La défaite électorale du Parti travailliste
ES élections législatives britanniques du 9 juin dernier ont donné une majorité écrasante de sièges (397 sur 650) au Parti conservateur (Tory) pour 42,6 % des suffrages. C'est la plus large majorité qu'il n'ait jamais obtenue à la Chambre des Communes. Les variations des résultats selon les régions ont fait apparaître que le Parti conservateur est arrivé en tête dans le Sud et dans les Midlands. Le Parti travailliste (Labour) s'est contenté de conserver sa base électorale dans les centres industriels d'Ecosse et du Pays de Galles et du nord de l'Angleterre, mais passe de 36,9 % des suffrages en 1979 à 27,6 % en 1983.
Margaret Thatcher a perçu ces résultats comme « un mandat incontestable » pour continuer sa politique antiouvrière et antisyndicale. La composition du nouveau Conseil des ministres fait apparaître que les éléments qui ne sont pas, dans le Parti conservateur, des inconditionnels de Margaret Thatcher, ne joueront guère de rôle important dans le nouveau gouverne-
Le résultat des élections n'a fait qu'intensifier les dissensions internes dans le Parti travailliste : celles-ci s'expriment autour de l'élection du nouveau leader travailliste, qui doit se tenir lors de la conférence nationale annuelle en octobre prochain. Michael Foot a déjà annoncé qu'il ne se représenterait pas, et la lutte a commencé entre les candidats de l'aile droite et de l'aile gauche du Parti. Le dirigeant le plus connu de la gauche, Tony Benn, n'ayant pas été réélu au Parlement, ne peut présenter sa candidature.
La nouvelle troisième force sur l'échiquier politique britannique, l'Alliance, formée par le Parti libéral et le nouveau Parti social-démocrate (SDP), a fait, avec 24,6 % des voix, un score assez voisin des 27,6 % du Parti travailliste. Cependant, en raison du système électoral britannique - scrutin majoritaire à un tour - l'Alliance n'obtient, avec 23 élus, qu'un dixième du nombre des sièges remporté par le Parti travailliste, qui obtient 209 élus.
Sans conteste, le résultat de ces élections représente une défaite politique pour la classe ouvrière, dont seule une minorité a accordé sa confiance au Parti travailliste, en votant pour lui. Cela met également fin au système bipartite traditionnel en Grande-Bretagne entre conservateurs et travaillistes. Le nombre de voix obtenues par l'Alliance montre qu'on ne peut pas la considérer comme un phénomène sans lendemain, et qu'elle représente un facteur politique avec lequel il faut compter. John ROSS
La presse a parlé d'une victoire décisive du Parti conservateur aux élections de juin 1983. La réalité est pourtant tout autre. Margaret Thatcher a en fait obtenu, avec 42,4% des suffrages exprimés, la proportion de voix la plus basse jamais enregistrée par un gouvernement disposant d'une telle majorité parlementaire. On ne peut done dire qu'elle a remporté un mandat populaire pour sa politique.
Le second résultat de ces élections, non moins significatif, est la défaite catastrophique du Parti travailliste, défaite rendue largement possible par la politique de sabotage de James Callaghan et de Dennis Healey (1). Mais le coup le plus dur lui a été porté par le score de l'Alliance, formée par le Parti social-démocrate et les libéraux. Ainsi, alors que les conservateurs ne travailliste. (DR) britannique de la IVe Internationale. bénéficient en aucun cas d'un mandat populaire pour mettre en œuvre leurs projets inavoués (2), le mouvement ouvrier doit se reconstituer complètement pour pour-
Le mouvement ouvrier britannique a une tradition profondément anti-conservatrice, et le résultat 1983 le confirme à nouveau : Thatcher s'est montrée incapable d'élargir sa base électorale, malgré la débâcle de la campagne du Parti travailliste. En fait, le parti de Margaret Thatcher, en perdant 700 000 voix entre 1979 et 1983, a enregistré une baisse, en passant de 43,9 % à 42,4 %. Les résultats de ces élections confirment donc le déclin constant des voix conservatrices, qui se poursuit depuis maintenant 50 ans. C'est pourquoi toute comparaison avec la période de l'entre-deux-guerres, époque où les conservateurs étaient la force
GRANDE-BRETAGNE
Michael Foot a déjà annoncé son retrait du poste de « leader » du Parti
La signification de ces résultats électoraux est analysée de manière plus complète dans l'article publié ci-après, repris du numéro du 17 juin dernier de Socialist Action, hebdomadaire soutenu par nos camarades de la Socialist League (SL), section politique dominante, serait incongrue.
Dans les années 1930, les gouvernements conservateurs avaient réussi à gagner un réel soutien de masse. En 1935, par exemple, ils avaient été élus avec 53 % des voix.
Aujourd'hui, une large majorité de ceux et de celles qui ont donné leur voix à l'Alliance, indépendamment du but recherché par ses dirigeants, ont montré par là qu'ils étaient opposés au démantèle-
1. Leader de l'aile la plus droitière du Parti travailliste. Voir à ce sujet l'article de Paul Lawson, * Une défaite électorale qui va aiguiser la
2. Au cours de la campagne électorale, cer-
Thatcher, tombés aux mains de la presse, ont révélé que des projets visant notamment à démanteler le secteur de la Santé publique, à porter de nouvelles attaques aux syndicats, étaient
ment du secteur de la Santé publique et aux attaques contre les droits démocratiques que ce gouvernement conservateur entend mener à bien. Autre fait significatif, une majorité décisive de l'électorat
58 % n'a pas vote pour Thatcher. C'est pourquoi les dirigeants de la gauche travailliste, Ken Livingstone et Arthur Scargill, ont absolument raison de dire que le mouvement ouvrier doit maintenant se tourner vers la lutte extra-parlementaire pour défendre les droits des travailleurs. Le potentiel nécessaire au développement d'une telle lutte existe. Les membres du Parti travailliste qui ont participé à la campagne électorale se sont montrés plus enthousiastes, plus actifs et plus militants qu'au cours des années précédentes. Ceux et celles qui ont voté pour le manifeste électoral travailliste, dénoncé comme gauchiste par les mass média, l'ont fait plus consciemment que jamais auparavant.
LES ATTAQUES
DES CONSERVATEURS CONTRE LE MOUVEMENT OUVRIER
Les conservateurs se rendent compte des obstacles qu'il leur faudra franchir pour mener à bien leurs projets soigneusement dissimulés, et ils savent que leur popularité va décliner encore plus rapidement au fur et à mesure de leur mise en application. C'est pourquoi ils cherchent à se renforcer et à détruire leurs opposants. Il leur faudra, pour cela :
couper les finances du Parti travailliste en empêchant l'octroi de fonds politiques par les syndicats,
- abolir le système du closed shop (embauche par l'intermédiaire du syndicat), afin de protéger le travail des « jaunes » dans les entreprises
- utiliser les lois réactionnaires sur l'emploi, votées en 1980 et en 1982, pour intimider les militants, écraser les luttes et tenter de détruire les syndicats, en particulier ceux du secteur public.
Les attaques menées contre le Parti travailliste et les syndicats sont étroitement liées. Les syndicats ont créé le Parti travailliste, au début du siécle, pour pouvoir défendre leur existence et leurs activités au moyen de la lutte politique. Affaiblir et miner le Parti travailliste signifie, pour la bourgeoisie, se débarrasser d'un des instruments les plus indispensables aux syndicats pour se défendre. L'ampleur même de l'offensive lancée par les conservateurs contre les droits démocratiques fondamentaux est en fait le résultat de l'absence d'un réel soutien de masse pour la politique de Thatcher.
Le Premier ministre britannique se propose d'abolir le Conseil du Grand Londres, parce qu'elle n'est pas sûre que les conservateurs remportent la victoire contre les travaillistes aux élections municipales. Et si la police et les autres appareils de répression seront renforcés, c'est bien parce que les conservateurs ne peuvent pas obtenir de soutien populaire pour mettre en œuvre leur politique.
Cette offensive contre le mouvement
RESULTATS EN %
PARTIS SIEGES 1979 1983 Conservateurs 397 43.9 42.4 Travaillistes 209 36,9 27,6 Alliance 23 13.8 24,6 Divers 21 5,4 4,6 ouvrier et ses organisations va s'accompagner d'une attaque politique du Parti travailliste par l'Alliance (SPD-Parti libéral). Confronté ouvrier résolument anti-conservateur mais insuffisamment éduqué par sa direction pour être socialiste, une solution avérée évidente pour la classe capitaliste. Il lui fallait apporter son appui à deux partis politiques : l'un pour mener l'attaque contre les droits et le pouvoir d'achat des travailleurs et l'autre pour se présenter comme une alliance « anti-Thatcher » et « anti-conservateurs », capable de mor dre dans une partie de l'électorat travailliste, ce que ne pouvait faire le Parti
Le résultat est un succès majeur pour la bourgeoisie. et non les conservateurs, qui a mordu dans l'électorat travailliste, en infligeant au Parti travailliste une défaite massive. C'est encore l'Alliance, et non les conservateurs, qui a été capable de récupérer les voix provenant du Parti travailliste. Des millions d'électeurs se sont dits que s'il fallait être anti-conservateur sans pour autant soutenir la politique de désarmement unilatéral ou le retrait du Marché commun, alors pourquoi ne pas voter pour un parti bourgeois libéral et anticonservateur ? Margaret Thatcher s'apprête à affronter les travailleurs de plus belle. (DR)
L'incapacité de construire un Parti travailliste vraiment socialiste a joué en faveur des dirigeants du SDP et du Parti libéral, David Owen, Roy Jenkins et David Steel. L'Alliance n'entend pas remplacer les conservateurs. Son objectif est plutôt de prendre la place du Parti travailliste en l'écrasant, ce dont les dirigeants de l'Alliance ne se cachent pas.
C'est donc la à combinaison du coup de matraque conservateur, du poignard dans le dos de l'Alliance, et du sabotage interne orchestré par la droite travailliste que le Parti travailliste est confronté aujourd'hui et ce à quoi il lui faudra faire face dans le futur.
L'ALTERNATIVE A THATCHER
Ne doutons pas que la lutte contre l'Alliance ne fait que commencer. Les représentants les plus sérieux de la bourgeoisie comprennent parfaitement que ce second gouvernement Thatcher va devenir rapidement impopulaire. Les sociétés immobilières, après avoir savamment ménagé le public, ont annoncé une augmentation des taux d'intérêts sur les prêts, au lendemain des élections.
On peut prévoir de nouvelles réduc tion des dépenses allouées au secteur public au cours de l'automne. Le caractère explosif d'une balance des paiements déficitaire et le besoin de recourir à l'austérité pour l'atténuer amenuisent d'autant le soutien dont bénéficient les conservateurs. On peut prévoir qu'au bout d'une année les 42,4 % des suffrages obtenus par Thatcher auront considérablement diminué. Le prétendu « soutien massif » ne trompera bientôt plus personne et les conservateurs encourent le risque de se voir écrasés à Poccasion de chaque élection partielle. Chacune de ces consulta-
tions électorales sera le théâtre d'une lutte sans merci, au cours de laquelle tous les moyens seront utilisés, la presse avant tout, pour s'assurer que l'Alliance l'emporte sur le Parti travailliste. Avant toute chose, l'Alliance se veut l'alternative à Thatcher. Réduire l'influence du Parti travailliste et l'écraser est aujourd'hui le but recherché par les deux partis bourgeois.
La politique défendue par l'Alliance sera, quant à elle, faite de démagogie autour de l'« opposition à Thatcher ». Mais, en pratique, c'est l'écrasement du Parti travailliste qui est recherché. L'AIliance va, « avec regret », s'engager sur une voie qui vise à détruire la force du est toujours disponible au prix de 10 FF. Vous pouvez vous le procurer en vous adressant a Inprecor, 2, rue Richard-Lenoir, 93108 Montreuil, France.
Au sommaire de ce numéro :
Wolf.
Mandel.
Wolf.
Margaret Thatcher et de Ronald Reagan.
France, en Suède et en Espagne.
NO JOBS
NO HOPE
NO FUTURE
• Pas d'emplois, pas d'espoir, pas d'avenir ». (DR)
mouvement ouvrier. Ceux qui ont appelé à voter pour l'Alliance - les Chapple et les Grantham, respectivement secrétaire du syndicat des électriciens et des cheminots - devraient être démis de leur fonction de dirigeants. La conférence annuelle du Parti travailliste doit se déclarer résolument opposée à toute coalition ou à tout pacte avec l'Alliance.
Si les luttes à venir sous ce nouveau gouvernement seront extrêmement dures, il n'est cependant pas impossible de remporter des victoires. Au fur et à mesure que la crise économique va s'approfondir et que les gens vont se rendre compte des réelles du intentions gouvernement
Thatcher, la colère va monter. C'est préci-
INPRECOR SPECIAL ECONOMIQUE
Le numéro « Spécial économique » d'Inprecor, publié le 30 mai dernier,
- Une analyse de la conjoncture économique internationale, par Winfried
- Le système monétaire européen et le marché commun, par Ernest
- La menace de krach bancaire et la dislocation de l'OPEP, par Winfried
- Une contribution d'André Gunder Frank sur la politique économique de
- Un dossier d'analyse des politiques économiques social-démocrates en sément parce que Margaret Thatcher n'a pas obtenu un soutien massif pour s'attaquer impunément aux acquis sociaux, pour s'en prendre aux droits démocratiques, ou pour accroître le chomage, que le Parti travailliste peut regagner sa popularité. Cela signifie que les organisations du mouvement ouvrier doivent obligatoirement défendre l'emploi, les salaires de leurs membres, les acquis sociaux et les droits démocratiques. Si le mouvement travailliste ne défend pas ses propres membres, alors ceux-ci, par millions, refuseront de le défendre.
L'orientation de la droite travailliste étant de faire en sorte que le Parti revienne à son fonctionnement et à sa ligne politique antérieurs, ouvertement droitiers, cela laissera d'autant plus le champ libre à l'Alliance pour tenter de l'écraser.
CONSTRUIRE L'AILE GAUCHE Le mouvement ouvrier et le Parti travailliste ne seront défendus que si une aile gauche organisée et de masse est construite à l'intérieur de ce parti. Ceux qui pensent que cela contribue à la division doivent examiner la façon dont s'est déroulée la campagne électorale.
C'est précisément parce qu'ils étaient présentés comme des figures honorables du mouvement ouvrier et qu'ils bénéficiaient de positions clés dans l'appareil du Parti travailliste, que Healey et Callaghan ont pu saboter la campagne. Regrouper un courant « lutte des classes » dans les syndicats et construire la gauche dans les sections du Parti travailliste est de toute première importance pour la défense et la reconstruction du Parti travailliste et du mouvement syndical. L'aile gauche peut obtenir le soutien de nouveaux secteurs de la classe ouvrière. C'est à partir des efforts conjoints des militants engagés dans le mouvement antinucléaire, dans la défense des acquis sociaux ou dans la lutte pour la défense de l'emploi et des droits démocratiques que naîtront les forces qui reconstruiront le soutien au Parti travailliste.
Finalement, le mouvement ouvrier doit se fixer un objectif bien défini, même si cela paraît un peu lointain quelques jours seulement après une élection. Thatcher a gagné un nombre considérable de sièges par rapport au nombre de voix obtenues. Le Parti conservateur va rapidement devenir impopulaire. Pourquoi le mouvement ouvrier devrait-il nécessairement attendre encore cinq ans pour s'en débarrasser ?
La popularité de Thatcher va s'amenuiser et il apparaîtra alors clairement qu'elle ne bénéficie d'aucun mandat pour mettre en œuvre sa politique. L'objectif doit être de se débarrasser de ce gouvernement et d'imposer de nouvelles élections législatives qui verront la défaite des conservateurs. Peu importe que l'affrontement soit, au cours des premiers mois, très dur. Cet objectif peut et doit être atteint.
John ROSS Londres, 17 juin 1983.