Les débuts du mouvement pacifiste en Hongrie, en RDA et en URSS
EUROPE DE L'EST
AMEDI 7 mai, à la veille de l'ouverture de la Ile Confé-
Shanteuton de 10 00 personnes sait eu Bra est, manifestation de 10 000 personnes avait lieu à Budapest, en Hongrie, à l'initiative du Conseil national pour la paix et de la Ligue des jeunes communistes. Fait plus important toutefois, on notait la présence, en fin de cortège, de quelque 500 jeunes des Groupes pour la paix et pour le dialogue, indépendu mouvement officiel, qui dants banderoles où l'on pouvait lire : « Tous d'Europe ! »
C'était la première fois, dans ce pays,
C'est en République démocratique d'Allemagne (RDA) que les groupes pacifistes indépendants des pays de l'Est se sont développés en premier lieu. Axés d'abord sur le refus de la militarisation de la vie quotidienne et sur le droit au service civil, ils plongeaient leurs racines dans le mouvement déjà ancien des objecteurs de conscience soutenu par les Eglises protestantes d'Allemagne de l'Est (1).
Ces derniers ont en effet toujours estimé que le service spécial des Bausoldaten (« soldats de la construction »), instauré en 1964 sous la pression des jeunes chrétiens qui refusaient de porter les armes, n'est pas un service civil, dans la mesure où les conscrits, affectés à des travaux de construction, restent des soldats en uniforme soumis à la même discipline militaire que les soldats réguliers.
des objecteurs conscience, dont on estime - en l'absence de statistiques officielles - qu'il a touché environ 500 jeunes par an durant les années 1960 et 1970, franchissait un cap nouveau avec la pétition lancée en 1981 demandant l'instauration d'un véritable service civil alternatif. Des milliers de jeunes la signèrent, tous n'étant pas, loin s'en faut, des chrétiens engagés.
dernier, le mouvement s'étendait aux réservistes, obliges d'effectuer des périodes d'entrainement de six a douze semaines jusqu'à l'âge de 50 ans. Nombre d'entre eux, bien que n'ayant pas demandé le statut de Bausoldat au moment de leur conscription, décidèrent de refuser de se rendre aux cours d'entraînement, au risque d'être condamnés à une peine de six à huit mois de prison.
Pour leur part, plusieurs centaines de femmes signaient une lettre adressée en
1982 au chef de l'Etat, Erich
Honecker, où elles protestaient contre quant que les femmes de pourraient désormais être mobilisées dans défilaient derrière des les missiles hors plus en plus forte que des groupes le service de défense actif en cas de « si-
RDA : CONTRE LE NUCLÉAIRE ET LA MILITARISATION DE LA VIE CIVILE La seule réponse que les bureaucrates ont été capables d'apporter face à la vague de fond pacifiste touchant des secteurs de plus en plus larges de la population est-allemande, fut de serrer la vis en instaurant de nouvelles contraintes sur le plan de l'embrigadement militaire.
On sait que dès leur première année scolaire, les jeunes Allemands de l'Est, alors âgés de six ans, reçoivent la visite en classe d'un soldat de l'Armée nationale du peuple chargé de les endoctriner sur le rôle de l'armée comme défenseur de la paix et de la patrie. Et toute leur adolescence est marquée par le style militariste des organisations de jeunesse du parti dans lesquelles la plupart d'entre eux sont enrôlés. Or, non content d'avoir introduit dès 1978 des cours obligatoires - théoriques et pratiques — sur la défense militaire durant les deux dernières années de la scolarité (de 14 à 16 ans), le pouvoir a imposé voici peu une prolongation de la période d'entraînement à laquelle les jeunes sont astreints après leurs dix-huit mois de service militaire, qui passe ainsi de vingt-et-un à vingt-quatre mois. C'est donc dans ce contexte de militarisation à outrance de la vie scolaire et de la vie civile qu'il faut appréhender le mouvement pacifiste in-
Le refus de servir de milliers de jeunes n'est qu'une facette de l'angoisse qui saisit des secteurs importants de la population est-allemande, non seulement jeunes mais aussi adultes, comme le montrent les réactions des femmes et des ré-
Les déclarations officielles selon lesquelles le seul but d'une armée forte est de mieux défendre la paix, conformément à l'esprit de la Constitution de la RDA, pacifistes autonomes descendaient de manière organisée dans la rue pour réclamer à haute voix des mesures de désarmement immédiat, de la part de Moscou aussi bien que de Washington.
Pour ténu qu'il puisse paraître en comparaison des puissantes manifestations qui ont eu lieu récemment à l'Ouest, ce fait est pourtant lourd de signification quant à l'extension du mouvement pacifiste indépendant à l'Est et de la pression de qu'il représente pour les bureaucrates au sont incapables de convaincre ceux qui veulent réellement la paix. Les initiatives du type « Semaines pour la paix », sous l'égide de l'Eglise protestante, qui se sont succédées depuis trois ans, ont montré mobilisation face au l'ampleur de la danger de guerre, et de guerre nucléaire en particulier.
L'« Appel de Berlin », lancé en janvier
1982 en RDA par Robert Havemann et par le pasteur Rainer Eppelmann, devait cristalliser ces sentiments dans un texte demandant le retrait de toutes les armes nucléaires de RFA et de RDA comme premier pas vers une Europe dénucléarisée, ainsi que le retrait de toutes les troupes étrangères du sol d'Allemagne de l'Ouest comme d'Allemagne de l'Est (ellesse montent à 400 000 dans ce dernier pays). Depuis lors, tous les « forums pour la paix », à commencer par celui de Dresde, qui a rassemblé 5 000 jeunes en février 1982, ont largement repris ces exigences à leur compte, liant la lutte pour la démilitarisation de la vie civile et pour la création d'un service alternatif à la mobilisation pour le
En juin 1982, quelque 3 000 personnes, avant tout des jeunes, participaient au Forum pour la paix à Berlin-Est, appelé de bouche à oreille, mais aussi par des tracts portant l'avertissement obligatoire
« strictement réservé à l'usage interne de l'Eglise » ... Alors que des sketches et des lectures de poêmes alternaient avec les services religieux à l'intérieur de l'Eglise de la Rédemption, un « coin des orateurs », à l'extérieur, permettait à tous ceux qui le désiraient, d'exprimer librement leur point de vue, dans un environnement où murs et arbres étaient recouverts de déclarations rédigées à la main, de poèmes et de photographies exprimant le désir de paix des participants.
Il faut souligner que dans leurs interventions, la plupart d'entre eux saluaient
1. « Le mouvement pacifiste est-allemand contre la militarisation et la bureaucratie ». Inprecor, numéro 129, 28 juin 1982.
les propositions faites par l'URSS en faveur désarmement, évitant toute tonalité anticommuniste. Cela confirmait les propos tenus peu auparavant par des participants du mouvement en réponse questions d'un journaliste de la revue suédoise ETC : « La politique de Reagan menace le monde entier. (...) L'Allemagne de l'Est tout comme l'Allemagne de l'Ouest devraient engager un processus de démilitarisation. Notre but, c'est une Allemagne neutre, désarmée et réunie. (...) Nous pouvons capter la télévision de l'Ouest. Ses programmes sont aussi idiots que les nôtres. Nous, nous luttons pour la paix. La presse bourgeoise de l'Ouest cherche à nous utiliser pour sa propagande. Ce qu'elle dit est faux. Personne ne parle d'introduire le système capitaliste en Allemagne de l'Est. » Et ils poursuivaient : « Nous devons réformer le socialisme de l'intérieur. Il faut ouvrir le débat. La lutte pour le désarmement est un pas dans cette direction. (2) »
On ne peut s'empêcher de noter la similitude de ces propos avec ceux de nombreux travailleurs polonais de Solidarité lorsqu'ils étaient interrogés sur les objectifs de leur lutte. L'un des participants au forum de Berlin-Est de juin 1982 devait d'ailleurs noter: « C'était presque incroyable (...) qu'une action de ce genre soit possible à Berlin-Est. (...) Ce qui frappait celui qui y assistait, c'était cet étalage ouvert de contradictions. Il s'agissait de quelque chose de plus qu'une simple démonstration pour le désengagement pacifique. Il s'agissait de politique, je dirais même de l'expression d'une opposition "légale". Et elle ne touche pas qu'à la question de la paix. (...) Le mouvement la paix actuel, indépendant de l'Etat, n'est pas seulement un mouvement qui développe, à propos de la paix et d'autres questions, des idées ne correspondant pas à la politique du Parti socialiste unifié (SED, le parti stalinien de RDA. Ndlr). C'est un mouvement qui s'en prend objectivement aux racines du système lui-même. C'est le rôle dominant du SED, du pouvoir totalitaire de l'Etat, qui se trouvent mis en question. (3) »
Même si tous ses participants n'en ont pas encore clairement conscience, de nombreux indices montrent que la dynamique antibureaucratique du mouvement
LA DYNAMIQUE ANTIBUREAU-
CRATIQUE DU MOUVEMENT ET LA GUERRE DES BADGES On en avait déjà eu un avant-goût lors du forum de Dresde en février 1982. La position de l'Eglise recommandant alors de ne pas signer l'« Appel de Berlin », bien que ce dernier « soulève une série de questions qui ont leur place dans les discussions sur la responsabilité des chrétiens à propos de la paix », fut très mal reçue par les participants. Ils sifflèrent le responsable ecclésiastique chargé d'expliquer « que cela n'aiderait pas les débats sur le maintien de la paix (4) ». La concession que la hiérarchie protestante a faite récemment au pouvoir en recomdoit être retranscrit dans la presse et à la télévision. mandant aux jeunes de ne plus porter l'emblème de leur mouvement fut également très impopulaire, tendant à radicaliser les plus conciliants.
Les Eglises protestantes ont joué un rôle déterminant dans l'impulsion mouvement des objecteurs de conscience, tout en parvenant à maintenir des relaétonnamment ouvertes avec les autorités durant les années 1970. Il faut dire qu'elles bénéficient d'un statut juridique d'indépendance très exceptionnel dans ce pays : c'est la seule institution qui ne soit pas sous le contrôle du parti. Mais, à l'évidence, les proportions prises récemment par le mouvement pour le service civil et pour la dénucléarisation des deux Allemagnes a compliqué les choses, cette Eglise - accusée par le pasteur Ep pelmann lui-même d'avoir une « mentalité timorée désastreuse » dans ses rapports avec l'Etat - risque de se voir complètement débordée par une mobilisation allant beaucoup plus loin que ses propres intentions. Elle pourrait bien, sous peu, se trouver dans une situation aussi contradictoire que celle de l'Eglise polonaise, perpétuellement coincée entre son désir de rester un interlocuteur valable pour le pouvoir et la nécessité d'adopter des plus radicales pour ne pas perdre tout prestige aux yeux des masses.
Quant à la bureaucratie, elle se trouve elle-même prise dans une situation difficile. Les assertions du Conseil pour la paix de RDA, selon lesquelles « le socialisme égale la paix », s'accomode de plus en plus mal du cours agressivement mili-
tariste du pouvoir et rendent particulièrement difficile, aux yeux des observateurs, une politique de répression ouverte à l'encontre du mouvement pacifiste
On en a eu des preuves avec la « guerre des badges ». Après avoir donné à l'Eglise l'assurance qu'ils ne réprimeraient pas ceux qui affichaient sur leurs vêtements le badge en tissu symbole du mouvement (la reproduction d'une sculpture offerte par l'URSS aux Nations-Unies où l'on voit un forgeron transformant une épée en soc de charrue), les bureaucrates ont changé leur fusil d'épaule, alarmés no tamment par l'ampleur du forum de Dres de. Le badge en question s'est tout d'un coup vu accusé d'être un « symbole subversif », et toute personne qui le porte est désormais passible de condammations en vertu de l'article 106 du Code pénal. Le décret sur les imprimés exigeant une autorisation pour tout matériel imprimé a même été révisé en hâte afin de couvrir également les « ornements sur tissu ». Dès lors, les jeunes qui persistaient à porter cet emblème ont été l'objet de toutes sortes de discriminations et de sanctions allant jusqu'à l'exclusion de leur école. Cer-
2. « Interview with east-german peace activists », International Viewpoint, numéro 7, 24
3. « Friedenswerkstatt in Ostberlin, Erlebnisse eines DDR-Teilnehmers », Osteuropa-Info,
4. The sword and the Ploughshare autonomous peace initiatives in East Germany, John Sandford, brochure de l'END, 1983.
tains se sont même vus retirer leurs papiers d'identité qui ont été remplacés par la carte « PM 12 », un document réservé jusque là aux « éléments peu sûrs » ayant fait de la prison et interdits de voyage à l'étranger. Cela n'a pas empêché de nombreux jeunes qui participaient à un rassemblement à Magdeburg, quelques mois après le forum de Dresde, d'arborer des écussons blancs et muets, écussons qui rappellent les résistances électriques portées à la boutonnière par les travailleurs polonais après l'interdiction du badge de Solidarité.
Les autorités ont cependant pris la popularité de cet emblème assez au sérieux pour essayer de le neutraliser au moyen d'un contre-emblème, en l'occurrence la colombe de Picasso entourée du mot « Paix ». Les jeunesses du parti (le FDJ) l'arboraient lors des rassemblements officiels l'an dernier, parfois même sur un bandeau de tête, à la manière des pacifistes de l'Ouest.
La bataille ne se limite d'ailleurs pas aux emblèmes. Elle s'est transformée en « Transformez vos épées en socs de charrue » est devenu « Des épées et des charrues », quant au « Faire la paix sans armes » des pacifistes indépendants, il a été transformé en « Faire la paix contre les
La nécessité pour les autorités de de récupérer le mouvement indépendant est notamment liée au fait qu'il leur est très difficile d'accréditer l'idée selon laquelle ce dernier serait un agent de l'ennemi. Les prises de position du mouvement pacifiste indépendant à l'égard de la politique de l'OTAN sont en effet sans équivoques, et particulièrement son opposition au déploiement des Cruise et des Pershing-2. Cette orientation ne facilite donc pas la tâche des autorités, d'autant qu'elle se double d'une conviction de la plupart des participants du mouvement indépendant qu'il ne faut pas se couper des mouvements officiels pour la paix, mais bien au contraire tenter de faire pression sur eux en s'adressant à tous ceux qui se reconnaissent dans les objectifs qu'ils mettent en avant.
attitude ressortait clairement des messages envoyés par les divers groupes est-allemands invités à la Conférence de Berlin-Ouest de mai 1983 et qui n'ont pu y participer faute d'avoir reçu leur visa (voir encadrés). Face à la manière dont cette convention avait été lancée - les initiateurs faisant de l'appel favorable au désarmement bilatéral une condition pour faire partie du comité organisateur du rassemblement - tous mettaient l'accent dans leurs missives sur la nécessité de s'adresser à toutes les composantes du mouvement, y compris aux structures
HONGRIE : DES « GROUPES POUR LE DIALOGUE ET POUR LA PAIX »
Pour leur part, les Groupes pour le dialogue et pour la paix, hongrois, allaient meme plus loin, portant un jugement sévere sur la conception du « Comite de liaison » de la Conférence de Berlin et l'accusant de ne pas comprendre l'influence des structures officielles sur une grande partie de la population à l'Est. Les Groupes pour le dialogue et pour la paix, dont on estime qu'ils rassemblent aujourd'hui près de 20 000 sympathisants actifs, constituent sans doute le courant le plus important dans ce mouvement pacifiste hongrois composé d'une multitude de groupes autonomes.
commencé en septembre 1981, lorsqu'un groupe d'étudiants de la faculté d'Art de Budapest a proposé d'organiser une manifestation indépendante pour la paix qui s'opposerait à la fois aux armes nucléaires soviétiques et américaines. L'autorisation demandée aux autorités fut refusée, mais la Ligue des jeunes communistes (KISZ) appela, en revanche, à un rassemblement de masse le 12 décembre, quelques jours avant la manifestation prévue pour le 17 ...
Lorsque l'idée d'une manifestation fut reprise au printemps 1982, la KISZ intervint à nouveau, transformant ce qui devait être une manifestation indépendante le 9 mai en une parade officielle. Certains militants des groupes indépendants y participèrent néanmoins avec des pancartes où l'on pouvait lire : « Abolition de toutes les armes. »
L'un des courants les plus développés durant les premiers temps se regroupait autour de la « Campagne antinucléaire », qui touche avant tout de très jeunes gens (14 ans et plus) organisés dans les écoles secondaires. Leur mot d'ordre central est : « Faisons fondre toutes les armes ! » Ils agissent en distribuant des tracts, en posant des affiches et en portant des badges. On les rencontre souvent dans les pares où ils interpellent les passants en leur distribuant des fleurs pour tenter de les gagner à un point de vue pacifiste. Un autre groupe, formé de jeunes artistes et peintres, a pris le nom d'Indigo et consacre ses efforts à produire du maté riel pour la campagne pour la paix
A l'université, où la mobilisation était au départ plus limitée, le mouvement s'est
organisé autour des Groupes pour le dia logue et pour la paix, dont les positions et les initiatives ont l'Ouest au travers d'interviews de son porte-parole Ferene Köszegi. De tels groupes existent aujourd'hui dans plusieurs villes
Enfin, il faut souligner que ce mouve ment a immédiatement rencontré un écho auprès des « groupes de base » ou communautés religieuses catholiques qui, der rière le prêtre Gyorgy Bulanyi, militent depuis de nombreuses années pour la non-violence et pour l'objection de conscience. Ce mouvement s'est d'ailleurs heurté frontalement à la hiérarchie catholique a plusieurs reprises, cette dernière l'ayant condamné sévèrement dans le souci évident de rester en bons termes avec le pouvoir. Les évêques se sont même déclarés prêts « à défendre de manière décidée l'ordre social de la République populaire hongroise contre toute tentative, vienne, visant à déstabiliser Toutefois, lorsque le primat a pris des mesures répressives à l'encontre de deux jeunes religieux prêchant l'objection de conscience, en les suspendant d'abord,
5. « Katholische Friedensgruppen in Ungarn », Osteuropa-Info, numéro 3, 1982, p. 74.
Des militants pacifistes hongrois : Laszlo Rajk, Gyorgy Konrad et Miklos Haraszti. (Photos publiées dans Alternative numéro 19).
tollé accueillit ces décisions, mettant au quelle il serait possible de trouver une puis en les révoquant de leur poste, un grand jour le fossé qui existe entre le radicalisme des croyants pacifistes et le conservatisme profond de la hiérarchie catholique hongroise.
Les supporters de Bulanyi ont constitué un « Comité de la dignité humaine » qui, dans une déclaration datant de janvier 1982, a exprimé son soutien aux mouvements pacifistes à l'Ouest ainsi que son opposition à la présence d'armes nucléaires, bombes ou fusées, en Europe de l'Ouest aussi bien qu'en Europe de l'Est.
LE MOUVEMENT PACIFISTE
HONGROIS ET LA DISSIDENCE
Tous ces groupes et courants sont d'accord entre eux sur la nécessité de garder une stricte indépendance par rapport à l'Etat, tout en coopérant chaque fois que possible avec le mouvement officiel, dont ils critiquent le caractère bureaucratique mais avec lequel ils disent avoir de nombreux objectifs en commun. Plus préoccupante en revanche est l'appréciation que de nombreux jeunes militants du mouvement indépendant portent sur les dissidents qualifiés par Köszegi de « soi-disant opposition » et de « force qui représente un danger de manipulation du mouvement » au même titre que le Conseil de la paix ou l'Etat. « Les tentatives des éléments de l'opposition de prendre une place dominante dans le mouvement naissant pourraient constituer un grand danger pour le mouvement lui-mêте. (6) »
Certes, l'opposition traditionnelle a en quelque sorte encouragé ce type de réactions dans la mesure où de nombreux dissidents n'ont pas caché leur scepticisme face aux objectifs des groupes pacifistes naissants, ne commençant à s'y intéresser que lorsqu'il s'est avéré qu'ils jouissaient d'une réelle audience.
Toutefois, l'attitude de défiance, pour ne pas dire d'agressivité, des groupes pacifistes à l'égard des dissidents ne pourrait qu'avoir des conséquences négatives pour le mouvement lui-même si elle était maintenue, car elle repose sur une appréciation politique erronée de la situation dans les pays sous domination bureaucra-
« troisième voie », une voie « apolitique » devant permettre au mouvement de maintenir son indépendance tout en étant reconnu officiellement, et s'assortit parfois d'un certain opportunisme à l'égard de la bureaucratie, dans certains passages de la lettre du Groupe pour le dialogue et pour la paix publiés ci-contre. La volonté souvent proclamée d'être un mouvement légal est à l'origine du refus de se commettre avec des oppositionnels déclarés du régime. « On se défie d'actions qui tendraient à accréditer l'idée que les nouveaux pacifistes sont des dissidents. (7) » touchant à l'existence d'une voie médiane susceptible d'éviter tout affrontement avec la minorité bureaucratique au pouvoir se traduit également par le refus de nombreux groupes pacifistes de mettre sur pied une véritable coordination du mouvement. Cela s'était exprimé très clairement lors d'une rencontre des divers groupes en juillet 1982, participaient plusieurs membres du mouvement officiel pour la paix et du gouvernement, ainsi que quelques dissidents hongrois. « L'unique garantie pour que nous puissions de manière diversité qui nous caractérise (8) », devait dire un participant à cette réunion qui refusa toute perspective de plate-forme
Si la diversité est effectivement l'un des signes de la vitalité de ce mouvement, il n'en va pas nécessairement de même pour l'absence de coordination, car cela implique des limites évidentes à l'action. On a pu le constater lors du passage à Budapest, en août 1982, de la Marche pour la paix organisée par les Soviétiques. Dans leur désir de respecter les divers points de vue et leur crainte d'aller trop loin, les membres des divers groupes pacifistes avaient décidé d'ignorer cette manifestation. Il a fallu que ce soient deux dissidents parmi les plus connus et les plus courageux - Miklos Haraszti et Laszlo Rajk - qui saisissent cette occasion pour distribuer aux manifestants et aux spectateurs des tracts critiquant la politique militaire du gouvernement hongrois et dénonçant la présence de troupes et de fusées soviétiques sur le sol hongrois. A ce propos, Köszegi affirme que personne ne sait au juste si des armes nucléaires sont stationnées en Hongrie.
Néanmoins, comme le montre la présence organisée des Groupes pour le dialogue et pour la paix à la manifestation officielle du 7 mai dernier à Budapest, la dynamique même de la mobilisation ne peut qu'aider le mouvement pacifiste indépendant à dépasser ses limites politiques et organisationnelles.
Jusqu'ici, les autorités hongroises n'ont pris aucune mesure de répression directe à l'encontre des groupes indépendants. Leur politique a consisté, au contraire, à « chevaucher le tigre », le Conseil pour la paix reprenant à son compte, en les déformant, diverses propositions faites par les groupes indépendants, tel que le lancement d'un journal, l'ouverture d'un discussion pour la paix, qui ne veut pas dire, contrairement aux espoirs de certains jeunes militants, qu'elles soient prêtes à soutenir ni même à tolérer éternellement leur action. « Tout au plus s'agit-il jusqu'ici d'une certaine tolérance de la part de la police », dit Miklos Haraszti, qui sait de quoi il parle. « Mais il faut s'attendre à des mesures discriminatoires à l'égard des gens sur leur lieu de travail, dans les écoles et dans les entreprises. (9) » Un élément qui aidera certainement les jeunes militants du mouvement pacifiste à prendre conscience de l'enjeu politique de la lutte qu'ils ont engagée, c'est l'établissement de liens directs avec les mouvements indépendants à l'Est comme à l'Ouest, suivant le désir exprimé par de nombreux participants.
URSS: NAISSANCE
DU « GROUPE POUR LA PAIX » Dans ce sens, la naissance à Moscou du Groupe pour la paix, pour modestes que soient ses effectifs, constitue un puissant encouragement à l'action pour les
6. « The New ment ». Ferenc Köszegi and E. P. Thompson, brochure de l'END, 1982
7. Alternative, numéro 19, novembre-dément ». op. cit., p. 23.
9. Osteuropa-Info, numéro 3, 1982, p. 83.
C'est le 4 juin 1982 qu'un groupe de onze personnes invitait quelques correspondants étrangers pour leur remettre un adressé aux gouvernements et à l'opinion publique d'URSS et des USA. Ils le faisaient parvenir parallèlement à la presse soviétique ainsi qu'aux autorités
Pour ce groupe composé avant tout de scientifiques n'ayant jamais participé à des activités politiques de l'opposition, la course aux armements nucléaires entre les USA et l'Union soviétique constitue le plus grand danger pour la paix. Les membres du groupe devaient toutefois préciser qu'ils ne se considéraient pas comme des dissidents, qu'ils étaient en accord avec la politique de désarmemement nucléaire du gouvernement soviétique et qu'ils entendaient maintenir leurs activités dans un cadre strictement légal. Leurs propositions portent avant tout sur l'établissement de liens entre les international, l'efficacité du seul dialogue au sommet apparaissant comme plus que douteuse face au danger de guerre nucléaire. Pour eux, il s'agit de propager le point de vue des pacifistes, afin de permettre à la très grande majorité qui refuse la guerre, de s'exprimer, pesant ainsi sur les mentalités, les décisions des minorités au pouvoir et, par là-même, sur les relations entre l'Est et l'Ouest.
Cette approche tout ce qu'il y a de plus modérée n'empêcha pas la riposte immédiate de la bureaucratie, même s'il ne s'est pas agi, jusqu'à présent, de répression frontale ou d'arrestations massives. Dès la diffusion de l'appel, les membres du groupe et tous ceux qui avaient osé le signer ont été victimes de représailles, allant d'« entretiens » où on leur demandait de retirer leur signature jusqu'à des arrestations de quinze jours et à des internements psychiatriques, en passant par des coupures du téléphone, des menaces de licenciement pour retard au travail, des assignations à résidence d'un mois, sans oublier les « avertissements » sous forme d'« accidents manqués », etc. Toute la presse soviétique s'empressa de présenter le groupe en question comme
Alors qu'ils avaient décidé d'organiser une manifestation, le 27 juin 1982, sous les mots d'ordre « Plus jamais d'Hiroshima » et « La paix sur la base de la confiance et non de la peur », plusieurs membres du groupe furent arrêtés, accusés de « hooliganisme » et envoyés dans une prison pour alcooliques aux environs de Moscou. Devant les lettres de protestation affluant de l'Ouest, les bureaucrates soviétiques, qui tiennent à rester en bons termes avec les mouvements pacifistes indans un télégramme à l'END (Campagne pour le désarmement nucléaire en Europe) que « pas une seule personne reprémouvement pour la paix en Union soviétique n'avait été réprimée, aucune n'ayant bien sûr été arrêtée ». Quant aux deux personnes du « groupe des onze présenté comme un mouvement indépenavaient « battu une femme dans un bus et été condamnées par un tribunal populaire de district à quinze jours de prison pour
Il faut souligner que la crainte des bureaucrates face à l'impact possible de l'action de ce groupe s'est pleinement justifiée. Quatre mois après avoir lancé leur appel, les onze avaient déjà récolté 900 signatures soutenant leur initiative. Elles ont continué à affluer depuis lors, provenant surtout des milieux intellectuels et scientifiques, mais également des secteurs étudiant et ouvrier. De nouveaux Groupes pour la paix se sont formés à Odessa, Novosibirsk et Léningrad. Un groupe de jeunes portant le nom d'Initiative indépendante s'est constitué de son côté, regroupant plusieurs centaines de membres.
Aux dernières nouvelles, la bureaucratie, qui s'était longtemps refusée à donner des visas de sortie à plusieurs membres du groupe des onze qui en avaient fait la requête voici plusieurs années, a subitement décidé d'en accorder plusieurs, notamment à Serguei Batovrine, un jeune peintre, porte-parole du groupe. C'est une manière comme une autre de tenter de se débarrasser de « contestataires » dont les maîtres du Kremlin craignent l'exemple, d'autant plus efficacement que la démarche des « contestataires » ne vise pas à s'adresser d'abord à l'opinion publique étrangère, mais à l'opinion publique et au gouvernement de leur propre pays.
Certes, la masse des travailleurs soviétiques paraît jusqu'ici plus concernée par les problèmes d'approvisionnement et de niveau de vie que par la question des SS-20. Mais il n'en reste pas moins que toute une partie de la population, encore traumatisée par l'expérience de la Seconde Guerre mondiale, se montre très sensible aux objectifs de la lutte pour la paix. Même si les Conseils pour la paix sont des structures totalement bureaucratiques dont le seul but est d'entériner la politi-
En RDA: l'emblème du mouvement pacifiste :
« Transformer les épées en socs de charrue "
que du gouvernement, le caractère massif des manifestations pour la paix, URSS, traduit autre chose qu'une simple participation obligée des travailleurs. C'est aussi l'expression d'une préoccupation réelle chez une partie d'entre eux. On a pu le vérifier par la manière dont ils sont spontanément descendus dans la rue âgée - dans certaines viles, lorsqu'apparaissaient les banderoles de la Marche pour la paix organisée par les féministes
Vyborg (Danemark) à Minsk (URSS), l'été dernier.
Les dirigeants soviétiques ont donc tout lieu de craindre les activités d'un groupe qui s'en prend non seulement à la course aux armements, mais qui dénonce explicitement l'énormité des dépenses militaires qui pourraient être utilisées à des fins sociales pour satisfaire les besoins des masses, un groupe qui se réclame d'une idée très subversive dans les pays sous domination bureaucratique : « Le droit de travailler pour la paix. »
L'UNITE DES MOUVEMENTS PACIFISTES DE L'EST ET DE L'OUEST Les bureaucrates soviétiques, on s'en doute, ont tout fait pour empêcher les participantes de la marche Vyborg-Minsk de prendre contact avec les onze membres du Groupe pour la paix de Moscou. Ils sont parvenus à manipuler suffisamment cette action pour la présenter comme un soutien inconditionnel à leur Cet épisode est révélateur de l'importance qu'il y a à établir des liens directs entre les mouvements indépendants de l'Ouest et de l'Est, non pas dans l'idée de refuser tout contact avec les mouvements officiels à l'Est, comme le proposaient certains participants à la Conférence de Berlin(-Ouest) de mai dernier dans des interventions hypersectaires et souvent explicitement anticommunistes, pour empêcher les bureaucrates d'isoler et d'écraser les groupes qui font état de leur volonté d'organisation indépendante. Cela permettrait également de lever la suspiscion qui pèse souvent sur les mouvements indépendants de l'Ouest dans l'esprit des mouvements indépendants l'Est, pour la seule raison que la presse officielle de l'Est les présente comme des alliés potentiels des directions bureaucra-
« Le sort du mouvement indépendant pour la paix dépend en grande partie de ce que feront nos camarades des mouvements pacifistes occidentaux », dit Serge Batovrine, au nom du Groupe soviétique. Dans la mesure où les gouvernements ouvriers bureaucratisés, et en particulier celui d'URSS, sont effectivement obligés de compter avec eux, l'attitude que les mouvements indépendants de l'Ouest adopteront dans le soutien aux militants pacifistes réprimés à l'Est pèsera d'un poids certain dans l'existence et dans
10. « Moscow independant Peace group ». brochure de l'END, Londres, 1982, p. 24.
la lutte mêmes des groupes autonomes. Une lutte qui ne se limite pas à la question du désarmement, tant il est vrai - et les arrestations en URSS et les mesures répressives en RDA l'ont à nouveau montré - que toute action se fondant sur le droit à la liberté s'affronte immédiatement à la minorité au pouvoir et pose aussitôt le problème de la lutte pour les droits démocratiques dans leur ensemble. Une lutte qui s'affronte en outre à la présence des troupes soviétiques stationnées dans de nombreux pays d'Europe de l'Est et qui sont utilisées comme instrument, direct ou indirect, de répression du mouvement des masses.
En s'engageant dans le mouvement pour la paix, les travailleurs de l'Est s'affrontent à la politique de la bureaucratie, dont l'une des principales hantises est d'empêcher toute mobilisation des masses susceptible de remettre en cause la place qu'elle occupe et les privilèges qui sont les siens. Parallèlement, les travailleurs qui, à l'Ouest, se mobilisent pour le désarmement de l'impérialisme, se heurtent aux intérêts des marchands de canons et à la toute-puissance de leurs représentants.
L'unité de combat des mouvements de l'Est et de l'Ouest est donc un enjeu décisif de la lutte antiguerre à l'échelle mondiale. La mobilisation des masses s'opposant au déploiement des armes nucléaires, à la croissance des budgets militaires, à la militarisation de la vie civile et à toute limitation des libertés syndicales est le seul véritable garant contre le danger de guerre. Cette lutte met en évidence la convergence des intérêts des peuples qui, à l'Est comme à l'Ouest, luttent pour le droit à l'autodétermination, pour le droit de décider de
Les mouvements pacifistes à l'Est n'en sont qu'à leurs débuts. En RDA et en Hongrie en particulier, ils sont marqués par la jeunesse de leurs adhérents et sont restés jusqu'ici extérieurs au mouve-
Mais les objectifs qu'ils mettent en avant concernent tous les travailleurs : leur défiance à l'égard des structures officielles bureaucratisées, leur volonté de prendre eux-mêmes leurs affaires en mains, leur refus d'une politique militaire qui — au nom de la défense de la patrie - réponde à l'escalade impérialiste par une logique de surarmement, leur dénonciation des richesses sociales dépensées à cet effet au lieu d'être consacrées à des besoins sociaux, voilà autant de détonateurs qui font trembler la bureaucratie. Car cette dernière l'a appris à ses dépens - et elle vient à nouveau de le vérifier lors de la montée révolutionnaire en Pologne - qu'un mouvement lancé sur des revendications apparemment très élémentaires recèle une dynamique antibureaucratique que des propositions de réformes et de changement superficiels sont incapables de contenir. Ce qui est dès lors en jeu, pour elle, ce n'est plus tant le nombre de fusées dont elle dispose que son pouvoir même.
Jacqueline ALLIO, 21 mai 1983.