Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ESPAGNE

Le Pacte contre les mobilisations

· Inprecor n° 15, 27 octobre 1977 · p. 3-7 · 4 846 mots

État espagnol Syndicalisme

Analysant les résultats des élections du 15 juin dernier, l'article publié par "Inprecor" affirmait : "Après les élections, les travailleurs sont plus convaincus que jamais de leur force; ils ont plus confiance qu'auparavant dans leur capacité à atteindre leurs objectifs politiques et sociaux; cet "état d'esprit" de la classe ouvrière et de la population, malgré les inégalités, les illusions, l'influence des directions réformistes, sous-tend un rapport de forces favorable aux travailleurs : c'est là que réside la faiblesse fondamentale du succès de Suarez. " Les cent jours écoulés depuis lors ont mis en évidence, plus rapidement même qu'il n'était prévu, ce rapport de forces. La version espagnole du compromis historique mise en chantier ces derniers jours, a la même origine : la tentative faite par la bourgeoisie de changer les rapports de force avec la classe ouvrière. Un enchaînement de «maillons faibles» Les élections générales n'ont été que le point final de la première étape de la transition de la dictature à l'Etat fort; il restait à la bourgeoisie à parcourir un long et périlleux chemin et elle devait le faire dans des conditions économiques désastreuses. Dans un prochain article d' "Inprecor" , nous reviendrons de façon approfondie sur les antécédents et les caractéristiques actuelles de la crise du capitalisme espagnol ; nous nous contenterons ici de donner quelques chiffres qui permettent de mettre en valeur l'amplitude et la profondeur de la crise. Effectivement, la récession actuelle dure depuis le printemps 74; le taux de croissance des investissements en capital fixe a été négatif en 1975 (-2,4%), en 1976 (- 1,5%) et le sera en 1977. La croissance du coût de la vie, d'après les chiffres officiels scandaleusement manipulés, a été supérieure à 14% par an depuis 1973 et dépassera les 30% cette année. Le chômage a progressé de façon géométrique pour atteindre, d'après les informations des grandes banques (plus fiables que les données officielles) le niveau de 1.500 000 chômeurs sur une population active de 13,4 millions de personnes. Le déficit de la balance des paiements dépasse les 3 milliards de dollars par an depuis 1974 et atteignait en 1976, 4,3 milliards, ce qui représente 4,2% du PNB. La situation économique est inextricable. Si la bourgeoisie espagnole avait l'illusion de pouvoir bénéficier d'une nouvelle version du plan Marshall pour fi-

Miguel ROMERO nancer sa "démocratie", elle l'a désormais perdue. La Communauté économique européenne a fixé un délai minimal de 10 ans à l'admission de l'Espagne. Les crédits extérieurs sont rares et chers. La bourgeoisie espagnole a besoin d'un plan d'austérité pour assurer ses profits. Son problème est qu'elle n'a pas les moyens de l'imposer aux travailleurs ni de marges de manœuvre économique pour le négocier : tel est le principal, mais non le seul maillon faible de la bourgeoisie espagnole. Le renouvellement du personnel politique, effectué à travers les élections, ne constituait pas l'aboutissement, mais le début de la construction de l'Etat fort. Il restait encore à légitimer la "nouvelle situation politique" et à se doter d'une constitution qui bénéficie d'un large consensus social. Il fallait neutraliser les conflits potentiels avec les nationalités, d'autant plus que les partis ouvriers ont quasiment obtenu la majorité absolue en Catalogne; il fallait créer un nouveau cadre de négociations syndicales; il fallait se préparer à la tenue prochaine des élections municipales; il fallait réformer un appareil d'Etat, hérité du franquisme, excessivement "incontrôlable", y compris pour le gouvernement, etc. L'alternative défendue par Suarez, aujourd'hui majoritaire parmi la bourgeoisie, face à ces problèmes, consiste à essayer de les résoudre au travers d'une série de pactes conclus avec les partis ouvriers majoritaires. La volonté de la direction du PCE et de la direction du PSOE (avec d'importantes différences) d'aboutir à de tels pactes est évidente et a pu se vérifier sur le champ, en pratique. Les deux partis ont accepté le prétendu "pacte patriotique secret" qui stipule que la constitution sera élaborée en secret, lors d'une session des Cortes, à laquelle participeraient tous les groupes parlementaires (les éléments déjà connus de ce pacte permettent de comprendre son caractère "secret" : personne n'a défendu la République; on a accepté sur la question nationale une honteuse "division des pouvoirs" , selon laquelle les pouvoirs législatifs sont du ressort de l'autorité centrale, tandis que les nationalités ne disposent que d'un pouvoir de réglementation). Les deux partis se sont laissés dépossédés des fruits de leur victoire électorale en Catalogne en acceptant que Suarez joue la carte du Président de la Généralité en exil, Tarradellas, qui est aujourd'hui président de la Généralité provisoire et s'apprête à former un gouvernement (Conseil) dispo-

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ESPAGNE sant de pouvoirs purement formels et d'une majorité bourgeoise. Les deux partis ont, ces derniers jours, voté avec l'UCD une version limitée de l'amnistie, qui fait sortir de prison de nombreux pistoleros fascistes, mais y maintient les prétendus auteurs de crimes de sang commis après le 15 juin, les "crimes" d'avortement, qui exclue toute amnistie dans le domaine du travail ou pour les militaires, toute grâce pour les droits communs, qui n'abroge pas la législation répressive franquiste. Les deux partis, enfin, apparaissent toujours divisés au Parlement comme dans la rue, favorisant ainsi les manœuvres de Suarez, comme en particulier l'ajournement possible, jusqu'au printemps, des élections municipales. Mais le maillon le plus faible des projets de la bourgeoisie était la mobilisation inévitable des travailleurs. Et ceux-ci non seulement n'ont pas renoncé à leurs luttes, mais il les ont portées à un niveau sans précédent depuis 40 ans. Telle est la raison fondamentale de l'état de crise, de la profonde instabilité politique et sociale qui règne dans le pays depuis pratiquement le 15 juin. A gauche Le récit de toutes les luttes ouvrières et populaires des trois derniers mois serait interminable. Ne mentionnons que les plus importantes :manifestations contre le chômage et la cherté de la vie à Madrid (500000 manifestants), Saragosse (100.000), Séville (100 000), Cadix (100 000), dans les Asturies (30 000) et dans de nombreux autres centres industriels; manifestations pour les libertés nationales à Barcelone (1500 000), en Euskadi (plusieurs manifestations de 200 000), au pays valencien (500 000). Grèves dans les secteurs de l'hôtellerie et de la chaussure, luttes des ouvriers agricoles andalous et de la paysannerie; manifestations de femmes à Sabadell (20000 manifestantes); grève générale dans la presse à Barcelone et à Madrid en riposte à l'attentat fasciste contre la revue "El Papus" et grèves de différents journaux au Pays basque contre un attentat analogue dont fut victime le journal basque "Punto y Hora"; formation de coordinations d'entreprises menacées de faillite dans diverses régions, particulièrement en Biscaye où elles regroupent plus de deux cents entreprises et à Barcelone où elles exigent la nationalisation de ces entreprises sous contrôle ouvrier; mobilisation massive de différents villages basques (Berneo, Amorebieta) pour l'autodéfense populaire face aux fascistes; actes de solidarité internationaliste comme la grève générale de Cadix contre la venue du navire chilien Esmeralda. Il est certain qu'existent entre ces différentes luttes des inégalités profondes d'organisation, de politisation, etc. Il est certain que les grands bastions ouvriers ne sont pas encore entrés en scène, ceux où existe un haut niveau de syndicalisation et dont l'action sera décisive en cet automne chaud. Mais, tout en restant prudent, on peut dire que le mouvement ouvrier et populaire se déplace à gauche et que cela se traduit y compris dans les intentions de vote. Deux sondages publiés récemment donnent des indications spectaculaires : dans l'un d'eux, publié par le journal madrilène "Informaciones", lié à la grande banque, 50% des personnes interrogées se déclarent "de gauche" , contre 27% seulement en décembre 1976; et seulement 20% "de droite" contre 38% à la même époque; dans l'autre, paru dans la revue "Cambio 16", les intentions de vote pour l'UCD passent de 34 à 17% dans la période comprise entre le 15 juin et maintenant; les intentions de vote en faveur de l'Alliance populaire étaient également réduites de moitié; celles en faveur du PSOE se maintenaient, tandis que celles en faveur du PCE doublaient. Tout cela se produit avant que l'on aborde de plein fouet la période de l'automne, où vont être négociées des conventions collectives qui concernent plus de 2 millions de travailleurs de plus de 350 000 entreprises. C'est également l'époque où vont avoir lieu les élections des conseils d'entreprise. Le débat constitutionnel viendra à l'avant-scène. Il sonnera l'heure de vérité des prétendues "autonomies provisoires" accordées par le gouvernement afin de freiner les mouvements pour les libertés nationales. En outre, les élections municipales seront proches... et tout cela dans une situation économique qui ne • peut qu'empirer. Le mardi 4 octobre, Suarez adresse une "lettre solennelle" à tous les partis présents au Parlement, afin de les convoquer à une réunion le samedi suivant, dont l'objectif est d'arriver à un accord sur l'ensemble des mesures propres à "consolider définitivement la démocratie dans le pays et la préserver des dangers qui la menacent" . Le samedi, la réunion est interrompue par l'attentat absurde de l'ETA militaire qui coûte la vie au président de la députation de Biscaye. Le dimanche 9 dans la soirée, on annonce solennellement au pays la signature d'un accord portant sur les questions économiques qui provoque la stupeur chez les travailleurs : effectivement, le plan constitue un "pacte social" particulièrement dur et cynique. Les mesures fondamentales qu'il contient sont les suivantes: - les salaires ne pourront pas croître au-delà de 22% (chiffre correspondant au taux d'inflation prévu par le gouvernement pour 1978). Si l'on considère que l'inflation sera cette année supérieure à 30%, on prétend que les salaires des travailleurs soient amputés d'au moins 8% en chiffres réels. En outre, le plan prétend liquider deux revendications générales acquises par les travailleurs de nombreuses entreprises : les augmentations proportionnelles égales pour tous ; la révision trimestrielle ou semestrielle des salaires; - en ce qui concerne le chômage, la seule mesure concrète qu'envisage le plan est d'allouer 60 milliards de pesetas à la caisse d'assurance-chômage, ce qui correspond à la somme ridicule de 40 000 pesetas par travailleur au chômage; - pour ce qui est du crédit, dont l'importance est décisive pour la petite paysannerie et la petite industrie, la croissance en est bloquée à 17%, ce qui ne peut qu'aggraver la situation déjà très grave de faillites en chaîne. Il y a des mesures franchements provocatrices : par exemple, une entreprise dont les salaires augmenteraient au-delà de 22% se verra accorder le droit de licencier 5% de son personnel ; - enfin, il présente quelques promesses vagues et peu compromettantes de "transformation de fond des structures productives" "démocratisation de l'entreprise" etc., de caractère purement démagogique.

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Outre le plan économique, le "pacte de la Moncloa" inclut deux autres thèmes de négociation, suivant en cela, scrupuleusement, le modèle italien : - le "désordre public" , dont il est question dans deux projets de lois : l'une dite loi de "défense de la démocratie", qui n'est qu'une nouvelle version mise à jour des lois antiterroristes de la dictature ; l'autre, dite loi de "la police nationale" qui permet une centralisation et une coordination des corps répressifs actuels qui, on le sait, proviennent directement de l'héritage franquiste. - Il propose enfin une série de réformes politiques mineures, dont la fonction fondamentale est de servir de monnaie d'échange augouvernement dans la négociation des deux points antérieurs (modification de lois pénales, notamment certaines concernant les femmes; codification moins restrictive des droits de réunion et d'association; établissement d'une commission mixte, gouvernement-Parlement, pour le "contrôle de la télévision"...) «La défense de la démocratie» Considéré dans son ensemble, le "pacte de la Moncloa" témoigne de l'étroitesse des marges de manœuvre de la bourgeoisie espagnole : sur le terrain économique, cette marge n'existe même pas et c'est là que réside la contradiction principale de l'ensemble du projet. Il s'agit d'obtenir des travailleurs qu'ils soutiennent un projet de stabilisation d'un Etat bourgeois en offrant en contrepartie une austérité particulièrement sévère. Faute d'une telle marge de manœuvre, le grand argument de la bourgeoisie et - c'est lamentable - du PCE consiste à le présenter comme la seule voie possible pour défendre la "démocratie en danger". La bourgeoisie a brandi le fantôme du putsch militaire lors de la réunion de la Moncloa. Il y a quelques jours, s'est tenue une réunion qui a fait du bruit, entre de hauts responsables militaires de l'aile dite dure, dans la localité de Jatima près de Valence, où il a été question de rappeler à Juan Carlos le fameux : "qui t'a fait roi ?" On peut considérer qu'existe un secteur de la hiérarchie militaire, aujourd'hui minoritaire, qui estime que l'on dépasse les bornes de la "sécurité de la patrie" et qu'il faut exercer une pression de l'armée sur le roi afin que celui-ci adopte des mesures qui "mettent fin au chaos". Certains événements ultérieurs peuvent tendre encore la situation : des événements positifs comme, par exemple, des actions de masse pour la République ou les libertés nationales; ou négatifs, qui pourraient se produire devait se lancer dans une nouvelle offensive contre les forces armées comme cela semble être le cas. Mais si on prend en compte tous ces facteurs, il est clair que vu la situation actuelle d'essor du mouvement de masse (mouvement qui, ne l'oublions pas, il n'y a pas si longtemps est venu à bout d'une dictature), un coup d'Etat impliquerait qu'aujourd'hui la bourgeoisie prenne le risque d'une guerre civile, de répercussions internationales très graves, de gaspiller toutes les réserves dont elle dispose dans le cadre parlementaire, de compromettre l'institution monarchique. Ni le capitalisme international, ni la bourgeoisie espagnole, ni la hiérarchie militaire dans sa majorité, ne veulent prendre de tels risques dans la situation actuelle. Il existe, il est vrai, en Espagne, une stratégie de tension, qui trouve son expression au Parlement (l'Alliance populaire), dans l'activité des fascistes, dans un certain boycottage économique, dans les secteurs ultras de l'armée. Mais il est clair qu'un "compromis historique", quelle qu'en soit la variante, constitue le pire des contre-feux face à ce danger : tout ce qui démobilise ou divise les travailleurs, encourage leurs illusions dans les institutions bourgeoises ou au contraire engendre des réactions de panique, contribue à renforcer la "stratégie de tension". En réalité, cette justification du "compromis historique" est une vulgaire tromperie qui permet à la bourgeoisie d'exercer un chantage sur les travailleurs et offre par ailleurs à la direction du PC une justification de l'ampleur de sa capitulation face au gouvernement. Le Pacte et les partis ouvriers Si le PCE et le PSOE avaient refusé de négocier le "compromis historique" de la Moncloa, celui-ci n'aurait même pas vu le jour. Mais, au contraire, ils s'y trouvent engagés jusqu'au cou, même si c'est dans des conditions très différentes qui correspondant à leurs place distinctes sur la scène politique. Le PSOE est le premier parti ouvrier, sur le plan électoral. Depuis les élections, la direction du PSOE n'a cessé de répéter qu'il constituait l'alternative en terme de pouvoir au gouvernement de Suarez; qu'ils ne sont pas prêts à jouer les partenaires dans un gouvernement dirigé par l'UCD; qu'ils se réservent un rôle politique différent et qu'il était prêt à assumer la formation d'un gouvernement. Aujourd'hui, par rapport au "pacte de la Moncloa" , la direction du PSOE réclame des contreparties pour y souscrire : d'une part, le démantèlement définitif du franquisme; d'autre part, qu'il n'y ait pas de discrimination dans l'allocation de crédits aux petites et moyennes entreprises; la préservation du pouvoir d'achat, la réduction des gaspillages dans l'appareil d'Etat; et, enfin, "faire sentir au citoyen, dans sa vie quotidienne, que quelque chose change en mieux" . En dehors de ces contreparties, la direction du PSOE affirme que "l'accord n'a aucune valeur" La première chose à souligner, c'est le caractère minimaliste des contreparties exigées qui constituent un ensemble de généralités et en rien, comme le prétend la direction du PSOE, une alternative au "pacte de la Moncloa": ce sont des précisions, des amandements au pacte, qui peuvent permettre de ne pas s'y compromettre excessivement, peut-être de justifier une position d'abstention, mais en aucun cas engager la bataille contre lui. Mais en outre, dans la pratique, la direction du PSOE a donné son aval à un "pacte social" qui n'inclut même pas les "contreparties". Comme elle a accepté, par ailleurs, un compromis sur la question de l'amnistie en fonction de considérants politiques qui n'ont rien à voir avec la liquidation du franquisme. Pour justifier cette contradiction entre ses paroles et ses actes, la direction du PSOE utilise l'excuse de ce qu'on les "laisse seuls" , que le PCE soutient toujours l'UCD : c'est un bien pauvre argument. Le PSOE n'a jamais exigé du PCE qu'il s'engage dans la moindre bataille unitaire sur aucun terrain, bien au contraire. Sur différentes questions comme par exemple les

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ESPAGNE municipales, et dans certaines autres occasions, c'est la direction du PCE qui s'adresse. au PSOE sans résultat. Et moins encore sur le terrain gouvernemental qui est celui où les deux partis devraient dès maintenant organiser la bataille centrale face à Suarez. Au contraire, l'alternative gouvernementale que défend aujourd'hui dans sa majorité la direction du PSOE, repose sur l'hypothèse d'une rupture dans l'UCD, une alliance avec un secteur gauche de l'UC et les partis bourgeois nationalistes afin de constituer un solide gouvernement de "centre-gauche" , impensable dans les conditions présentes, dont le PSOE assumerait la direction. La direction du PSOE ne veut pas livrer bataille contre Suarez car cela signifierait livrer bataille contre la bourgeoisie Les événements ont avancé trop rapidement pour la direction du PSOE. L'ensemble de la bourgeoisie s'est soudain retrouvée derrière Suarez et le "pacte de la Moncloa" : le jeu du "ni se compromettre ouvertement, ni s'opposer franchement" ne sert à rien. Le pacte s'accepte ou se combat. Pour ce qui est du PCE, sa position est très différente. Le PCE, comme on le sait, reste le parti hégémonique dans les luttes quotidiennes de la classe ouvrière et des peuples de l'Etat espagnol. Et la direction du PCE affirme, en ce qui concerne la situation de notre pays, des choses comme celles-ci : "la démocratie est très fragile; si le roi n'était pas là, elle aurait déjà été remise en cause; il y a un grave danger de convulsions politiques. La tâche fondamentale est de "consolider la démocratie" • Mais les rapports de forces actuels sont défavorables à la "gauche" . Même s 'ils s'unissaient, le PCE et le PSOE seraient minoritaires au Parlement. Et quand bien même, ils seraient majoritaires, cela ne changerait rien car "dans ce pays, il y a des forces prêtes à empêcher la venue d'un gouvernement de gauche même s'ils doivent pour ce faire plonger le pays dans la ruine. " La seule solution est "donc, un gouvernement de concentration nationale". Quel sera le programme de ce gouvernement ? Santiago Carrillo l'a défini lors d'un meeting à Séville, le 24 septembre dernier : assurer les libertés démocratiques suspendues par les lois franquistes qui régissent toujours le pays; établir un plan de travaux publics, de construction d'écoles, d'hôpitaux; donner du travail aux centaines de milliers de chômeurs; mettre fin aux investissements non productifs Mais pour avancer vers ce gouvernement de concentration nationale, la direction du PCE reconnait la nécessité d'un "compromis historique": dans le même discours, Carrillo a fait état de ses contacts avec Suarez et de l'accord auquel ils ont abouti sur un programme commun. Et selon lui, les points de ce programme commun "sont les mêmes que ceux que nous défendus dans notre campagne électorale" . Point n' est besoin de commenter l'importance de ces déclarations; malgré le caractère néfaste de la campagne du PCE, il reste tout de même un fossé important qui la sépare du "pacte de la Moncloa". Malgré la modération extrême du programme d'un gouvernement de concentration nationale, il faut dire que seuls deux objectifs de ce programme sont inclus dans le "pacte de la Moncloa". Malgré cela, la direction du PCE a salué comme un "événement historique" la signature du pacte.

Ces contradictions suffisent à démontrer comment dans la situation économique et politique où nous vivons, la politique réformiste est amenée à trahir y compris les intérêts les plus élémentaires des travailleurs et à renoncer en pratique à son "propre programme minimum". Le grand argument de la direction du PCE est l'argument de la peur et de la faiblesse. Jusqu'à présent, dans les meetings, la direction du PCE a essayé de compenser ce type d'arguments en promettant monts et merveilles du "compromis historique" et de la négociation avec les partis bourgeois. Les militants du PCE ont l'occasion de vérifier en pratique les merveilles au travers des effets que produisent les négociations de la Moncloa. La position des centrales syndicales Les deux principales centrales syndicales, de leur côté, ont adopté une position cohérente avec celle du parti hégémonique en leur sein. De ce fait, on a abouti à des positions différenciées en ce qui concerne les Commissions ouvrières et l'UGT. On peut résumer schématiquement la position des deux centrales ainsi : les Commissions ouvrières disent : "Oui, mais..." au pacte de la Moncloa, tandis que l'UGT répond : "Non, mais...". Dans aucun des deux cas, les directions syndicales n'engagent une bataille conséquente contre le pacte, mais la différence qui les sépare ne porte pas que sur des détails. Par ailleurs, il est nécessaire de faire le rapprochement entre les positions des deux centrales et celles des partis, PCE et PSOE. Des débats internes importants se sont déjà engagés dans les syndicats. Au conseil confédéral des Commissions ouvrière des critiques: ont été portées, relatives à la position initialement adoptée par le secrétariat des C.O. qui est très significative d'une capitulation claire face au pacte de la Moncloa. Les C.O. de Navarre ont pris quant à elles une position parfaitement contradictoire avec le "pacte de la Moncloa". Une assemblée des C.O. à Tarragone s'est prononcée dans le même sens. En Catalogne, lors d'un meeting où parlait le secrétaire général des C.O. de Catalogne, Lopez Bulla, au moment où il s'apprêtait à parler, une banderole disant : "Non, au pacte de la Moncloa" a été acclamée par l'assistance composée de 13000 travailleurs. Le débat se poursuit dans les différentes instances des Commissions ouvrières dans tout le pays. Dans l'UGT, la situation est, d'un certain point de vue, similaire. L'UGT à Madrid vient de publier un communiqué très dur, dénonçant le "'pacte de la Moncloa" comme un "pacte social" et appelant à la lutte. Au contraire, l'UGT en Biscaye a adopté un communiqué justifiant la nécessité d'accepter le "pacte de la Moncloa" , le présentant comme positif et se réservant quelques critiques secondaires ou de détail. En tout cas, et pour bien cerner la situation, il faut relever que les deux syndicats se sont oppesés à ce qui constitue sans doute un des points essentiels du pacte social, le blocage de la hausse des salaires à 22 % pour l'année. Toutes deux le considèrent comme inacceptable. Mais sans cette limitation des salaires, le "pacte social" signé perd tout son sens. Les

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luttes des jours à venir, les débats au sein des centrales syndicales et à l'occasion de l'élection des comités d'entreprise permettront l'expression de réactions importantes contre le. pacte signé à la Moncloa entre les partis ouvriers et les différents partis bourgeois. Mais ce ne sont pas les seules difficultés que rencontre le "pacte de la Moncloa". Sa seule annonce a provoqué une mobilisation générale des travailleurs. Un débat s'est amorcé, comme nous l'avons vu, dans les centrales syndicales. Des instances de base ont pris position contre ce pacte. Des difficultés ont surgi, y compris au sein du PSOE et du PCE. La loi de "défense de la démocratie" n'est toujours pas sortie et on dit que le gouvernement pourrait même la retirer. Il est cependant probable que le pacte finisse par se réaliser, mais sur une base fragile, ne permettant pas de stabiliser la situation de crise que connaît le pays. L'instabilité se poursuivra, ainsi que les crises de gouvernement : de nouvelles tentatives de compromis, de nouvelles négociations, de nouvelles spéculations sur le vide du pouvoir apparaîtront bientôt. Les travailleurs ne se résigneront pas au pacte de la Moncloa et surtout pas au pacte social. De nouvelles mobilisations auront certainement lieu contre le gel des salaires et le chômage; des luttes de solidarité se produiront. Mais il y a plus. Il faut que la classe ouvrière et le peuple comprennent que pour obtenir satisfaction, il faut vaincre Suarez, que c'est possible et nécessaire. Comme instrument de démobilisation des travailleurs, le pacte de la Moncloa vise à convaincre les travailleurs que la seule solution aux problèmes du pays est d'appuyer le gouvernement des capitalistes, le gouvernement Suarez. C'est pourquoi la bataille contre le pacte de la Moncloa est aussi la bataille pour offrir une alternative politique aux travailleurs. Sur ce plan, le Bureau politique de la LCR déclare : "Cette bataille contre le pacte de la Moncloa doit d'abord être une bataille unitaire. Les solutions proposées par les différents partis, centrales et courants syndicaux doivent être débattues par l'ensemble de la classe ouvrière et des couches populaires. Mais ce débat ne peut servir de prétexte pour diviser l'action des travailleurs. La lutte doit se mener autour de la défense inconditionnelle des intérêts immédiats des travailleurs, sans prendre en compte les prétendus "sacrifices partagés" et les faux choix sur la nature des "contreparties". Que les capitalistes paient la crise : Il manque une plate-forme unitaire de lutte, avec des objectifs clairs qui répondent à ce que veut la classe ouvrière, à ce qu'elle veut obtenir et non à ce que l'UCD et le grand capital veulent imposer. "Il faut former au Parlement un bloc ouvrier pour combattre, de ce poste, tous les projets politiques et constitutionnels de la bourgeoisie, pour exiger un referendum sur la forme de gouvernement et, dans ce cadre, avec toutes les organisations ouvrières et populaires, appeler à voter pour la République; exiger la reconnaissance dans la Constitution du droit à l'autodétermination des nationalités, du droit à l'autonomie des régions, de la souveraineté reconnue pour les régions et nationalités de se doter des institutions de leur choix et de s'arroger les compétences qu'elles jugent nécessaires face au pouvoir central ; exiger le démantèlement légal et institutionnel des séquelles de l'appareil franquiste, la dissolution des corps répressifs, l'épuration à tous les niveaux de l'appareil d'Etat. "Il faut constituer une coordination unitaire entre toutes les centrales syndicales, impulser dans les usines et dans tous les lieux de travail la discussion sur la riposte à opposer au pacte de la Moncloa. Il faut organiser des journées de lutte, avec les organisations de femmes, de jeunes, les associations de voisins et les partis ouvriers débouchant sur une journée nationale de lutte. "'Il faut, dans les élections des conseils d'usine, adopter le système des listes ouvertes qui respecte le principe de la proportionnelle entre les différents courants ouvriers. Il faut coordonner ces conseils entre eux, les articuler avec les centrales syndicales. Il faut exiger la tenue des élections municipales avant le 15 décembre et établir auparavant des commissions unitaires de contrôle du scrutin dans toutes les municipalités. Il faut fixer l'objectif de la majorité ouvrière pour ces élections et, dans ce but, former une candidature ouvrière unique sur un programme au service des travailleurs. La LCR renouvelle son appel aux militants du PSOE et du PCE pour qu'ils exigent de leurs directions qu'elles rompent avec le pacte de la Moncloa et qu'elles assument leurs responsabilités dans l'organisation unitaire de la bataille contre ce pacte. "Nous appelons également toutes les organisations ouvrières qui sont déjà disposées à déclencher cette bataille, à la préparer dès maintenant, à unifier nos efforts pour la mettre en œuvre. Dans les luttes politiques et sociales qui s'annoncent, en poursuivant l'objectif de renforcer l'unité et la combativité des travailleurs, nous nous efforcerons de convaincre la classe ouvrière que pour résoudre les problèmes de la société, les travailleurs doivent poser leur candidature au pouvoir, en exigeant des partis en qui ils ont aujourd'hui majoritairement confiance - le PSOE et le PCE - qu'ils forment un gouvernement s'appuyant sur la mobilisation ouvrière et populaire et satisfaisant les revendications des travailleurs. "Il existe une solution à la crise de ce pays. Les travailleurs détiennent cette solution. L'unité d'action entre les partis oůvriers et les syndicats constitue aujourd'hui la voie qui y mène." Les prochains jours seront décisifs. Les prises de position se succèdent dans les assemblées d'usine, qui montrent la possibilité d'organiser une vaste riposte de masse contre le pacte de la Moncloa. Dernière en date de ces prises de position, su la motion adoptée par l'assemblée des 5000 ouvriers de l'usine Babcock-Wilcox, en Biscaye. Dans cette déclaration, ceux-ci affirment : "Nous voulons dire que la mobilisation et la lutte de toute la classe ouvrière sont l'unique moyen d'empêcher le capital et son gouvernement de nous imposer leurs plans antiouvriers et antipopulaires. " C'est effectivement cette voie, tracée par les travailleurs de Babcock-Wilcox, qui seule permettra de s'opposer au pacte de la Moncloa. La bataille sera dure, mais toutes les conditions existent pour la gagner. stopo

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