« La normalisation progresse conformément au désir de la population », affirmait un communiqué du gouvernement polonais, au lendemain de la diffusion de l'appel de la Commission provisoire de coordination de Solidarité (TKK) à la mobilisation pour le ler Mai (1). Mais au même moment, Janusz Onyszkiewicz, ex-porte-parole de Solidarité, accusé « d'avoir participé aux activités des structures clandestines de Solidarité et d'avoir préparé des manifestations illégales liées aux cérémonies du ler et du 3 mai », était placé en détention provisoire. Quelques jours plus tard, trente militants de Solidarité de Corzow, dont le président du syndicat clandestin de cette région, Zbigniew Belz, étaient arrêtés. Le dimanche 24 avril c'était Jozef Pinior, membre de la direction clandestine de Solidarité (TKK) et président du Comité régional de grève de Basse-Silésie, qui était arrêté par la police politique.
La « normalisation » version Jaruzelski, c'est donc la menace permanente de la prison pour tous ceux qui affichent ouvertement leur volonté de lutter contre la dictature. * Ils voulaient ressembler aux Brigades rouges », titrait Torgane officiel Trybuna Ludu, à propos des dirigeants de la Coordination interentreprises de Varsovie (MRKS) passant en procès fin mars, pour « violation criminelle de l'ordre juridique en vigueur » (voir document pages suivantes). D'ici à ce que les journaux titrent « Jozef Pinior escroc », il n'y a qu'un pas. C'est en effet grâce à lui que 80 millions de zlotys appartenant à Solidarité ont pu être retirés à temps de la banque où ils se trouvaient, avant le coup de force du 13 décembre 1981. Cet argent sert aujourd'hui à financer les activités du syndicat clandestin.
Depuis qu'il a fait savoir qu'il appuyait l'appel du ler Mai de la TKK, Lech Walesa lui-même est de plus en plus assimilé par la presse officielle aux « malfaiteurs » que sont pour elle les dirigeants clandestins, accusés de s'en mettre plein les poches grâce aux fonds du syndicat clandestin .. Certes, le pouvoir a décidé de réintégrer le leader syndical à son poste de travail aux chantiers de Gdansk, comme il le réclamait depuis des mois. Loin de témoigner d'un esprit d'ouverture, cette décision résulte de la volonté des bureaucrates de réduire au maximum le champ d'action de ce « citoyen comme les autres », dont les fréquentes conférences de presse et la récente rencontre avec
Malgré la répression,
les militants les plus recherchés du mouvement clandestin apparaissent un peu trop comme un défi ouvert au pouvoir.
L'ESPRIT DE RESISTANCE
Mais ce même pouvoir pourra-t-il museler tous ceux qui sont décidés à dire « non » aux méthodes policières et à la répression ? Rien n'est moins sûr, si l'on en juge par la capacité de Radio-Solidarité de Varsovie d'émettre, pour diffuser l'appel de la TKK, deux jours à peine après que la télévision polonaise ait montré sous toutes ses faces un puissant émetteur qui venait d'être saisi, afin de laisser entendre que le syndicat clandestin de la capitale était réduit au silence pour longtemps.
Ce pouvoir pourra-t-il contrôler l'activité de tous ceux qui sont révoltés par l'injustice et l'arbitraire ? Il semble bien que non, à en juger par la série de grèves qui ont eu lieu récemment dans diverses entreprises, combinant le plus souvent des objectifs économiques avec des exigences directement politiques. On peut citer en exemple la grève de la raffinerie de Gdansk, où les ouvriers ont refusé l'introduction d'une nouvelle grille salariale instaurant des écarts jugés inadmissibles : refuser cette grille, c'était refuser des mesu-
POLOGNE res visant à diviser les travailleurs en achetant certains d'entre eux par des salaires plus élevés.
L'échec de ce type de politique de division des travailleurs est d'ailleurs patent dans la région de Gdansk, où les chiffres publiés par la presse clandestine attestent du maintien du boycott massif des nouveaux syndicats par la classe ouvrière : 88 adhérents sur 14500 travailleurs aux chantiers Lénine de Gdansk ; 320 sur 10 000 aux chantiers de la Commune de Paris à Gdynia ; 200 sur 6 500 au port de Gdynia; 38 sur 820 dans l'usine d'alumettes Fosfory; mais, surtout, aucun dans une série d'entreprises parmi les plus importantes de la région: UNIMOR (2500 travailleurs), POLMO (2400), UNITEA (1 500), FAMOS (1 500), PROMOR (800), POM (5 000). Si 300 instituteurs sur 5 000 ont adhéré aux nouveaux syndicats, seuls 35 travailleurs de l'université de Gdansk sur 3 800 et 12 de Polytechnique sur 3 700 en ont fait autant (2).
Pourtant, les difficultés économiques auxquelles la classe ouvrière est
1. Nous avons publié cet appel de la TKK pour le ler Mai dans Inprecor numéro 148 du 25 avril 1983.
2. Solidarnosc, numéro 20, Gdansk, 5 mars 1983.
s'accroissent. Selon les statistiques officielles elles-mêmes, pays du « socialisme réel », 8% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté et dispose de revenus insuffisants pour se nourrir et se vêtir. La direction clandestine de Solidarité, de son côté, affirme qu'un tiers des familles ouvrières sont à la limite de la misère. Pourtant, la masse des travailleurs n'a pas oublié les objectifs politiques de la lutte menée durant les seize mois d'activité légale de Solidarité, et refuse jusqu'ici de se vendre à l'ennemi en échange d'avantages matériels, tels des facilités d'accès à un logement, ce qui constitue pourtant un problème criant pour les jeunes ménages obligés d'attendre quinze ou vingt ans pour disposer de leur propre appartement, ou l'assurance de pouvoir passer ses vacances dans une maison de repos avec sa famille.
UNE SEMAINE D'ACTION
EN BASSE-SILESIE La combativité des travailleurs s'est illustrée tout particulièrement en Basse-Silésie, dans le cadre d'une semaine d'action appelée par la direction clandestine de la région sur les mots d'ordre suivants : « Amnistie ! », « Réintégration des personpour des raisons politiques ! », et « Non à la hausse des prix ! »
Pour leur part, les ouvriers de l'usine Hydral (3) précisaient et élargissaient ce programme revendicatif en exigeant l'annulation de toutes les amendes infligées aux travailleurs pour avoir protesté dans le cadre de l'état de guerre , le rembourtoutes les pertes financières liées à ces sanctions ; l'arrêt de tout chanmembres du personnel; le versement à tous des prestations et des allocations prises sur l'argent du syndicat Solidarité qui appartient à l'ensemble du personnel et non à la minorité ayant adhéré au nouveau syndicat, comme c'est
Du 21 au 26 mars, les ouvriers des principales entreprises de Wroclaw et des environs ont manifesté massivement leur opposition à la dictature, en ralentissant les cadences, en simulant le travail, en refusant de faire des heures supplémentaires et en réduisant de façon radicale la production, par une stricte observation des normes technologiques et de sécurité du
Cette semaine d'action a culminé par un arrêt de travail au sein des usines les plus importantes de la région, doublé parfois d'une manifestation à l'intérieur de l'entreprise se rendant devant les bureaux de la direction, comme à l'usine Polar
Cette initiative s'inscrit sans aucun doute dans le plan d'action mis en avant par les dirigeants de la région, convaincus de l'impossibilité d'une entente quelconque avec le pouvoir actuel, et affirmant par la bouche de Jozef Pinior que « la préparation des entreprises à la grève générale est l'exigence primordiale » pour le mouvement clandestin. Construire un rapport de force afin de pouvoir, sans aventurisme, appeler à la grève générale « au moment où la société ne supportera plus la misère sans cesse grandissante », seul moyen d'obliger le pouvoir à passer un compromis, est une idée profondément ancrée dans l'esprit des dirigeants de cette région (4). Et les déclarations du leader qui vient d'être arrêté en témoignent : « Durant cette semaine de protestation, nous avons fait la preuve de la vitalité de Solidarité dans notre région », affirmait Pinior dans un communiqué du RKS. « Notre syndicat existe. En interrompant le travail, en réduisant la productivité, nous avons montré que nous n'abandonnerions jamais nos collègues emprisonnés, que nous ne serions jamais d'accord avec l'approfondissement de la misère (5) ».
Gageons que le coup qui vient de leur enlever ce dirigeant hors pair ne fera pas oublier aux ouvriers de sa région que la lutte continue, et que c'est d'eux tous que dépend la victoire contre le pouvoir totalitaire.
LE TEST DU 1er MAI Certes, la combativité n'est pas suffisante en soi. Les divergences qui se sont exprimées dans la presse clandestine quant à l'orientation stratégique et tactique à adopter sont bien réelles. Elles se traduisent non seulement dans le débat écrit, mais également dans l'inégalité du degré d'organisation et de mobilisation des différentes régions, dans la diversité des formes de lutte et des axes mis en avant. Sans parler des divisions organisationnelles qui ont amené certains courants du mouvement clandestin à se regrouper dans des structures parfois concurrentes avec celles qui sont directement liées à la TKK.
La distance croissante qui est apparue ces derniers mois entre les milieux intellectuels et les milieux ouvriers n'est pas non plus un élément négligeable. La manière différente de juger de la situation et d'aborder les tâches du mouvement clandestin a des fondements matériels et montre que la bureaucratie n'a pas totalement échoué dans sa tentative de diviser la société, de briser la solidarité entre les plus pauvres et les plus opprimés et ceux qui sont mieux lotis.
Mais la dynamique même de la mobilisation de la classe ouvrière a été jusqu'ici plus forte que tous ces facteurs de division, et le dernier revirement du cardinal Glemp - un de plus - en témoigne. Après avoir condamné d'avance la perspective de manifestations le ler Mai et implicitement traité les dirigeants de la TKK d'aventuristes, le primat de Pologne vient de reconnaître la légitimité de l'appel de la direction clandestine à descendre dans la rue le jour de la fête internationale du travail. « Le monde des travailleurs a sa propre façon de celebrer sa fe te : nous n'avons jamais défini comment il
3. Z Dnia Na Dzien, numéro 12, 24 mars Bulletin du Comité régional de gréve (RKS) de Basse-Silésie.
4. Voir Robotnik 83, numéro 4, 14 avril Bulletin de coordination du syndicat Solidarité en France.
5. Z Dnia Na Dzien, 14 avril 1983.
fallait le faire », a-t-il affirmé dans son homélie du 24 avril, marquant ainsi une contradiction très explicite avec les propos qu'il avait tenu quelques semaines plus tôt. C'est dire si la pression est forte ... Le primat a même mis le pouvoir en garde, « car là où il y a des manifestations, il peut se produire des événements que les organisateurs n'ont pas voulu et qui n'entraient pas dans leurs inten-
De même, les appels de Lech Walesa au dialogue, réitérant sa volonté d'« ouvrir des négociations à tout instant », pour qu'ils aient pu apparaître, ne peuvent être appréhendés en dehors de leur contexte politique réel : celui d'une partie de bras de fer où, une fois de plus, les masses ouvrières se trouveront confrontées aux forces répressives de l'Etat totalitaire, à l'occasion de mobilisations dont tout laisse à prévoir qu'elles constitueront un moment qui peut être déterminant pour le développement du syndicat clandestin et pour son orientation
Le ler Mai 1983 est une date qui, pour la direction régionale de Basse-Silésie, a une valeur de symbole et de test. Dans son bulletin Z Dnia Na Dzien du
cière nous confisque notre fête ouvrière. En manifestant le ler Mai, nous exigerons des comptes pour l'arrestation de nos camarades, pour les licenciements politiques des travailleurs. Nous exigerons le droit à l'existence pour notre syndicat, les libertés politiques dont nous avons été privés. Nous protesterons contre l'augmentation continue du coût de la vie, contre l'approfondissement de la misère qui touche des couches de plus en plus vastes des
« Que le ler Mai témoigne de notre résistance, de notre attachement à Solidarité. Que les manifestations ouvrières démontrent notre solidarité et notre force, qu'elles soient une mise en garde pour dictature militaro-policière. donnent de l'espoir aux condamnés et aux emprisonnés, à ceux qui vivent dans la pauvreté et la misère. »
Jacqueline ALLIO 27 avril 1983. 6. Le Monde, 27 avril 1983.