tout d'abord, il n'est pas possible de se contenter de s'opposer à l'Assemblée sans présenter une alternative. La nécessité d'un programme est done une toute la classe ouvrière. question de la direction du mouvement se trouve également posée. En réalité, la seule alternative à l'Assemblée, la seule alternative au maintien de la division de l'Irlande ne peut être qu'une république des travailleurs, et ceci peut, sans doute, être avancé de façon transitoire dans des revendications comme celle d'Assemblée constituante, etc. Mais ce n'est pas une question qui se pose actuellement à tous, et les organisations traditionnelles, ouvrières et anti-impérialistes, n'ont pas encore voulu l'affronter. La seconde raison est liée à la première. La récession, la

1. L'Irlande du Nord est divisée en six comtés. La République d'Irlande (Sud) compte, elle, vingt-six comtés. Pour l'analyse des répercussions des grèves de la faim des prisonniers du Bloc-H en Irlande du Sud se reporter à l'interde Bernadette Devlin-McAliskey sur situation du mouvement anti-impérialiste irlandais publiée dans Inprecor numéro 120 du 8 mars 1982

2. « Les élections nouveati "Stormont" », Inprecor numéro 136, du 8 novembre 1982. Le Stormont était l'Assemblée en place en Irlande du Nord jusqu'en 1972. Après cette date - et les mobilisations qui avaient conduit

" Bloody Sunday • — l'administration de l'Irlande du Nord a été directement rattachée au gouvernement de Londres. Au Stormont siégeaient des députés protestants et des représentants de la bourgeoisie catholique du Nord. Ces derniers ont été contraints de refuser de siéger dans la nouvelle Assemblée, sous la pression des mobilisations en faveur des prisonniers Blocs-H.

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politique d'austérité commencent vraiment à frapper les familles ouvrières. De plus en plus de gens sont plongés dans des problèmes de subsistance immédiats, et la direction républicaine n'a pas encore été capable de tracer le lien entre cette crise et la crise politique de la domination impérialiste britannique.

Là aussi, la population cherche une réponse. C'est la combinaison de ces problèmes qui fonde la crise des perspectives impérialistes et, jusqu'à un certain point, celle du mouvement anti-impérialiste lui-

- Pour revenir à la question du programme : sous l'impact de la lutte des masses et sous l'influence de PD et de Bernadette Devlin, on a vu un secteur du mouvement républicain progresser politiquement sur des questions comme l'unité nécessaire du mouvement anti-impérialiste, la participation à la campagne électorale, etc. Cette évolution est-elle signi-

- Historiquement, elle est très significative bien sûr. par sa tradition, le mouvement républicain a toujours été un mouvement petit-bourgeois nationaliste. Il le demeure, mais, en tant que mouvement, il est soumis à des pressions croissantes de sa base ouvrière. Dans l'imméla question importante n'est pas de savoir dans quelle mesure il s'est détaché de ses positions traditionfavorisant la lutte s'orienter vers la lutte de masse, de classe. La question est plutôt celle-ci : comment aujourd'hui aux revendications qui surgissent de la lutte des classes ? Et force est de constater que, jusqu'ici, le mouvement républicain n'a pas été capable d'y répondre. Ainsi, son tournant sur la question électorale ne s'est pas traduit immédiatement par l'adoption d'une politique de lutte de masse, mais plutôt par une tendance à l'électoralisme, élections de la même façon que la bour-

Je suis confiant dans l'évolution future du républicanisme. Mais je pense que les marxistes révolutionnaires bien comprendre quels sont les processus qui en seront à l'origine : il s'agira plutôt d'une réponse de la direction républicaine aux pressions de la classe ouvrière que d'une prise de conscience par cette direction des tâches posées par la révolution irlandaise.

- Il est aussi évident que le processus révolutionnaire en Irlande ne peut pas être séparé de ce qui se passe en GrandeBretagne. Or, un des éléments les plus importants de la vie politique britannique aujourd'hui est le développement de l'aile gauche dans le Parti travailliste. Un des principaux représentants de cette gauche, Ken Livingstone, dirigeant du Conseil municipal de Londres, a pris une position très ferme de soutien a la lutte du peuple irlandais. Il est récemment venu à Belfast pour rencontrer les dirigeants du Sinn Fein. Quelles ont été les réactions de la population nationaliste à sa visite ? Penses-tu que le renforcement des liens entre le mouvement nationaliste irlandais et la gauche travailliste en Grande-Bretagne représente un élément important pour la jonction entre les processus révolution-

— Je pense que la visite de Livingstone a été un acte admirable, surtout face à la réaction hystérique des media britanniques, relayés par la bureaucratie travailliste traditionnelle. Je pense qu'elle peut avoir deux conséquences. Tout d'abord en Irlande, les Républicains ont compris qu'il y avait une solidarité réelle de la part de la classe ouvrière britannique. Cela contribuera à ce que les Républicains se détournent de leur orientation actuelle - poser des bombes en Grande-Breta-

Ice qui n'apporte rien pour s'engager vers une action politique susceptible d'aider le développement de la lutte en Irlande et de favoriser un tournant vers la classe ouvrière du si Ken Livingstone n'avait agi qu'en tant qu'individu, son acte aurait été admirable. Mais il représente un courant important au sein du Parti travailliste. C'est un mouvement qui commence à se détacher dans la lutte de classes en Grande-Bretagne, et à réaliser que la question irlandaise est une question cen-

La compréhension qu'en a Livingstone se traduit de façon relativement offensive. Il comprend la nécessité de développer non seulement un programme économique alternatif pour les ouvriers britanniques, mais également un programme politique alternatif qui intégre obligatoirement une dimension anti-impérialiste.

Je crois que durant la grève de la faim, la gauche britannique s'est trouvée dans une situation véritablement intenable. Dans le passé, en effet, elle avait surtout pris des positions abstraites, au lieu de partir des besoins immédiats de la Grande-Bretagne, conférence sur l'utilisation des balles de plastique en Irlande. Seule une telle démarche peut constituer la base du développement d'un mouvement de solidarité en Grande-Bretagne. Je pense que la gauche britannique commence à tirer les leçons.

A Manchester, j'ai rencontré un courant qui participe au débat au sein du Parti travailliste et bénéficie d'un certain appui dans les syndicats. Les évolutions ultérieures de ce courant dépendent en grande partie des développements de la lutte des classes en Grande-Bretagne. Elles dépendent également, dans une certaine mesure, de nous-mêmes et des développements en Irlande même, car il est évident que le mouvement ouvrier britannique ne Scène quotidienne de l'Irlande du Nord occupée par l'armée britannique. (DR) peut pas espérer vaincre si les irlandais n'avancent pas clairement leurs revendications.

- En tant que conseiller municipal, tu dois être particulièrement conscient des effets quotidiens de la crise économique sur la population nationaliste des Six comtés (Irlande du Nord). Quel type de luttes peuvent se développer sur la question de l'emploi, ou sur des questions sociales telles que le logement, la sécurité sociale, etc. ? Et quelles relations peuvent-elles s'établir entre ces luttes et la lutte nationale ? La renforceront-elles ou se développeront-elles plutôt de façon pa-

- Je pense que cette question a des implications différentes dans le Nord ou dans le Sud. En Irlande, on assiste aujourd'hui à une riposte contre l'austérité. Mais cette riposte est fragmentée et sectorielle, en particulier dans le Nord. La raison en est, bien sûr, qu'en Irlande, toute lutte pour les droits démocratiques, pour

3. Le Sinn Fein (provisoire), qui avait fini par se décider à participer aux élections du 21 octobre, malgré les appels répétés de courants anti-impérialistes comme People's Democracy de Bernadette Devlin à une campagne de boycott unitaire, a obtenu 10 % des votes et 5 candidats élus. Le Sinn Fein avait néanmoins annoncé que ses élus ne siégeraient pas à un « nouveau » Stormont.

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Fouille et patrouilles dans Belfast. (DR) les droits des travailleurs, contre l'austérité, etc., se heurte à la question de la partition et de la domination impérialiste sur l'économie du pays. Je pense que la solution à ce problème est plus facile à trouver au Sud. On en a un exemple dans la récente lutte des travailleurs des moulins de farine Ranks. Bien que la bureaucratie syndicale tentait de limiter la lutte aux problèmes immédiats, il était évident que les licenciements découlaient directement de l'intervention impérialiste, qui inonde le marché irlandais de ses farines. Au Nord, on se heurte toujours à la division religieuse, qui est difficile à abattre. Je pense pourtant qu'il est possible d'y arriver. Mais cela dépend en grande partie de la capacité des travailleurs du Sud à formuler un programme et à construire un mouvement unitaire susceptible d'offrir une alternative aux ouvriers protestants du Nord.

A court terme, nous essayons de construire un courant anti-impérialiste dans le Nord. A première vue, il peut sembler plus facile d'appeler, de façon très générale, à l'« unité ouvrière », mais, en fait, cela ne permet pas de répondre aux questions de fond. Nous devons nous adresser aux travailleurs combatifs qui ont une réelle conscience politique des revendications à mettre en avant.

- Tu as dit tout à l'heure que la grève de la faim des prisonniers du Bloc-H avait contribué à internationaliser la lutte irlandaise qui a reçu, à ce moment-la, un vaste soutien dans le monde. Comment est-ce que cela rend compte, à ton avis, de l'importance internationale de la révolution irlandaise et, en conséquence, comment conçois-tu les tâches du mouvement international de solidarité avec la lutte irlandaise ?

- Pour ce qui est de la seconde question, je pense que le mouvement de solidarité a compris, à travers la lutte des prisoniers, que ce qui se passe est une lutte entre le peuple irlandais et l'impérialisme britannique. Il est donc nécessaire que le mouvement demande le retrait des troupes britanniques. Je pense que certains événements récents, comme par exemple le débat à propos de la Marche de la Saint-Patrick à New York, témoignent de la prise de conscience des travailleurs. Je pense que d'autres événements, comme la décision de la Communauté économique européenne (CEE) d'entendre un rapport sur le Nord (les Six comtés), malgré l'opposition de la Grande-Bretagne, refletent les divisions qui existent sur le plan inter national au sein de la bourgeoisie à propos du rôle de la Grande-Bretagne en Irlande et de la solution à apporter à cette question.

Mais je pense que pour les révolutionnaires conscients, la question clé est de bien saisir l'importance stratégique de l'Irlande. Il s'agit d'un pays dominé par l'impérialisme, un pays qui fait partie de l'Europe et du Marché commun. Il n'y aura pas de solution partielle dans pays. La question sera tranchée soit par la victoire de l'impérialisme soit par la victoire des travailleurs. Une victoire impérialiste aurait des conséquences dans le monde entier. Je n'en mentionnerai qu'une : l'entrée des Vingt-Six Comtés (Irlande du Sud) dans l'OTAN transformerait le territoire irlandais en une base de déploiement des missiles Cruise et, de façon plus générale, en une base pour loffensive guerrière de l'impérialisme. Une défaite impérialiste aurait les effets opposés. Selon les mots de Lénine et de James Connolly (4), elle produirait une étincelle qui pourrait enclencher révolution en Europe. Ainsi, la question nationale n'est pas un problème dont on peut choisir ou non de s'occuper ; il s'agit bien d'une question stratégique pour la politique révolutionnaire internationale. Une question qui exige une action immédiate.

- En conclusion, peux-tu nous présenter les axes de People's Democracy pour la période à venir ?

- Il faut signaler ici que PD a connu une période difficile à l'issue de la grève de la faim. Ceci était dû en partie à une surestimation des potentialités de la situation, et également à une incompréhension de notre part de toute la signification du programme trotskyste pour l'Irlande. Nous venons d'avoir notre congrès annuel, qui a marqué un tournant pour l'organisation. Celui-ci a tracé pour perspective l'élaboration d'un programme, le renforcement de notre organisation et la réalisation d'un véritable tournant vers la classe ouvrière irlandaise.

Il faut en effet bien comprendre la dynamique de la révolution irlandaise. On a, en Irlande, d'une part une avant-garde politiquement consciente, organisée traditionnellement par le mouvement républicain et, d'autre part, une couche detravailleurs combatifs, organisés dans le mouvement syndical. La réalité sectorielle de ces deux structures fait qu'aucune des deux ne peut mener à la victoire. People's Democracy représente un mouvement politiquement conscient, organisé autour d'un programme marxiste. Ce que nous essayons de faire est de contribuer à renforcer cette conscience politique afin de permettre une fusion de ces trois traditions.

Propos recueillis par Penny DUGGAN International Viewpoint, numéro 28, 18 avril 1983. 4. Leader du mouvement républicain et de Pinsurrection de Pâques 1916, qui vit la proclamation de la République, à Dublin, le 24 avril 1916. James Connolly sera fusillé par les britanniques, avec d'autres dirigeants, après l'échec du mouvement.

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