Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE DE L'OUEST

Le mouvement antiguerre confronté à des échéances décisives

· Inprecor n° 152, 6 juin 1983 · p. 3-7 · 5 759 mots

Paix et armements URSS et Russie Écologie Stalinisme

ES vastes mouvements de masse qui ont déferlé sur toute

1 l'Europe pour s'opposer au déploiement des noaveauxmissiles de l'OTAN sur le vieux continent sont aujourd'hui confrontés à des échéances décisives (1).

C'est en effet à la fin de l'année que doit commencer l'imde ces missiles dans plusieurs pays d'Europe de l'Ouest (Hollande, Italie, Grande-Bretagne, République fédérale allemande, Belgique). Nul doute n'est désormais possible sur la signification militaire et politique de ces implantations. Le dernier rapport annuel du secrétaire d'Etat à la Défense américain, Caspar Weinberger, confirme officiellement la destination d'armes « de première frappe » qui leur est attribuée dans le cadre de la stratégie anti-forces (2) définie par la directive présidentielle 59 de Jimmy Carter en août 1980. Les fusées

Pershing (3), précise Weinberger, « donneront les moyens effectifs d'attaquer des points névralgiques et des objectifs qu'il est urgent d'anéantir », les missiles de croisière (Cruise) permettant « d'attaquer des objectifs plus en profondeur » (4).

Cela ne signifie pas que Ronald Reagan ait pris la décision de préparer minutieusement une guerre nucléaire prochaine, limitée à l'Europe, mais il se donne en militaires de s'y engager si l'impérialisme

Il est impossible aujourd'hui de ne pas globaliser l'ensemble des menaces et des crimes de guerre de l'impérialisme, si l'on veut resituer le déploiement des missiles de l'OTAN en Europe dans le contexte de l'offensive générale de l'impérialisme nord-américain, marquée tout à la fois par la relance à grande échelle de la course aux armements et par ses interventions contre-révolutionnaires en Amérique centrale et au Moyen-Orient. A ce seul niveau, la situation dans laquelle se développe le mouvement antiguerre est infiniment plus complexe que celle qui prévalait à la fin des années 1960 et au début des années 1970, quand s'est construit le mouvement d'opposition à l'intervention américaine au Vietnam et en In-

Au-delà, le mouvement antiguerre doit appréhender correctement les liens indissociables qui existent entre la politique de militarisation et la politique d'austérité, l'une et l'autre mises en œuvre conjointement par les divers gouverne-

Pour un mouvement ments capitalistes.

qui a atteint la base, et parfois même la direction des courants sociaux-démocrates de plusieurs pays, la tâche n'est pas simple. D'autant plus que la reprise des axes de lutte du mouvement antiguerre par le mouvement ouvrier, notamment par les organisations syndicales, est encore hésitante, alors même que cela est indispensable pour apporter une réponse positive aux problèmes posés. Il ne faut donc pas être surpris lorsque l'on cons-

Le mouvement antiguerre

Empêcher l'installation des missiles en 1983

Get possible au plan politique. tout cas les moyens le jugeait nécessaire tate que la perspective de grèves générales nationales pour s'opposer au déploiement des missiles, évoquée au sein du mouve débouche pour l'instant sur une discussion quelque peu académique. Les faiblesses d'un tel mouvement, facilement explicables, ne doivent cependant pas dissimuler l'ampleur des avancées positives sur ce terrain.

Mais le problème le plus compliqué auquel est confronté le mouvement dans son ensemble est incontestablement celui des rapports Est-Ouest, à l'heure où des mouvements pour la paix, indépendants de la bureaucratie, apparaissent en Europe centrale, qui interpellent directement les mouvements d'Europe de l'Ouest (cf. article pages suivantes). Là comparaison avec le mouvement d'opposition à la guerre du Vietnam met en évidence les problèmes difficiles qu'il de masse qui doit soutenir et appuyer des

1. La double décision de l'OTAN, du 12 décembre 1979, prévoyait la poursuite des négociations avec l'URSS et le déploiement, à partir de juin 1983, de 108 Pershing-2 en RFA et de 464 missiles de croisière Cruise dans quatre autres pays européens.

2. L'extrême précision des nouvelles générations d'armes nucléaires permet d'envisager « de traiter des objectifs-forces de l'adversaire », c'est-à-dire des centres militaires et économiques par opposition, notamment, à la vieille stratégie anti-cité.

3. Le Pershing-2 est un missile balistique d'une portée d'environ 1 800 kilomètres, monté sur une rampe de lancement mobile. Installé en RFA et équipé d'un système de guidage très perfectionné, il pourrait atteindre en quelques minutes des objectifs situés au-delà de Lénin-

EUROPE DE L'OUEST

De plus, le nouveau déséquilibre qu'introduirait le déploiement des missiles de l'OTAN, accentue considérablement le risque d'un « accident » dû au raccourcissement extrême des délais impartis aux dispositifs d'alerte avant que ne soit déclenchée une riposte nucléaire. Il faudra moins de cinq minutes à un missile Pershing pour atteindre l'Union soviétique au lieu de cinq fois plus pour un missile intercontinental tiré des USA.

Autant de données que connaissent ceux qui animent et participent aux mouvements anti-missiles et qui expliquent en grande partie la crise d'orientation qu'ils traversent à l'échelle de chaque pays et, à plus forte raison encore, dans la tentative du mouvement pour se coordonner à l'échelle de tout le continent. C'est sur cette toile de fond qu'il faut comprendre et expliquer les grandes faiblesses d'une conférence internationale comme celle qui s'est déroulée à Berlin du 9 au 14 mai dernier (5). Rarement un mouvement de masse aussi large, aussi diversifié dans sa composition politique, n'a eu à résoudre des problèmes aussi complexes que ceux qui sont posés par la définition d'une stratégie d'opposition efficace à la politique mouvements indépendants à l'Est, sans cesser de s'adresser aux mouvements officiels de ces pays, pour créer le plus large front possible contre la politique impé-

La nature de l'offensive impérialiste, les moyens de lutte unie du mouvement contre l'austérité et la militarisation, et l'attitude à adopter par rapport aux mouvements officiels et aux mouvements pacifistes indépendants de l'Europe de l'Est, sont les trois thèmes autour desquels vont s'ordonner les discussions et partant, les processus de clarification politique et idéologique au sein du mouvement antiguerre. De l'issue concrète qui sera donnée à ces débats, plus d'ailleurs en termes de perspectives d'action qu'en termes de plate-formes, dépend en grande partie la transcroissance du mouvement antimissiles en mouvement conscient de lutte anticapitaliste et antibureaucratique,

Le missile de croisière (Cruise), produit par

Boeing, est monté sur une rampe de lancement mobile. C'est une sorte d'avion sans pilote, d'une portée de 2 500 kilomètres environ, et doté d'un système d'identification des formes du terrain qui lui permet de voler à très basse altitude en contournant les obstacles. D'ün coût relativement modique, il peut être produit en grand nombre et destiné à servir d'arme de saturation contre les défenses adverses.

4. Rapport du secrétaire d'Etat à la Défense, le ler février 1983, devant le Congrès américain sur l'exercice budgétaire 1984 et les prévisions pour l'exercice 1985 et la programmation 1984-1988.

5. Voir Inprecor, numéro 150, 23 mai

1983.

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pour la paix et le socialisme.

Les révolutionnaires, et tout spécialement les forces de la IVe Internationale, ont un rôle décisif à jouer dans ce processus de maturation politique d'une partie au moins des fractions les plus avancées du mouvement de masse. Nous sommes convaincus, en effet, que l'alternative générale que la situation objective impose au mouvement antimissiles - transcroitre ou dépérir - est aujourd'hui ouverte. Rien n'est joué dans un sens ou dans l'autre. Une telle transcroissance ouvrière et révolutionnaire, représenterait une chance historique pour la révolution, ne sera pas spontanée, et encore moins automatique. Nous le savons, et c'est pourquoi nous voulons y contribuer de toutes nos

L'IMPÉRIALISME MENACE L'HUMANITE TOUT ENTIERE : IL FAUT LE DESARMER PARTOUT !

La contre-offensive impérialiste, déclenchée à partir de 1979, a d'emblée affiché son caractère global. Le département de la Défense américain l'affirmait déjà en mai 1981 : « Nous devons être capables de nous defendre dans les guerres de toutes dimensions, de toutes formes, et dans toutes les régions où nous avons des intérêts vitaux. (6) »

Le général Jones, président de l'état-major combiné, la plus haute instance de commandement des forces US, était à la « Nous vivons à une époque où un coup d'Etat, une grande grève, une attaque terroriste ou une guerre éloignée entre voisins peuvent, comme jamais auparavant, déclencher des conséquences mondiales qui affecteraient notre bien-être national et notre sécurité. (7) » On ne peut done pas dire qu'à quelque moment que ce soit l'impérialisme nord-américain ait dissimulé ses intentions véritables. Au contraire, la couleur a toujours été annoncée avec

A l'époque, une fraction significative du mouvement antiguerre en Europe a paimprudemment sur le non-déploie. ment des missiles Pershing et Cruise en 1983, pensant que la décision de décembre 1979 de l'OTAN était négociable. Les raisons d'un tel optimisme sont assez faciles à comprendre. Le journaliste Michael T. Klare résumait bien cet état d'esprit dans un article paru dans le Monde diplomatique de septembre 1981 : « Reste le réconfort de songer que le Congrès garde son mot à dire, et que le poids des réalités économiques peut exercer une influence modératrice sur ce nouvel élan en faveur du réarmement. » C'était méconnaître les ressorts profonds de la course aux armements, qui plonge ses racines au cœur de la crise qui secoue l'ensemble de l'économie capitaliste mondiale.

Aujourd'hui, aucune plus de mise. L'OTAN s'apprête à déployer ses nouveaux missiles, et les pressions multiples pour obtenir l'évacuation du camp de la paix de Greenham Common, en Grande-Bretagne, pres de lun des sites où doivent être déployés les miscroisière, résonnent comme un En outre, pour centrale qu'elle soit l'OTAN (9). en raison des millions d'Européens qu'elle a jeté dans la rue, la bataille des missiles n'apparait plus nécessairement comme le thème exclusif d'un mouvement qui doit embrasser, dans sa problématique d'opposition aux menaces de guerre impérialistes, l'ensemble des données de la course aux armements et de la stratégie impérialiste, en Europe comme ailleurs dans le

En Europe bien sûr, dans la mesure où les ministres de la Défense de l'OTAN, à l'exception des représentants des gouvernements grec et français, ont tous accepté sans broncher, en décembre dernier, la nouvelle doctrine de combat ofdite « Airland Battle ». Cette nouvelle doctrine US démontre, par un raccourci saisissant, que les Etats-Unis sont prêts à tout sur le plan économique, et que c'est bien dans tous les domaines

LES DÉPENSES MILITAIRES A L'EST (1) ET A L'OUEST * non compris les coûts de la guerre du Vietran Source : FY 1984, Department of Defense

Program for Research, Development and

(1) Coûts estimés en dollars pour les pays qu'ils entendent poursuivre à grande échelle la course aux armements et à la supériorité militaire. Ainsi, le plus gros effort sera désormais consacré à la modernisation des forces conventionnelles en vue de faire jouer un rôle décisif aux armes dites « intelligentes », de longue portée et d'une grande précision. Le général

Donald Morelli, TRADOC (Training and Doctrin Comexplique sans complexe qu'il s'agit de « traduire concretement sur le champ de bataille l'avance dont l'armée US dispose dans les laboratoires (8) ». Voilà qui limite déjà considérablement la portée du mot d'ordre de dénucléarisation de l'Europe, de la Pologne au Portugal. Ajoutons qu'il y a là un danger majeur sur le plan économique pour les industries d'armement européennes, et c'est bien au nom de ce danger de « concurrence » mortelle que le ministre français de la Défense s'est fait applaudir à la dernière assemblée de l'Union de l'Europe occidentale (UEO), devant laquelle il a critiqué les déclarations du général commandant Mais, dans le même temps, les armes nucléaires, et même les armes chimiques, notamment binaires (10), ne sont pas oubliées. Le nouveau manuel d'instrucmontré Konrad Ege et Martha Wenger dans un article remarquable (Le Monde diplomatique, février 1983) — prévoit une conduite offensive des opérations pour détruire en profondeur les troupes du Pacte de Varsovie au-delà de leur premier échelon, « avant même qu'elles ne s'engagent dans les hostilités. » A cette fin, « du fait de leur puissance inhérente et des moindres soucis qu'elles posent pour la sécurité des troupes (amies) ou pour les risques de dommages collatéraux, les armes nucleaires permettent d'engager en profondeur les formations ou les forces d'exploitation et de remplacement avec une remarquable efficacité. (...) Selon l'effet de surprise, l'acquisition d'objectifs et l'audace de l'utilisateur, les frappes nucléaires peuvent modifier le cours de la bataille de manière aussi soudaine que décisive ».

Les auteurs de l'article déjà cité précisent par ailleurs ceci : « La Military Review confirme que la doctrine "Airland prévoit non seulement que les Etats-Unis puissent prendre d'utiliser des armes nucléaires (first use) - ainsi que l'envisageait la précédente doctrine — mais aussi l'éventualité d'une première frappe (first strike) américaine Alors que la formule "first use" signifie que les Etats-Unis seraient le premier pays à décider de franchir l'escalade de la guerre conventionnelle à la guerre nucléaire, l'expression "première frappe" (first strike) veut dire que les Etats-Unis commenceraient la guerre en employant des armes nucléaires. »

Encore une fois, il ne s'agit pas de céder à la panique : le fait que Reagan et son état-major adoptent une telle doctrine n'équivaut nullement à déclarer « imminente » une guerre nucléaire en Europe. Mais le fait est suffisamment éclairant sur la politique impérialiste pour que l'on en prenne conscience dans de larges secteurs de l'opinion. De plus, le parallèle est évident avec la doctrine de « sécurité »,

«justifie » l'intervention contre-révolutionnaire des Etats-Unis en Amérique centrale. Dans l'un et l'autre cas, l'impérialisme US crie au loup pour mieux pou-

6. Discours de Caspar Weinberger devant l'ANPA (Association des professionnels de la presse), le 5 mai 1981 à Chicago.

7. Audition devant le Congrès américain en janvier 1981.

8. Le Monde diplomatique, février 1983. 9. L'Union de l'Europe occidentale est un organisme européen de coopération militaire et de défense. En sont membres les signataires du Traité de Bruxelles (17 mars 1948), c'est-à-dire la Belgique, la France, le Luxembourg, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne, ainsi que la République fédérale d'Allemagne et l'Italie.

10. La dernière génération d'armes chimiques est dite binaire parce que les composants ne sont mélangés et ne deviennent toxiques qu'au moment de l'explosion, ce qui procure une grande sécurité pour la production, le stockage et le maniement de ces armes.

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année en milliards de dollars de

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L'AUSTÉRITÉ ET LA MILITARISATION SONT DEUX FACES D'UNE MEME voir attaquer le premier, la différence résidant bien entendu dans le fait que le coût politique de l'une et de l'autre intervention, l'une effective, l'autre théoriquement envisagée, n'est pas stricte-

Comment, dans un tel contexte obpas comprendre que le mouait quelques difficultés à se situer, en adaptant ses réponses et sa stratégie d'opposition à celle de

Paradoxalement, ce mouvement de masse qui s'est déployé essentiellement en fonction de la bataille des missiles, comprend que l'on ne combattra pas les décisions de l'OTAN en ce qui concerne l'Europe sans affirmer sa solidarité avec les peuples en lutte contre l'impérialisme, en Amérique centrale notamment. Cela est clairement ressorti de la seconde conférence européenne pour le désarmement nucléaire, tenue récemment à Berlin, et ce malgré la confusion ambiante sur beaucoup d'autres problèmes. Mieux, à l'initiative de la commission européenne anti-OTAN, une ambassade de paix a fait le voyage jusqu'à Managua, signe qu'en ce domaine, les perspectives de progression politique du mouvement antiguerre européen sont ouvertes.

En revanche, la situation objective n'est pas sans conséquence au niveau de la perspective d'un désarmement nucléaire unilatéral. Pour les révolutionnaires, le fondement d'un unilatéralisme de principe à lOuest réside dans la nature de classe des Etats nationaux en présence. Nous sommes favorables à tout ce qui affaiblit notre propre bourgeoisie. Mais tous les courants qui se sont prononcés pour désarmement nucléaire unilatéral ne l'ont pas fait, loin s'en faut, à partir de la plus claire.

Ces crédits de guerre ont connu une expansion formidable au cours des dernières années dans la totalité des pays capimilliards de dollars pour l'exercice 1984 aux Etats-Unis, soit une hausse, déduction faite de l'inflation, de plus de 10% par rapport à l'exercice précédent. Les programmes d'ores et déjà engagés dans ce pays assureront, selon les prévisions, une croissance continue des crédits militaires jusqu'à la fin de la décennie, des crédits qui représentent aujourd'hui 6% du produit intérieur brut (PIB) et atteindront la barre des 7,5 % en 1988. Autant de chiffres qui attestent un effort de militarisation sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale et qui, par effet d'entraînement, pèse très lourdement sur l'ensemble des économies des autres pays de la planète, depuis les pays de l'Est jusqu'aux Etats capitalistes de l'Europe de l'Ouest, en passant par les pays coloniaux et semi-coloniaux les moins développés.

On se souvient de la propagande frénétique déclenchée il y a quelques années par les gouvernements capitalistes pour expliquer la crise par l'augmentation brutale des dépenses pétrolières. Et bien, autelles considérations. Pour certains, une telle prise de position, non de principe mais d'opportunité, s'est accompagnée de toutes sortes d'illusions, sur le thème de yens que les armements nucléaires. Ces courants ne peuvent, dans un premier temps, qu'être désorientés par la coïncidence entre le déploiement des nouveaux missiles nucléaires de l'OTAN et l'accent mis par l'impérialisme sur d'autres systèmes d'armes, en particulier les armes conventionnelles « intelligentes ». Il peut en résulter un recul temporaire, une désorientation de certaines fractions du mouvement, et pas forcément les moins avancées (puisque confusément unilatéralistes) devant l'ampleur des tâches qui se dessinent désormais. Bien entendu ni les fractions de la social-démocratie officielle ni les fractions staliniennes, généralement bilatéralistes, et dont les préoccupations sont liées aux pourparlers de Genève, n'ont les mêmes problèmes d'orientation.

Nous devons en tirer la conclusion que, plus que jamais, un travail d'explication est nécessaire pour faire pénétrer cette idée simple que confirme complètement l'évolution de la situation, que la solution définitive aux menaces de guerre et aux guerres locales, attisées sinon menées par l'impérialisme, réside dans le désarmement de celui-ci dans ses principales citadelles. De là découle la nécessité d'un combat pour le désarmement unilatéral de l'impérialisme, qui articule la lutte pour la paix avec la lutte pour le socialisme. Cela passe par le rejet d'un « pacifisme » qui s'accomode des nécessités de « la défense » ou de « la sécurité » nationale, même non nucléaire, dont le refus intransigeant de tous les crédits de guerre est la traduction POLITIQUE CAPITALISTE : IL FAUT BATTRE L'UNE ET L'AUTRE ! jourd'hui, l'effort mondial d'armement, d'un coût supérieur à 5 % du produit national brut (PNB) mondial, représente à peu de choses près, l'équivalent de la production pétrolière mondiale. Il faut le sa-

La « justification » officielle d'un tel effort se trouve même contredite par le rapport annuel du sous-secrétaire d'Etat américain DeLauer (voir graphique), qui montre que l'OTAN, en dépit des affirmations de la propagande impérialiste destinée au grand public, a toujours dépensé bien davantage sur le plan militaire que les pays du Pacte de Varsovie. Or, on sait par ailleurs que les statistiques offficielles américaines sont truquées par divers procédés : projection fantaisiste du coût supposé de l'effort militaire soviétique à partir de critères empruntés au système américain (un conscrit soviétique est, par exemple, censé coûter aussi cher qu'un professionnel américain), dépenses milicamouflées sous diverses affectations, comme dans la plupart des économies capitalistes, etc. C'est dire à quel point l'argument central de la propagande impérialiste est, au bout du compte, fragile, infondé et, pour tout dire, outranfuse cain Manifestation antinucléaire à Paris. (DR) cièrement mensonger.

Cette folle augmentation des dépenses militaires signifie en retour autant de coupes claires dans les dépenses sociales des divers budgets nationaux. Aucun pays n'échappe ainsi à cette spirale infernale qui associe de manière inextricable effort de militarisation et politique d'austérité.

Le cas de la France est sans doute, à ce titre, le plus frappant en Europe. La loi de programmation militaire pour cinq ans (1984-1988), qu'a adopté le Parlement sur proposition du gouvernement, représente une dépense totale de 830 francs (près de 120 milliards de dollars). Par rapport à la projection sur cinq ans du budget militaire 1983, l'augmentation s'élève à 175 milliards de franes, soit une moyenne de 35 milliards de plus par an. Ce chiffre mérite d'être comparé aux économies d'un montant de 65 milliards de francs que le gouvernement escompte réaliser par l'application du plan Delors, le second plan d'austérité imposé aux travailleurs français depuis un an. Autrement dit, l'effort d'armement de l'impérialisme français devrait être payé par une austérité maintenue, voire aggravée, sur les cinq ans qui viennent.

Le mouvement antiguerre a tout intérêt à placer cette question des crédits de guerre, mise en parallèle avec les plans d'austérité, au centre de ses préoccupations. Les raisons ne manquent pas pour le justifier. Sur le strict plan de l'efficacité, on a d'autant plus de chance d'empêcher l'acquisition d'un système d'armes que l'on se mobilise tôt, et si possible avant même le lancement des programmes et des études. Or, la décision de déploiement, compte tenu des investissements engagés, est quasi-automatique. Il s'agit d'ailleurs de l'une des raisons qui poussent les gouvernements capitalistes à entourer le plus souvent leurs décisions du sceau du secret.

Au niveau du lien avec le mouvement ouvrier, il est aussi vrai qu'il est plus aisé de mobiliser la masse des travailleurs à partir du constat de ce que leur coûtent, dans leur vie quotidienne, les projets mili-

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et nous appelons une fois de plus les au- ciels sont réduits à un simple rôle de fairetaires les plus fous des capitalistes. La conscience de la nécessité absolue de cette liaison avec le mouvement ouvrier se développe d'ailleurs aujourd'hui au sein du mouvement antiguerre. Ainsi, à l'initiative du mouvement hollandais, l'un des plus avancés en ce domaine, la perspective d'une grève générale pour s'opposer au déploiement des Pershing et des Cruise est en débat. Pour qu'elle se réalise, il faudrait évidemment que le mouvement ouvrier soit non seulement partie prenante du mouvement antiguerre, mais encore qu'il en assume la direction, ce qui, hélas, est loin d'être le cas aujourd'hui dans la plupart des pays européens. Il reste que, terrain, une confrontation est à sur ce l'ordre du jour avec les courants sociaux-démocrates notamment, qui, s'ils sont prêts à dénoncer la politique américaine, sont souvent encore plus fermement opposés à toute remise en cause radicale de la politique des Etats bourgeois qu'ils gouvernent, ont gouverné ou aspirent à gouverner.

Cette bataille pour une prise en charge des thèmes du mouvement antiguerre par le mouvement ouvrier devient donc désormais centrale. Elle seule permettre d'envisager, pour faire face à la crise, des luttes d'ampleur dans les industries d'armement, avec la perspective de la reconversion de ces secteurs industriels sous contrôle ouvrier et de la création de nombreux emplois. Seule cette bataille, si elle obtient quelques succès, peut éviter une dynamique d'éclatement toujours possible du mouvement de masse confronté à des échéances aussi importantes que celle du déploiement des missiles (risque de démobilisation d'une part, de radicalisation minorisante autour de l'occupation des sites, d'autre part). Enfin, elle seule offre une garantie sérieuse que la lutte contre la militarisation et l'austérité ait des chances d'être au moins partiellement victorieuse. Au-delà de ces objectifs, elle permet de dégager un terrain de jonction avec les mouvements pacifistes des pays de l'Est, pays dont l'économie est sous la contrainte permanente pressions de la politique de guerre des Etats capitalistes. LA BUREAUCRATIE FAIT OBSTACLE

AU DÉVELOPPEMENT DU MOUVEMENT DE MASSE A L'EST COMME A L'OUEST L'attitude à adopter vis-à-vis des pays de l'Est et de leurs mouvements pacifistes est justement le problème le plus difficile auquel est confronté le mouvement antiguerre occidental. Lors de la célébration, en grande pompe, du soixantiè me anniversaire de la fondation de l'Union soviétique, le 21 décembre dernier, le Soviet suprême de l'URSS et le comité central du PCUS déclaraient, « message aux parlements, aux gouvernements, aux partis politiques et aux peuples du monde » : « Nous réaffirmons conformément aux qu'elle a pris, l'Union soviétique ne recourra pas en premier à l'arme nucléaire

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Manifestation pacifiste à Paris en juin 1982. (DR) tres puissances nucléaires à contracter des engagements analogues.

« Nous déclarons que l'Union soviétique est prête à geler, sur une base réciproque avec les Etats-Unis d'Amérique, ses arsenaux d'armes nucléaires.

« Nous nous prononçons pour l'aboutissement le plus rapide et le plus fructueux des négociations soviéto-américaines sur la limitation et la réduction des armements nucléaires en Europe, pour l'obtention, dans les plus brefs d'une entente sur la réduction des forces armées et des armements en Europe cen-

« Nous proposons de sceller sans tarder une entente sur l'interdiction générale et complète des essais d'armes nucléaires, afin de faire obstacle à la mise au point de leurs nouveaux types et systèmes.

« Nous nous prononçons en faveur de l'interdiction et de la destruction des

« Nous invitons à reprendre dans les plus brefs délais les négociations suspendues portant sur d'autres problèmes relatifs à la limitation et à la destruction des

Moins d'un mois plus tard, le sommet des dirigeants du Pacte de Varsovie, tenu à Prague, précisait le dispositif de la bureaucratie, en proposant de conclure « un traité de non-recours à la force et de ainsi à l'ensemble des Etats membres de l'Alliance atlantique et non plus exclusivement à la partie américaine. De là d'ailleurs découle la proposition légitime de Youri Andropov de prendre en compte, dans le cadre des négociations des arsenaux nufrançais et britanniques. C'est là un aspect de l'offensive diplomatique actuelle de l'URSS et de ses alliés. Comment ne pas y souscrire ?

Le malheur, pour la bureaucratie, c'est que cette nouvelle offensive en faveur du désarmement n'est guère crédible. Tout d'abord, en raison de l'envers immédiat de sa politique, faite de répression des mouvements de paix indépentandis que les mouvements offivaloir. Ensuite, il ne faut pas oublier que le temps où les porte-parole de la bureaucratie s'en tenaient à l'affirmation absurde selon laquelle les pays de l'Est devaient pouvoir gagner une guerre nucléaire n'est pas très éloigné, même s'il est officiellement révolu. Enfin, pour une dernière raison : au-delà des propositions progressistes, demeure l'attachement fondamental de la bureaucratie au statu quo avec l'impérialisme, qui permet à ce dernier de poursuivre à sa guise son effort de

Le paradoxe dramatique affaire risque d'être le contresens fait à l'Ouest, et peut être aussi par certains pacifistes indépendants de l'Est, sur la signification des propositions soviétiques de désarmement. Si la bureaucratie s'acdésarmement, c'est parce que l'effort économique que suppose la poursuite de la course aux armements dans le sillage de l'impérialisme américain est devenu pour elle un fardeau extrêmement lourd à porter. Les prises de position des dirigeants de plusieurs pays de l'Europe de l'Est insistant sur l'importance d'une réduction rapide des dépenses militaires en attestent. La bureaucratie est donc position de faiblesse. Or, les cercles dirigeants impérialistes prétendent y voir, au contraire, la preuve de ce qu'ils affirment quant à la supériorité militaire acquise par l'URSS. Et c'est cette supéselon eux, qui permettrait l'URSS de s'engager dans la négociation en position de force. Dans ces conditions, crédit limité dont disposent les dirigeants est-européens parmi les travailleurs occidentaux fait la différence. Et cela ne vient évidemment pas renforcer la crédi-

C'est là la conséquence d'une politique qui a toujours privilégié les rapports d'Etat à Etat au détriment de l'appel à la mobilisation des masses. Le texte déjà cité du Soviet suprême et du comité central du PCUS en témoigne d'une manière très claire, la référence aux « peuples »

11. Le Monde, 7 janvier 1983.

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étant purement rituelle : « Nous appelons les organes législatifs et les gouvernements de tous les Etats du monde à concourir activement au règlement des conflits et à l'élimination des foyers de tension, exclusivement par des moyens politiques.

« Nous nous prononçons pour la consolidation de l'Organisation des Nations unies, l'élévation de son rôle dans le renforcement de la paix et de la sécurité internationale. l'Union soviétique est prête à coopérer avec tous les Etats du monde indépendamment de leur système politique et so-

La bureaucratie se méfie plus que tout des mouvements de masse qu'elle ne contrôle pas. Or, il est d'une évidence aujourd'hui peu contestable que le mouvement antiguerre s'est développé en toute indépendance par rapport aux organismes du Conseil mondial de la paix qu'anime la bureaucratie, directement pour ce qui est de l'Europe de l'Est, indirectement et partiellement pour ce qui est de l'Europe de l'Ouest. Cela la conduit à avoir des attitudes politiques puériles, comme été récemment le cas à Berlin-Ouest, lors de la seconde Conférence pour le désarmement nucléaire. Non seulement, les organismes officiels de l'Est ont ignoré cette conférence pour protester contre l'invitation transmise aux représentants de plusieurs courants indépendants - qui n'ont d'ailleurs pas obtenu leur visa de sortie — mais encore, la nuée de journalistes est-européens masquait difficilement l'embarras de leurs mandants. Dès lors, le débat est ouvert au sein des mouvements occidentaux sur l'attitude qu'il convient

La plupart des mouvements occidentaux revendiquent en leur non-alignement, mais au-delà de la formule demeurent bien souvent des confusions sérieuses, notamment à pos du statu quo. Notre mouvement, quant à lui, a reconnu le droit aux Etats bureaucratisés de se doter des nécessaires à leur défense, y nucléaire efficace. Tel était le fondement des prises de position de la IVe Internationale à propos de l'accession soviétique à l'armement nucléaire en 1949, ou bien encore lors de l'accession de la Chine à ce même armement, en 1964. Il ne fait aucun doute que cela a contribué à dissuader l'impérialisme d'utiliser son propre arsenal à plusieurs reprises (guerre de Corée, guerre du Vietnam notamment). Mais de là à conclure que « l'équilibre de la terreur » a préservé la paix, il y a un pas à ne pas franchir. D'une part, parce que cela n'a pas empêché le déroulement de guerres locales où la barbarie impérialiste s'est déchaînée, hors d'Europe, contre les peuples en lutte pour leur nationale et sociale. D'autre part, parce qu'en Europe même, les travailleurs ont dû subir à l'Ouest le règne sans merci du capital et à l'Est la dictature de la bureaucratie. Le statu quo, c'est aussi tout cela. Ajoutons que « l'équilibre de la terreur », comme garant du statu quo, ne peut être appréhendé que comme une donnée transitoire susceptible donc d'être modifiée par le cours des luttes de classes dans un sens ou dans l'autre.

Partant, deux dangers symétriques sont à rejeter. Le premier consiste à négliger, voire à condamner ce qui se passe aujourd'hui en Europe de l'Est, dont l'activité du syndicat Solidarité a démontré, en Pologne, toutes les potentialités antibureaucratiques. Ce type de mobilisation représente en fait le meilleur moyen de dissuasion face à l'impérialisme. Quelques courants sociaux-démocrates et certaines forces bourgeoises en Europe du Nord, tel le Parti du centre en Finlande, osent ainsi justifier leur « prudence » par rapport aux mouvements indépendants au nom du « réalisme » qui voudrait que l'on préserve « un climat de sécurité » à l'Est, propice à la détente. Le Parti communiste français (PCF), sur un registre à peine différent, aboutit à la même conclusion. Rien ne serait plus faux politiquement et dangereux en pratique pour la paix.

JAMENT:

NOMENS

A l'inverse, au nom d'un discours hypocrite sur les droits de l'homme, certains font mine d'oublier que c'est bien l'impé. rialisme qui porte la responsabilité principale de la course aux armements qui menace l'humanité. Ce faisant, ils tentent de fourvoyer une fraction du mouvement antiguerre à l'Ouest dans les ornières d'un bilatéralisme qui, au nom du danger soviétique, consiste à accepter tout ce qui est bourgeois, à l'exception de la perspective d'une guerre que porte pourtant en lui le système capitaliste. Ceux-là, tels les dirigeants du Parti socialiste français, dissimulent leurs desseins pro-impérialis tes sous des phrases creuses sur la nécessité de « dépasser l'esprit de Yalta ».

Du point de vue des intérêts du mouvement antiguerre à l'Ouest et du mouvement ouvrier international, nous devons soutenir de toutes nos forces l'émergence de courants antiguerre indépendants en Europe de l'Est, en comprenant les potentialités de masse antibureaucratiques qu'ils portent en eux et, par là même, le danger mortel qu'ils représentent pour l'impérialisme et le pouvoir bureaucratique. Dans le même temps, l'on ne doit pas cesser d'interpeller les organismes de l'Europe de l'Est et leurs correspondants occidentaux, non pour les conforter dans leur politique, mais au nom de la nécessité de construire le plus large front contre les menaces de guerre impérialiste, dans la perspective d'immende l'Europe de l'Ouest à CONSTRUIRE PARTOUT

LE MOUVEMENT ANTIGUERRE,

C'EST PREPARER L'AVENIR Le débat est désormais ouvert sur ces diverses questions dans le mouvement antiguerre. Il traverse également de part en part le mouvement ouvrier dans ses principales composantes. Il serait stupide de prétendre l'occulter au nom de l'unité dans l'action qui peut et doit se réaliser, par-delà les divergences, sur des initiatives précises de mobilisation. Il faut s'y investir en étant conscient que le processus de clarification politique qu'il doit entraîner prendra du temps et demandera beaucoup

Ces débats fondamentaux, urgents, et dans tous les cas inévitables, vont se poursuivre en même temps que la préparation des grandes mobilisations d'automne dans la quasi-totalité des pays européens. Bien sûr, il aurait été souhaitable que des perspectives d'actions coordonnées sortent de la Conférence de Berlin-Ouest. Ce ne fut pas le cas et on peut le regretter. Mais il ne faut pas pour autant renoncer à une telle perspective de coordination démocratique des mouvements nationaux à l'échelle de tout le continent. Là encore, la tâche est immense, mais pour le mouvement ouvrier lui-même, il peut s'agir d'un pas important dans la voie de la lutte pour les Etats-Unis socialistes d'Europe. La prochaine conférence internationale pour le désarmement, l'an prochain, qui se déroulera vraisemblablement en Italie, doit être préparée dans cet esprit, d'autant plus que d'ici là, les forces du mouvement ouvrier d'Europe du Sud, fortes de quinze années d'expériences de grandes luttes ouvrières, devraient prendre la place qui leur revient dans le vaste mouvement antiguerre européen.

En 1984, il aura également l'échéance des élections à l'Assemblée européenne de Strasbourg. A cette occasion, la reprise des principales exigences du mouvement appuyées sur la légitimité d'initiatives de masse, telles que les grandes manifestations de l'automne et les référendums d'initiative populaire, l'ordre du jour. Dans ce cadre, l'expres sion dans plusieurs pays d'un combattant clairement l'austérité et la militarisation, sur une plate-forme commune, marquerait un progrès certain et se. rait un des éléments de clarification des lignes de démarcation au sein du mouve-

Autant d'échéances qui sont devant nous et qu'il faut aborder avec la certitude que le combat pour la paix et le socialisme est l'un des plus décisifs de notre époque pour la classe ouvrière et pour les forces révolutionnaires, dont celles de la

Jean-Louis MICHEL, 20 mai 1983.

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