FRANCE Depuis l'ajournement sine die des négociations entre les signataires du Programme commun, le 23 septembre dernier, la polémique continue à faire rage dans ce qu'il est convenu d'appeler la "gauche unie" Le 6 octobre, devant les micros de la radio, Marchais résumait les conclusions du Comité central du PCF : "Depuis le début de l'année, le Parti socialiste slest engagé dans un tournant à droite... Le PS reste d'une grande incohérence théorique, il est profondément marqué par une pensée technocratique aux allures modernistes, une pensée qui épouse, sous une phrase de gauche, des exigences de la gestion d'un capitalisme en crise. " Il n'est de jour où "L'Humanité" , l'organe central du PCF, ne répète que le PS a fait un "virage à droite" . Mardi 18 octobre, Philippe Herzog - membre du Comité central, chef de file des économistes du PC et un des principaux responsables des négociations pour la "réactualisation du Programme commun" - affirmait lors d'une conférence de presse que le PS se "proposait d'élargir la domination du capital. La campagne s'épuise L'opération de propagande antérieure à la rupture du 23 septembre et la campagne "d'explications" qui lui fit suite avait rencontré un certain écho dans les rangs des travailleurs. Le PS avait quelques difficultés à fournir à ses militants des réponses crédibles face aux arguments des militants actifs du PCF sur le SMIC, les allocations familiales ou même les national isations. Mais la portée du tir de l'état-major de la place du Colonel Fabien fut plus courte que prévue. Tant qu'il semblait s'agir, pour le PCF, d'organiser une pression sur le PS, dans le cadre de la négociation pour un "bon programme commun", les propositions de Marchais trouvaient un écho effectif parmi les masses laborieuses. Mais une fois la rupture apparaissant comme durable, le désarroi et l'incompréhension commencèrent à dominer. La pression unitaire ("l'unité à tout prix"') se révélait plus forte que 500 nationalisations de filiales en plus ou en moins dans les propositions des uns et des autres. La campagne du PCF s'essoufla, d'autant plus que le PS contre attaqua en se faisant le champion de l'unité.
L'axe de la polémique se déplaça de la discussion sur les nationalisations vers la nature même du PS. Ainsi, dans le supplément de "L'Humanité dimanche" (16 octobre), diffusé sur les entreprises, Roland Leroy, membre du BP et directeur de "L'Humanité" écrit : "La droite française vise à trouver un recours dans le Parti socialiste, à l'instar de ce qui se fait dans d'autres pays d'Europe." Ce thème est sans cesse martelé dans la presse du PCF, dans les meetings, dans les interventions à la radio. Mais l'efficacité de ce bombardement aussi intense que soudain est relativement réduite. Le PCF n'est plus un parti composé de militants éduqués contre la social-démocratie. Au contraire, la majorité des membres actuels sont entrés dans le Parti après 1968 et un très fort pourcentage après le 2le congrès d'octobre 1974. Tous ces militanis n'ont comme référence politique, tactique et stratégique, que l'Union de la gauche, que la collaboration avec le PS. D'ailleurs Marchais n'écrivait-il pas en février 1977, dans l'éditorial des "Cahiers du communisme" , revue théorique du Comité central : "Nous nous prononçons pour une coopération solide et durable pavec le Parti socialiste. Organiser, maintenir, faire progresser cette union de combat sur des bases toujours plus avancées, cette tâche est partie intégrante du rôle qu'il appartient au Parti communiste d'assumer." Un sondage, qui possède une certaine valeur indicative, signale que 62% des militants communistes ne croient pas que le PS va se rapprocher de la majorité actuelle (SOFRES-"Nouvel-Observateur", n° du 17-23 octobre). Ainsi, l'appareil du PC doit déployer son énergie à convaincre sa propre base et une partie de ses cadres, notamment syndicaux. Les 22-23 octobre, la direction battra campagne dans les 182 stages régionaux organisés dans toute la France. "L'Humanité" doit admettre des résistances. A propos du stage tenu avec les secrétaires de cellules du Val-d'Oise, dans la région parisienne, on peut lire : "Ainsi, l'analyse du Comité central sur l'aggravation de la crise et le tournant à droite du Parti socialiste est-elle apparue dans les interventions comme admise quasi unanimement par les communistes mais encore très discutée, parfois même contestée, par les travailleurs qui disent vouloir à tout prix l'unité, à tout prix le changement." (17.10.77). Les anciens militants, formés durant les années de guerre froide sont appelés à la rescousse pour "expliquer" un "virage à droite" qui, d'ailleurs, pour eux, n'a rien de nouveau ! La tâche ne doit pas être aisée.
Une cellule du quartier populaire parisien de Belleville, dont les députés et les conseillers municipaux sont communistes, appelle en ces termes à une réunion ouverte : "Les communistes vont multiplier leurs efforts unitaires pour amener le Parti socialiste à reconsidérer sa position, à renoncer à son idée de faire cavalier seul ... Les plus anciens vous en (du PS) parleront d'expérience. Ils ont de la mémoire. Tourner le dos aux communistes au lieu de saisir la main qu'ils tendent, c'est se tourner vers la droite. " La polémique avec le PS a ravivé les bonnes vieilles méthodes du "débat franc et ouvert" ! Si le tournant brusque révèle bien la nature du PCF, son origine stalinienne, son fonctionnement bureaucratique, le recrutement effectué les dernières années ont cependant restreint les possibilités de la direction de faire adopter sans problème un virage à 180° dont elle est seule à connaître les tenants et aboutissants. Les tiraillements sont nombreux. Une riposte de Bonaparte Après deux semaines de flottement, le PS adoptait, lors de son Comité directeur des 8 et 9 octobre, une ligne de riposte efficace : se garder de polémiques inutiles contre les communistes, faire campagne contre la majorité en prenant appui sur le Programme commun, redonner une nouvelle importance au thème autogestionnaire, proclamer que dans tous les cas, le PS se désisterait au second tour en faveur du PC, si celui-ci arrive en première position. "Fidélité" au Programme commun, réaffirmation de l'Union de la gauche, attaques contre la droite, voilà la leçon donnée par Mitterrand à ses lieutenants. Dans toute la France, ils reprennent ces thèmes. Rocard déclare : "Le PS n'a pas de stratégie de rechange, l'espoir de reconstruire l'union reste pour nous inébranlable. " Beregovoy, un des secrétaires nationaux, proclame à Metz : "Nous continuerons à défendre l'Union de la gauche avec les communistes jusqu'au mois de mars, jusqu'au premier tour de scrutin, et même, s'ils le veulent entre les deux tours. Si les communistes veulent prendre la responsabilité de l'échec de la gauche, qu'ils la prennent..." En outre, le PS oppose un argument fort simple au PC. Claude Estier, un des secrétaires nationaux, écrit en éditorial de "L'Unité", hebdomadaire du PS : "Est-il logique de vouloir un bon accord avec un partenaire auquel on prête d'aussi mauvais desseins ?" ("L'Unité" 7/ 13. 10.77). Conjointement à cette contre-offensive, la direction du PS met l'accent sur le renforcement du Parti. La "garantie de l'union" passe par le plus fort pourcentage électoral pour le PS. Dans ce cadre, Mitterrand a rapidement révisé la position du PS concernant l'utilisation de l'énergie nucléaire. Il s'est déclaré favorable à un moratoire de 18 à 24 mois, tout en admettant le recours à l'énergie nucléaire. Il pense capter de cette façon des voix écologistes, améliorer son image sur ce thème au sein de la CFDT et mettre en difficulté le PC sur ce terrain miné. Face aux critiques de la CFDT qui, par la bouche d'Edmond Maire, lui reproche de "proposer des solutions qui ne semblent pas s'attaquer à la domination internationale du capital"
("Le Matin" du 17.10.77), le PS redouble d'ardeur et fait dans "le qualitatif" et l'autogestionnaire. Un moyen d'oublier le SMIC. Le PC ne désire pas rester en rade. Marchais va donc déclarer : "Il s'agit d'avancer résolument sur le chemin d'une gestion toujours plus large de la société tout entière par les travailleurs eux-mêmes, par les citoyens eux-mêmes, c'est-à-dire l'autogestion." ("Le Matin" 13.10.77). A travers tout ce débat, Mitterrand a profilé sa personnalité de Bonaparte. Sa résistance face au PCF donne des assurances au camp bourgeois en cas de victoire électorale. En outre, elle peut lui permettre de gagner des voix à droite, ce que confirment les derniers sondages. En même temps, le soin apporté à cultiver une image unitaire, au-dessus des querelles d'état-major, en fait le personnage le plus apte à traduire les aspirations populaires au changement. De cette bataille, il ne sort pas perdant, tout au contraire. Il est donc moins prêt que jamais à faire des concessions au PC sur l'essentiel qui est selon lui, la place du PC dans l'appareil d'Etat après un éventuel succès électoral, en mars 1978. Enfin, Mitterrand a rapidement perçu les contradictions dans lesquelles la direction du PCF s'enferrait. Il l'exprimait de façon feutrée à la radio : "Si les appareils restent trop figés, fidèles à des méthodes souvent détestables, la base change. Elle épouse les réalités du pays. Elle a des opinions, des colères, des humeurs, des espoirs et tout cela finira bien par peser sur l'évolution des partis politiques. La base reste très unitaire" ("Le Matin" 7.10.1977). Le débat et les syndicats Le débat PS-PC se répercute dans le mouvement syndical. La direction de la CGT avait emboité le pas du PCF sur la question des nationalisations. Dès la rupture, cette orientation devenait encore plus difficile à faire passer dans les rangs. Tout d'abord, le PC n'est plus la seule référence politique pour les syndicats de la CGT. Séguy ne peut plus agir avec trop de brutalité comme membre du BP du PCF, sans provoquer des remous. Selon un récent sondage, 40% des membres de la CGT voteraient socialiste. Ce n'est donc pas un hasard si l'on a vu des potiches du PS au sein de la commission exécutive de la CGT prendre la parole publiquement dans "Le Monde" et "L'Unité" pour faire connaître eurs désaccords. Claude Germon - rédacteur en chef du "Peuple", bi-mensuel de la CGT, et membre du Comité directeur du PS - ainsi que Pierre Carassus, ont voté contre la déclaration du 4 octobre de la CGT. Cette déclaration s'alignait sur les positions du PC. Germon, dans une interview accordée au "Matin" (20.10.77) explique ouvertement les débats dans la CGT. La CGT a dû convoquer deux fois en deux semaines sa commission exécutive. Séguy doit reconnaître qu'au sein de la base, la rupture a créé "la surprise, le désappointement et parfois le désarroi". La CGT a choisi d'ouvrir le débat dans ses rangs et de distribuer à 6 millions d'exemplaires une déclaration adoptée le 18 octobre par sa commission exécutive. A ce sujet, Germon affirme : "Ce grand débat au sein de la CGT, peut conduire certains militants et dirigeants à développer l'idée que si l'on ne nationalise pas les filiales à 50%, on ne pourra pas répondre à l'attente des travailleurs sur le
Ni compromission, ni division :
Déclaration du Bureau politique de la LCR
FRANCE plan social, que le Parti socialiste est en retrait par rapport à 1972, que la CGT n'a pas changé mais que d'autres peuvent changer. "Mais il y aura des camarades pour défendre l'idée que la nécessité de réactualiser le Programme commun ne justifie pas que l'on accuse le Parti socialiste d'avoir viré à droite. Ils sont nombreux à penser que les positions défendues par le PS sont fidèles au Programme commun. " ("Le Matin", 20.10.77). Le débat a donc pénétré les rangs de la CGT, des positions diverses s'expriment publiquement. Voilà quelque chose de nouveau dont on n'a pas encore mesuré toute la portée pour l'avenir. Enfin, la CGT, face aux critiques effectuées par la CFDT, est contrainte de durcir son langage, de mettre l'accent sur les mesures "anticapitalistes" et sur la "rupture" qu'impliquerait le Programme commun. Mais, en même temps, la direction craint la politisation suscitée par le débat et se refuse à toute perspective de lutte immédiate.
unité ouvrière!
Quant à la CFDT, elle ne peut faire passer son soutien à la politique du PS qu'en le doublant d'une critique contre le "manque de foi dans les luttes sociales" qui caractérise le PS. Les positions de la CFDT, toutes pleines d'ambiguftés, servent néanmoins à dépolariser le débat et à lancer des thèmes favorables à une intervention des révolutionnaires. La polémique PS-PS a parfois créé le désarroi dans les rangs ouvriers, néanmoins, à moyen terme, l'élément essentiel reste la politisation de dizaines de milliers de militants et de cadres du mouvement ouvrier. Il sera difficile aux directions réformistes de faire reprendre le slogan central de l'époque de l'euphorie unitaire : "Un seul moyen, le Programme commun"! C'est dans ce contexte que les révolutionnaires doivent déterminer leur intervention. Nous publions ci-dessous une déclaration du Bureau politique de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire - section française de la IVe Internationale) qui indique la position des marxistes-révolutionnaires face à toutes ces questions clés.