Le peuple sahraoul
et la révolution
au Maghreb (suite)
Nous publions ci-dessous la seconde partie et conclusion de l'article commencé dans le dernier numéro d' "Inprecor" sur la lutte menée par le peuple du Sahara occidental. La première partie de l'article traitait de l'arrière-plan de l'invasion du Sahara par les troupes marocaines et mauritaniennes. La dernière partie décrit la lutte du Front Polisario (Front populaire de libération de Saguiet el-Hamra et du Rio de Oro) qui dirige le combat sahraoui. Saguiet el-Hamra et le Rio de Oro sont les régions nord et sud de l'ancien Sahara "Espagnol". "Ni paix, ni stabilité dans la région avant le retour au territoire et l'indépendance totale. " Cette proclamation du 3e congrès du Polisario (août 1976) résume les objectifs prioritaires de la lutte. Parallèlement à l'approfondissement de la lutte armée, la mise sur pied d'une organisation "civile" dans les conditions artificielles des camps de réfugiés, bouleversa l'ancien ordre social. Au cours d'un récent séjour au Sahara occidental, nous avons pu constater la réalité de la situation militaire décrite par le Front. La guérilla s'étend sur l'ensemble du Sahara occidental, ainsi que sur la partie sud du territoire marocain et l'ensemble de la Mauritanie. L'organisation militaire est parallèle au reste de l'appareil étatique de la RASD. Les relations hiérarchiques et le système de grades ressemblent au fonctionnement de ceux des autres armées de guérilla (Cuba). Une certaine initiative est laissée aux zones et régions qui partagent le Sahara occidental, où les groupes de guérilla tirent le meilleur profit des ressources naturelles d'un désert qu'ils connaissant dans ses moindres recoins. En même temps, des colonnes regroupent plusieurs katibas (100 combattants) et entreprennent des raids d'envergure. Les 35 000 soldats marocains et les quelques milliers de Mauritaniens sont fixés dans les villes de garnison ou dans les anciens fortins espagnols. Tout comme les centres économiques, ils sont régulièrement bombardés et les longues colonnes de ravitaillement attaquées. Une importante quantité de matériel est récupérée sur l'ennemi : la quasi-totalité des Land Rovers et des GMC que nous avons vus dans le Saguiet el Hamra étaient d'origine marocaine, comme l'attestaient les plaques d'immatricu-
Pierre REIS & Hugues VEGA lation. Le Front est à l'offensive de jour et de nuit, et il est surprenant de voir les longs panaches de poussière derrière les véhicules du Polisario filant dans la vallée du Saguiet el Hamra pendant des heures, dans une région que Hassan affirme avoir pacifiée. Comme il est surprenant de visiter les ruines de tel village, vidé d'habitants depuis plus d'un an et qui avait voté massivement pour Hassan à la fin 1976: Les sorties aériennes marocaines sont peu nombreuses et ne peuvent avoir une certaine efficacité que contre de fortes concentrations de véhicules. Quelques appareils ont été abattus à l'aide de fusées soviétiques SAM. L'Etat marocain n'a pas les moyens militaires des puissances impérialistes qui ont pu bombarder massivement des régions entières de l'Algérie ou de l'Indochine. Dans les conditions actuelles, toute poussée de l'armée marocaine vers les fortifications "innocupées" dans le sud du Saguiet ne peut que l'affaiblir en la dispersant. Il s'ensuit un état d'insécurité et de décomposition des troupes maroco-mauritaniennes qui perdent non seulement des hommes et du matériel, mais aussi un millier de prisonniers présentés régulièrement à la presse internationale. Au cours de l'année 1976 des mutineries ont eu lieu à Smara et Tan Tan, à Boujdor, Ain Bentili, Zag, El Ayoun, etc. , les garnisons marocaines ont toutes connu des incidents armés ayant opposé les militaires à leurs chefs. Des tribunaux siègent en permanence à Marrakech et Agadir. La désertion des soldats de Hassan se développe. Plus récemment, la plus grave mutinerie s'est produite dans la région d'Ifni, en territoire marocain où la troupe a complètement détruit les installations en signe de révolte. Une violente répression s'est abattue sur les soldats et sous-officiers. Etant donné le retrait massif de la population du Sahara vers le désert algérien, le dépeuplement important des villes comme El Ayoun ou Villa Cisneros, cette guerre révolutionnaire présente des traits spécifiques. Il semble que l'objectif du Front soit d'épuiser militairement l'adversaire sans pouvoir le battre pour ce qui est du Maroc, mais avec l'espoir d'y arriver pour la Mauritanie et de susciter une crise politique d'envergure au sein des deux régimes. L'armée marocaine s'est installée en Mauritanie (dont 6 000 soldats à Zouérate) pour pallier les faiblesses de la petite armée mauritanienne dont
les effectifs pnt été portés à 15 000 hommes récemment, ce qui provoque des conflits au sein des commandemants. Soulignons également qu'une partie de la troupe est faiblement motivée pour combattre l'Armée de libération sahraouie.
Dans les camps qui regroupent plus de 100 000 réfugiés sur la
Hamada de Tindouf, un processus révolutionnaire, fragile est bel et bien engagé. Cette population (80% de femmes et d'enfants), coupée de tout processus de production, est rassemblée dans des conditions précaires dans une vingtaine de camps.
La plupart des biens ont été abandonnés sur place lors de l'exode massif consécutif à la volonté de génocide de l'armée marocaine après la "marche verte"
et sa survie dépend de l'aide humanitaire internationale.
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= Routes revêtues
- Pistes la-Nouadhibou
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Une structuration sociale et politique complexe est mise en place depuis quelques mois, d'en haut. Elle n'a rien de passéiste et est au contraire porteuse d'avenir. Ainsi, l'organisation tribale disparait : un peuple que l'on aurait pu croire figé dans un tribalisme séculaire bouge. Il se restructure de A à Z dans les camps. La population est regroupée en cellules et comités, bases de l'Etat sahraoui embryonnaire. Les membres d'une même famille ne peuvent appartenir à une même cellule, mais toute la population est organisée en cellules de 11 membres suivant une double structuration administrative et politique (responsables de cellules, organisations de masses comme l'Union des femmes).
Nous avons assisté à des "congrès populaires de base" : les point concernant les tâches "civiles" et les perspectives politico-militaires y sont abordés durant quatre jours par l'ensemble de la population d'une Dafra (un camp). Une "désacralisation" des cadres politiques était évidente durant ces débats où réapparaissaient épisodiquement le vieux monde des comportements traditionnels (obscurantisme religieux, méfiance à l'égard de la médecine moderne, résistance à l'enseignement des petites filles...), et qui donnent la mesure des difficultés rencontrées à la conscientisation d'un peuple en révolution (ces difficultés ouvrent par ailleurs la discussion sur les limites du réalisme politique). A l'issue de ces congrès, étaient élus les responsables administratifs. Le "paternalisme" de la direction du Front tend à être dépassé (consciemment) au travers d'une organisation efficace qui responsabilise l'ensemble de la population à travers des comités ad hoc : enseignement, santé, sécurité, artisanat, etc. Du côté des femmes, l'inégalité avec les hommes subsiste. Si les camps sont des camps de femmes, c'est que seuls les hommes sont au combat, comme autrefois, pendant que les femmes restent à la tente, chargées de l'éducation des enfants et des tâches domestiques. Mais les circonstances ont incontestabiement fait bouger les rapports hommes/femmes rapidement. Les femmes prennent les choses en main dans les camps, deviennent des responsables politiques, s'autonomisent, s'entraînent au maniement des armes pour, dans un premier temps relever les hommes de l'Armée de libération qui assurent la sécurité des camps, l'arrière-vital de la lutte armée. Elles remettent en question l'aliénation séculaire dans une période historique exceptionnelle dans l'histoire du peuple sahraoui. Ce qui donne l'espoir que quelques chose d'irréversible s'est produit, contrairement à ce qui s'est passé pour d'autres luttes de libération nationale. Elément décisif du processus révolutionnaire, le Front polisario, Front de libération nationale, se veut l'unique représentant des aspirations à l'indépendance du peuple sahraoui (ce qu'il est objectivement), et se confond avec l'appareil d'Etat de la RASD. Issue de la lutte contre les Espagnols, la composition de sa direction est assez représentative de l'alliance des classes et couches sociales qui se sont mises en mouvement. L'encadrement du Front est constitué par une génération de jeunes militants ayant quitté les facultés et les lycées de la région depuis quelques années, issus de "grandes familles" en butte à la répression ou de la paysannerie nomade pauvre (El Ouali); par de petites gens et commerçants, rompus à la lutte clandestine dans les villes (sans oublier des anciens militaires). Quelques politiciens comme Baba Miske ont également été intégrés à la direction. L'élaboration théorique du Front s'articule autour d'un programme à court terme et d'un. programme à long terme qui se borne à réaffirmer des principes généraux sur la création d'un régime républicain national, non exploiteur, avec la participation effective des masses. En ce qui concerne la futur Etat indépendant, les congrès n'abordent pas les grandes lignes concernant la mise en place d'une réforme agraire, d'un système coopératif de distribution, de la mise en valeur du territoire. toi anmos
SAHARA OCCIDENTAL Par contre l'accent est nettement mis sur la construction d'un "Maghreb des peuples", préoccupation commune au Bureau politique, à l'habitant des camps et au guérillero. Elle s'inscrit dans le débat sur la stratégie révolutionnaire et la révo•lution arabe, à laquelle le Polisario lie le sort du peuple sahraoui. Dans ce débat, les positions officielles du Polisario sont complétement opportunistes à l'égard des régimes algérien et lybien, qui aident certains mouvements progressistes face à la réaction arabe et impérialiste uniquement en fonction de leurs intérêts diplomatiques et politiques. Le programme à court terme est à l'œuvre dans les camps, réponse pragmatique et progressiste à la nécessité d'organiser les camps et la lutte armée. C'est la réponse d'une direction qui tire les leçons du jeu diplomatique de l'URSS et de la Chine en Afrique et au Moyen Orient, pour refuser toute référence politique internationale, autre qu'un socialisme abstrait. Mais c'est une direction marquée politiquement par les contacts avec les révolutionnaires marocains des années 55 et surtout avec l'extrême-gauche des années 1970 (dans les lycées et les facultés), par la lutte contre le régime mauritanien jusqu'à la trahison du Parti des Kadihines, par le travail commun avec les progressistes incorporés dans l'armée espagnole. Le partage du Sahara occidental entre le Maroc et la Mauritanie, tentative de l'impérialisme (français en premier lieu) de régler en douceur la relève à la colonisation directe, s'est retrouné contre elle. Un foyer de lutte armée existe au Maghreb et des milliers de combattants sahraouis "ex-Espagnols, mais aussi "ex-Marocains, Mauritaniens et Algériens" , interdisent le pillage des ressources naturelles par l'Office chérifien des Phosphates et les grandes sociétés impérialistes. Le renforcement du régime de Hassan Ould Daddah a fait long feu et comme le disait un membre du BP du Front : "Ce qui est à craindre, c'est un coup d'Etat au Maroc qui mettrait fin à la guerre avant terme et bloquerait le processus révolutionnaire en cours. En Mauritanie, le désarroi du régime est visible, accentué par l'attaque de Nouakchott et Zouérate. La coalition d'Union sacrée s'effrite alors que le Ministre de la souverainté interne (sic), proche de la monarchie alaouite a une influence grandissante et effectue de fréquents voyages au Maroc. L'armée investit peu à peu dans tous les secteurs de la vie nationale. L'effort de guerre draine 60% du budget vers. l'armée, ce qui accentue l'endettement auprès de l'Arabie d'Abu Dhabi, et du Koweit qui ont versé depuis un an l'équivalent du budget total du pays. La population est obligée de participer à cet "effort de guerre" , les salariés doivent donner de un. à trois jours de salaire par mois et les sociétés 2% de leur chiffre d'affaires... En Algérie, la question sahraouie est l'un des angles d'attaque d'un regroupement hétéroclite allant de Fehrat Abbas à Boudiaf en passant par les Frères musulmans. Ils exploitent le mécontentement résultant du renchérissement du coût de la vie en dénonçant l'état de tension aux frontières et la politique de Boumédienne qui mobilisent une bonne partie du budget. Ils exploitent à leur manière les contradictions d'une fraction de la bourgeoisie algérienne au pouvoir qui appuie le Polisario en fonction de ses intérêts économiques et diplomatiques, mais qui refuse toute mobilisation qui échapperait à son contrôle des larges secteurs de la population algérienne sympathisante de la cause sahraouie. Une telle mobilisation entrerait en résonnance avec les nombreuses luttes qui se déroulent en Algérie, alors qu'un nombre croissant de militants se posent des questions sur une perspective social iste qui n'est pas celle du régime qui accentue nettement les échanges économiques avec les USA, remaniant sans cesse l'équilibre des forces en son sein pour survivre. Aux Canaries, le MPAIAC, qui se reconnait comme mouvement de libération africain, soutient la lutte du peuple sahraoui, alors qu'un transfert d'armes et de blessés s'effectue entre les îles et les bases marocaines au Sahara. Au Maroc, l'Union sacrée bat de l'aile après l'échec de l'USFP aux dernières élections truquées de mai 1977, et surtout à cause du camouflet reçu par son secrétaire généralministre, Me Bouabid à Agadir. Plus profondément, le peuple marocain ressent confusément qu'il a été trompé. (Beaucoup écoutent la Voix du Sahara libre clandestinement, seule façon de savoir ce qui se passe là-bas et d'avoir des nouvelles d'un membre de sa famille à l'armée (mort ou capturé). Il subit concrètement les effets de la guerre. Les recettes escomptées de l'exploitation des phosphates de Bou Craa (où l'Office chérifien des phosphates est maintenant majoritaire dans l'association maroco-espagnole), sont nulles étant donné le sabotage permanent de la bande transporteuse et des installations elles-mêmes. Des convois tournants d'une cinquantaine de camions fortement protégés militairement ont été organisés à l'aide de compagnies de transport privées et chauffeurs grassement payés (espagnols et canariens). Jusqu'en mai 77, un peu plus d'une centaine de ces rotations furent effectuées, permettant de transporter une quantité dérisoire de phosphates. C'est une opération de prestige qui coûte cher et qui ne trouve sa justification que dans l'impact psychologique qu'elle crée. Quant aux recettes escomptées des phosphates au Maroc, elles subissent le contre-coup de la baisse des prix sur le marché mondial et de la crise conjoncturelle de la consommation en engrais phosphatés (1). Pour répondre au malaise suscité par l'enlisement au Sahara, le Palais joue sur une certaine "sahraouisation" de la guerre, s'appuyant pour cela sur deux tribus guerrières du Sud • marocain : les Aft Oussa et les Ait Lahcen, réprimées durant des décades par le Maghzen, mais d'un faible niveau de conscience. Ces mesures étant largement insuffisantes pour débloquer la situation, Hassan répond une fois de plus par une vague de répression alors que le chômage s'accentue, que le pouvoir d'achat des travailleurs et de la petite-bourgeoisie diminue. La remontée des luttes est spectaculaire des derniers
mois. Les grèves sauvages ou sous contrôle syndical se multiplient, que ce soit dans la Fonction publique, le textile, les transports (Casablanca et Rabat). Les luttes lycéennes se joignent au climat social tendu. Des élèves ont trouvé la mort à Rabat (Lycée Lalla Afcha) et Marrakech (Lycée Ben Tadifin). Les luttes étudiantes enfin, se sont conclues par des centaines d'arrestations à partir de mai et divers "accidents de la circulation". Parallèlement à la question sahraouie les revendications autonomistes refont surface dans le Rif et sont sensibles chez des travailleurs émigrés en Belgique et en Hollande. Cette remontée des luttes s'accompagne d'une certaine décantation politique après le passage au rouleau compresseur de l'Union sacrée. Dans la jeunesse de |'USFP (Idtihadya) la base conteste de plus en plus la direction. Par ailleurs, des régions entières de l'USFP (le Souss et les Beni Mellal) refusaient de participer aux dernières élections. L'alliance entre l'Istiqlal et des partis directement liés au régime lors des dernières élections, la marginalisation de l'USFP (une fois de plus !) marque la fin de la politique suivie par le régime depuis le début de l'opération "Sahara". Les possibilités de réforme du régime sont extrêmement étroites, alors que le mécontentement populaire gronde et que s'affirme difficilement une alternative politique. Ce qui se passe dans l'armée est un élément de la situation difficile à apprécier mais qui peut être de première importance dans l'avenir. Le type de guerre menée au Sahara provoque de façon évidente un effondrement du "moral des troupes". C'est ce que révèlent les discussions entre soldats en permission et le contenu des lettres retrouvées sur les morts. Les soldats souffrent de l'isolement, du manque de permissions, des conditions climatiques, de la nourriture, et sont de moins en moins sûrs du bien-fondé de la cause qu'ils défendent. Pour les officiers, l'affaire est complexe. L'armée n'est pas un pilier sûr du régime : deux tentatives de coup d'Etat, des exécutions d'officiers supérieurs, des emprisonnements massifs, ont entrainé un cortège de haine et de rancœure tenaces, accentuées par la méfiance du régime à leur égard, qui alla jusqu'à limiter l'approvisionnement en munitions ! Le "réarmement de l'armée" en 1975, après qu'un certain nombre d'officiers gênants soient allés se faire tuer sur le Golan, établit une situation propice au développement d'une activité clandestine au sein de cette armée dans la situation présente. Par exemple des tracts circulaient, envoyés au domicile de chaque officier signés "Mouvement du 16 aout" , appellant à la création d'une République et à l'élimination de la monarchie alaouite. Le fonctionnement de la hiérarchie militaire, ses liens techniques avec l'armée US (de la base de Bengherir de nombreux militaires partent pour une longue période aux USA), rendent possible la manipulation d'officiers par le gouvernement américain. S'appuyant sur une grogne multiforme et des aspirations contradictoires au sein de l'armée marocains, l'impérialisme américain viserait ainsi à la fois à évincer un peu plus l'impérialisme français de la région et bloquer un processus révolutionnaire dont l'épicentre est actuellement le Sahara.
Tous aux côtés du peuple sahraoui L'élargissement de la lutte armée menée par le peuple Sahraoui accélère les crises présentes et à venir d'une série de régimes arabes et africains. Insérer ce front de la lutte anti-impérialiste dans le développement de la révolution socialiste arabe est une tâche difficile à laquelle se confrontent les dirigeants du Front Polisario que nous avons rencontrés. L'organisation démocratique dans les camps, la poursuite jusqu'à l'indépendance de la lutte armée sont des éléments qui vont en ce sens. Les méandres de la politique des bureaucraties chinoise et soviétique en Afrique (la Chine aide économiquement la Mauritanie, l'URSS soutient du bout des lèvres le Polisario et fait des échanges économiques avec le Maroc), les perspectives "nationales" des partis ouvriers réformistes - particulièrement français et espagnol -et leurs conséquences au niveau des relations internationales de ces partis, constituent par ailleurs autant de facteurs difficiles à intégrer par un mouvement révolutionnaire nationaliste jeune qui cherche à juste titre la solidarité du mouvement ouvrier international. Alors que le Front développe une recherche du soutien tous azimuts auprès des Etats et organisations politiques (même bourgeoise), la volonté du Polisario de dépasser le strict cadre de la lutte de libération nationale au Sahara occidental et de faire du foyer révolutionnaire sahraoui une pièce maitresse dans la constitution d'un "Maghreb des peuples" appellent quelques réflexions sur son intervention politique et diplomatique. En 1976, El Ovali (secrétaire du Front, mort au combat), tirait un bilan critique de l'analyse du Front Polisario sur les possibilités d'effondrement immédiat des régimes de la région. Il déclarait, qu'en déclenchant la lutte de libération, les organisations progressistes et populaires du Maroc, de Mauritanie et de Tunisie, allaient prendre les armes, en partant de la vision claire qu'est la vision de l'unité des peuples afin de réaliser une unité de principe au "Maghreb arabe". Il soulevait deux problèmes auxquels sont confrontés les révolutionnaires dans la région. D'abord se pose le problème du soutien actuel des régimes algérien et lybien. Le gouvernement lybien apporte un soutien concret depuis quelques années... mais il se refuse à reconnaître la RAS D au nom de l'Unité arabe ! De toute façon, il place la responsabilité d'une reconnaissance éventuelle de l'Etat sahraoui entre les mains des structures "populaires" mises en place ces derniers temps... Ce qui n'empêche pas la direction lybienne d'avoir pour d'autres conflits une position (elle soutient actuellement le gouvernement éthiopien contre les combattants érythréens). Dernièrement, la Lybie aurait offert ses services de pays "neutre" dans le conflit sahraoui en tant que médiateur entre l'Algérie et le Maroc pour tenter de le régler. Cette prise de position relatée par des journalistes marocains n'a pas été démentie par la Lybie. Les fluctuations des relations diplomatiques de la Lybie avec certains pays impérialistes ne doivent pas masquer la réalité d'un régime qui n'hésite pas à emprisonner "ses" progressistes et pour lequel l'aide aux mouvements révolutionnaires (ou à
SAHARA OCCIDENTAL des mouvements religieux fanatiques) est liée à la recherche d'une position politique prééminente au sein d'un monde arabe unifié et bourgeois. Quant à la position algérienne en faveur de l'autodétermination du peuple sahraoui, son aspect progressiste ne doit pas non plus faire illusion : il ne s'agit pas de développer un pôle révolutionnaire au Maghreb ! Les relations algéro-américaines se sont considérablement développées, les USA absorbant la moitié de la production pétrolière et devenant le premier partenaire commercial d'Alger. Les exportations algériennes vers les USA ont décuplé depuis quatre ans, et cette année, 2000 Algériens y effectuent des stages (principalement dans le domaine pétrolier). Deux instituts scientifiques sont pris en charge par les Américains qui profitent de la politique algérienne du gouvernement Giscard. Le nouveau déploiement de la diplomatie américaine est bloqué pour le moment au Proche-Orient. Mais ses positions économiques en Algérie (ainsi qu'au Maroc et en Tunisie), sa position de neutralité réaffirmée à l'égard de la question sahraouie, l'évolution des situations politiques, tant au Maghreb qu'en France, laissent envisager à terme une volonté de substituer une solution impérialiste US à celle de la France, pour tenter de bloquer une montée révolutionnaire au Maghreb et en Afrique, et d'évincer de cette région économiquement, l'influence de la bourgeoisie française. Dans ce cadre, le jeu du régime algérien dans le concert des "non-alignés" , les prises de position haineuses d'une fraction de la bourgeoisie française à son égard, ne doivent pas susciter d'illusions sur son réel "anti-impérialisme" et son "socialisme" . Attribuer aussi clairement que le font les textes du 3e congrès du Polisario, aux régimes lybien et algérien un rôle moteur dans la construction du "Maghreb des peuples" socialiste, c'est méséduquer aussi bien les masses sahraouies que l'ensemble des peuples arabes. L'aide algérienne à la lutte est importante, il ne faudrait pas qu'elle devienne un jour le moyen de l'étrangler. Le soutien tardif (été 75) au Polisario est révélateur de son caractère opportuniste, tout comme le refus algérien de reconnaître aux Kurdes le droit à l'autodétermination, ou sa position vis-à-vis du Front du refus palestinien. La question sahraouie a soulevé celle des intérêts économiques et diplomatiques du régime algérien dans la région : il s'agissait au début, pour lui, de marchander un couloir d'accès vers l'Atlantique pour le fer de Gara Djebilet, participer à l'exploitation des richesses minières, éviter la constitution d'un "grand Maroc" Le développement de la lutte, la possibilité d'établir un Etat sahraoui indépendant qui lui soit favorable, a transformé les données de départ : c'est une nouvelle donnée politique que le régime algérien a été contraint d'intégrer dans son jeu et qu'il s'efforcera de monnayer dans le cadre de changements politiques au Maroc. Le deuxième problème est celui du développement des avant-gardes révolutionnaires, déterminé à la fois par la situation au sein ce chaque pays, la situation de la lutte des classes dans le monde arabe et à l'échelle internationale. La lutte du peuple sahraoui contribue fortement à l'avancée du processus révolutionnaire dans la région de l'Occident arabe. Proposer de développer d'emblée une guerre populaire révolutionnaire sur l'ensemble des pays mentionnés par El Ouali, ne tient pas compte, ni du développement inégal des consciences, ni des possibilités réelles de déclencher à cette échelle une lutte armée. Le processus révolutionnaire passera sans doute par des foyers de lutte armée (préfigurés par celui du Sahara), combinés à des luttes ouvrières, paysannes et étudiantes, qui ne revêtiront pas les mêmes formes, même si la répression des régimes réactionnaires est d'une violence extrême. Pour mener à bien ce processus, il ne sera pas possible de faire l'économie d'une définition approfondie des tâches sociales, politiques, à accomplir et d'une discussion sur les alliances de classes. Mais il est sûr qu'il est nécessaire d'appréhender le développement révolutionnaire dans un cadre régional, au moins maghrébin, où s'opérera la fusion difficile des luttes sociales et politiques. Cette perspective suppose une clarification importante sur la construction d'une coordination des organisations révolutionnaires dans la région, des choix politiques et d'intervention concentrés non seulement au Maghreb, mais aussi dans l'émigration ouvrière. Elle dépend des possibilités d'une maturation de l'avant-garde révolutionnaire, qui lui permettra de peser réellement sur la situation de chaque pays; d'élaborer une stratégie régionale de lutte enti-impérialiste et pour le socialisme, intégrée dans le processus révolutionnaire à l'échelle arabe. Répondant à cette nécessité objective de la fusion des luttes, des voix se sont élevées lors des derniers procès de Casablanca. Elles ont mis à l'ordre du jour ces propositions en dénonçant le régime exploiteur marocain et en réaffirmant leur soutien à la lutte du peuple sahraoui, à la RASD et leur adhésion à l'unité révolutionnaire des peuples marocain et sahraoui, à la révolution arabe. Tous ces problèmes auxquels sont confrontés les révolutionnaires de la région doivent nous engager à intensifier notre solidarité en Europe et de par le monde, car l'avenir du socialisme dans l'Occident arabe est aussi lié au soutien politique et matériel que les organisations révolutionnaires seront capables d'apporter à la lutte anti-impérialiste du peuple sahraoui, jusqu'à la victoire.
Septembre 1977. NOTE 1) Les transactions récentes entre l'OCP marocain et un "outsider" américain, la société Becker, sont assez révélatrices du peu d'intérêt actuel porté à cette question de la part des secteurs de la bourgeoisie US liée au secteur des engrais. Becker est sorti du cartel US "Phoschem" qui fonctionne avec des phosphates américains, avant de signer les contrats avec l'OCP, sans doute assez avantageux. Les accords qui viennent d'être passés avec l'URSS (5 Mt par an dans les années 80) risquent d'avoir des conséquences politiques autrement importantes.