Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CISJORDANIE

Entretien avec Karim Khalaf, maire de Ramallah

Inprecor n° 154, 4 juillet 1983 · p. 14-15 · 2 546 mots

Palestine et Israël Liban

E 26 mai 1980 marquait la date limite fixée aux négociations égypto-israéliennes sur le statut d'« autonomie » des territoires palestiniens occupés par Israél depuis

•la guerre de juin 1967. Ces négociations concernant la Bande de Gaza et la

Cisjordanie (le plateau du Golan, conquis également en 1967, ne figurait pas à l'ordre du jour de cette discussion) avaient été prévues par les accords de Camp David signés sous l'égide du président américain Jimmy Carter, en 1978-1979, entre l'Egypte et

Israël. Cependant, bien loin d'aller dans le sens d'une plus grande « autonomie » des territoires occupés, l'Etat sioniste a accentué sa politique d'implantation de colonies de peuplement israélien dans les régions de Cisjordanie et de Gaza, au fur et à mesure que se rapprochait l'échéance de la rétrocession du Sinai à l'Egypte, en avril 1982, décidée par les négociations bilatérales. Parallèlement, la lutte des Palestiniens des territoires occupés se radicalisait. C'est dans ce contexte que plusieurs maires de communes palestiniennes de Cisjordanie avaient été expulsés de ces régions en mai 1980. Quelques semaines plus tard, le 2 juin, deux d'entre eux, Karim Khalaf et Bassam Shaka, étaient

L'Etat d'Israël a poursuivi sa politique d'annexion des territoires occupés en mettant en place, en Cisjordanie et à Gaza, une « administration civile » visant à remplacer le gouvernement militaire qui administrait les territoires occupés depuis 1967. A cette époque, Ariel Sharon, alors ministre de la Défense et responsable des territoires occupés, mettait en garde les populations palestiniennes de ces territoires en déclarant :

« Nous serons bons avec ceux qui collaboreront avec nous et féroces avec ceux qui s'opposent à nous. Ou bien le calme règnera pour tous, ou bien il n'y aura de calme pour personne. (1) » Dans la foulée, le plateau du Golan, région appartenant à l'Etat syrien et peuplée de Druzes, était officiellement annexé par un décret adopté le 14 décembre 1981. Face au refus de certains maires palestiniens de collaborer avec l'administration civile, objet d'une opposition grandissante de la part des populations arabes de ces territoires occupés, l'Etat sioniste n'a eu qu'une seule réponse : démettre plusieurs maires palestiniens de leurs fonctions et les envoyer en relégation. Karim Khalaf est l'un d'entre eux. C'est le maire que s'était donnée la population palestinienne de

Ramallah, en Cisjordanie. Depuis, c'est un officier israélien qui occupe la fonction de maire à Ramallah, mais, pour la population, le maire reste toujours Karim Khalaf.

Nous publions ci-après une interview accordée par Karim Khalaf à l'Etincelle, mensuel en langue arabe publié par la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), section de la IVe Internationale dans l'Etat d'Israël, et à Inprecor. Cet entretien a été réalisé le 25 mai dernier à Jéricho, ville où Karim Khalaf, aujourd'hui amputé d'une jam-

CISJORDANIE l'objet d'un attentat à la bombe. be à la suite de l'attentat de juin 1980, a été assigné à résidence.

INPRECOR : - Comment vivez-vous votre assignation à résidence ?

Karim KHALAF :— C'est au début de mai 1980 que j'ai reçu le décret d'assignation à résidence, au moment même où étaient expulsés Fahed Kawassmé, maire de Hébron, Mohamed Milhem, maire de Halhoul, et le juge islamique de Hébron, le sheikh Tamimi. Le 5 mars 1982, j'ai été démis de mes fonctions de maire de Ramallah. Deux jours plus tard, j'ai été convoqué à Jéricho chez le gouverneur militaire, qui m'a annoncé que j'étais assigné à résidence dans cette ville. Je lui ai ré pondu que mon lieu de résidence étant Ramallah, je me considérais donc comme

Au début de mon exil, l'entrée de ma maison était scrupuleusement gardée, afin d'empêcher les visites d'amis et de journalistes. Les ouvriers qui travaillaient dans mon verger ont été soumis pendant plusieurs semaines à de multiples tracas et même régulièrement arrêtés. Les autorités

Entretien avec Karim Khalaf, maire de Ramallah démis de ses fonctions par les autorités israéliennes s'en sont également prises à ma famille, qui a souffert de toutes sortes de tracasseries. Mais toutes ces mesures ont été vaines et, devant le large soutien qui m'était accordé, les autorités d'occupation ont dû desserrer l'étau.

- Comment analysez-vous la situation actuelle dans les territoires occupés, compte tenu de la répression contre la population palestinienne, de l'intensification des expropriations de terres et des nouvelles implantations sionistes ? Que pensez- vous de la thèse, de plus en plus répandue parmi les cercles libéraux israéliens, selon laquelle l'occupation est arrivée point de non-retour et le gouvernement israélien a, de fait, définitivement annexé la Cisjordanie et la Bande de Gaza ?

- L'objectif actuel du gouvernement israélien est effectivement d'annexer les territoires conquis en juin 1967. S'il ne l'a pas encore formellement déclaré, c'est qu'il doit d'abord se débarrasser des

Palestiniens par une expulsion massive. Je suis intimement persuadé que le gouvernement de Menahem Begin n'a pas du tout l'intention de quitter la Cisjordanie et la Bande de Gaza, qu'il considère comme des « territoires libérés ». Après l'imposition, en novembre 1982, de l'« administration civile » dans les territoires occupés — mesure qui fait partie intégrante des accords de Camp David, et dont l'objet est la liquidation de la question palestinienne —, le gouvernement israélien a accéléré les expropriations de terres et la mise en place de nouvelles implantations

L'expansionnisme israélien n'est pas limité à la Cisjordanie et à la Bande de Gaza : le plateau du Golan, qui appartient à la Syrie, Etat souverain, membre de l'Organisation des Nations-Unies (ONU), a également été annexé. Ceci confirme avec éclat les véritables objectifs des dirigeants israéliens actuels, qui foulent aux pieds toutes les résolutions de l'ONU, utilisent la répression, la terreur, les expropriations et les implantations de colonies pour annexer la Cisjordanie et Gaza et frapper tout élément arabe, sous prétexte de « défendre la sécurité d'Israël ». En ce sens, Israël pourrait, après un certain temps, utiliser le même « argument » pour justifier une attaque des monts de Salt en Transjordanie. Les colonies israéliennes, implantées dans la vallée du Jourdain se trouvent en effet à portée des canons jor-

La logique d'Israël est donc celle de la violence, de l'agression et de l'annexion, et non pas celle de la paix. Mais, dernière analyse, c'est la logique de la justice et la volonté des peuples qui sont les plus fortes.

- Comment voyez-vous la poursuite de la lutte contre l'occupation israélienne dans la période à venir ?

- Nous avons le droit d'élever la voix pour mettre fin à l'oppression de notre peuple. Il ne nous reste plus rien à donner à Israël. C'est donc aujourd'hui à Israël de nous donner des droits. Nous croyons en notre cause et en une paix juste fondée sur la reconnaissance de nos droits. Ce sont là les aspirations du peuple pales-

Les divers gouvernements israéliens n'ont jamais rien fait pour la paix. L'existence de la machine militaire israélienne n'est pas, comme on l'affirme, destinée à défendre la sécurité d'Israël et des Juifs, mais à imposer des accords de capitulation politique conformes aux vœux de l'impérialisme et du sionisme. Cela est vrai non seulement pour les territoires occupés, mais également pour tous les Etats arabes, comme le montre le cas du Liban.

Cependant, la volonté des peuples est plus forte que tout. La volonté de notre peuple est la paix et la coexistence pacifique. Les Etats-Unis ont-ils le même inté. rêt ? La réponse à cette interrogation est

1. Cité par Michel Warschawski, dans « La population palestinienne s'oppose à l' "administration civile" », Inprecor, numéro 116, 11 janvier 1982.

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« non ». Les USA n'ont jamais œuvré pour une véritable paix, mais pour une « paix américaine », fondée sur l'hostilité permanente entre Israël et les Etats arabes, rendant plus facile leur domination dans la région. Les accords de Camp David et le traité de paix israélo-égyptien sont, par exemple, destinés à isoler l'Egypte du monde arabe. Ils ne sont pas destinés à représenter une avancée vers la paix. Nous, le peuple palestinien, avons été les victimes directes de tels accords. Après la signature du traité israélo-égyptien, nous avons été témoins de l'invasion du Sud-Liban. Est-ce cela la paix ? Pour parvenir à une paix juste et solide, qui puisse garantir les droits des deux peuples - le peuple palestinien et le peuple juif —, Israël doit se retirer des territoires arabes conquis en 1967, reconnaître le droit des Palestiniens à un Etat, et reconnaître l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).

- Quel est votre avis sur la situation politique globale, après la guerre du Li-

- J'ai le sentiment que nous sommes aujourd'hui plus forts qu'avant la guerre du Liban. Car celle-ci a montré que les moyens militaires les plus gigantesques sont incapables d'ébranler la volonté du peuple palestinien. Si l'OLP a dû quitter Beyrouth, cela ne signifie en rien que nous avons perdu la bataille. Il est vrai que les rapports de forces sont aujourd'hui en faveur d'Israël, mais je peux affirmer que la voix de la justice est plus forte que le bruit des canons. Nous avons gagné le soutien de l'opinion publique internationale en Europe et aux Etats-Unis. Nos victimes ont été nombreuses au cours de la guerre du Liban, mais nos gains politiques le sont encore plus. Et nous devons tout faire pour conserver ces gains et repousser tout accord de capitulation, quel qu'il soit, et en particulier le plan Reagan (2).

Il ne fait aucun doute qu'Israël et les USA ont échoué dans leur tentative d'écraser militairement l'OLP. C'est pourquoi, aujourd'hui, ils tentent de le faire par des moyens politiques. Ils doivent comprendre que nous sommes des gens de paix, mais que la question palestinienne étant au cœur du conflit, il ne saurait y avoir de paix tant que le peuple palestinien ne pourra exercer son droit à l'autodétermination et constituer son Etat indé-

- Après l'agression israélienne au Liban et l'offensive contre la résistance palestinienne, nous avons été témoins, en Israël, de l'émergence d'un mouvement d'opposition à la guerre, qui a vu des dizaines de milliers de personnes descendre dans la rue. Qu'attendez-vous des forces démocratiques qui luttent, en Israël, contre la politique de guerre et d'occupation ?

- Les forces démocratiques israéliennes sont motivées de façon sincère par la volonté de défendre leur vie. Je sens qu'elles commencent à comprendre que ce n'est pas seulement l'existence du peu-

Shaka, l'autre maire palestinien objet ple palestinien qui est menacée, mais aussi celle des Juifs eux-mêmes. A mon avis, le mouvement de la paix peut avoir un impact réel sur la société israélienne, en concentrant son activité autour de la question : « Jusqu'à quand ce cercle infernal de guerres contre les Palestiniens et les Arabes ? (3) »

Malheureusement, la majorité de la population israélienne soutient Begin. Et s'il devait y avoir de nouvelles élections aujourd'hui, Begin les gagnerait à nouveau. En Israël, l'extrémisme est plus fort que la modération. Ceci ne veut pas dire qu'il ne peut pas y avoir de rapprochement entre les deux peuples à la recherche d'une coexistence pacifique. Du côté palestinien, l'immense majorité est modérée et désire une telle coexistence.

Pendant la guerre du Liban, des dizaines de milliers de personnes sont sorties dans la rue pour protester contre les agissements de leur gouvernement, tels que les bombardements et les massacres. En tant que Palestinien, j'ai du respect et de l'admiration pour ces Israéliens. J'espère que le poids des forces démocratiques passera de plusieurs dizaines de milliers de personnes à plusieurs centaines de milliers, afin de devenir un facteur déterminant dans la vie politique en Israël. Ceci facilitera sans aucun doute la réalisation d'une solution juste et respectable pour les deux peuples, palestinien et juif.

- Comment concevez-vous la solu2. Ronald Reagan a présenté son plan impérialiste sous forme de « propositions » s'inscrivant « dans le cadre des accords de Camp David » et visant « à concilier les inquiétudes légitimes d'Israël quant à sa sécurité et les droits légitimes des Palestiniens #. Elles comportent l'affirmation du droit des habitants palestiniens de Cisjordanie et de Gaza « à une

Men ce qui concerne leurs propres affaires » pendant une période de cinq ans. Mais pour le plus long terme, rejette l'idée de la création d'un Etat palestinien indépendant et affirme que « les Etats-Unis pensent fermement qu'un gouvernement autonome des Palestiniens, en Cisjordanie et à Gaza, en association avec la Jordanie, offre la meilleure chance pour une paix juste et durable » (voir Inprecor, numéro 133, 27 septembre 1982).

tion définitive du conflit israélo-arabe ?

- C'est un processus long et difficile. Nous considérons les Juifs comme des frères. Ils doivent arriver à la conclusion que le sionisme est notre ennemi commun. L'union sacrée qui existe aujourd'hui entre tous les secteurs de la population juive en Israël est fondée sur une fausse conception, que le sionisme a réussi à faire passer dans la conscience des Juifs orientaux et occidentaux, conception selon laquelle il existerait une menace arabe pour leur existence. C'est sur la base de ce mythe que les dirigeants sionistes arrivent à entraîner les masses juives derrière eux.

Jusqu'au mandat britannique (1922), Juifs et Arabes vivaient ensemble. Nous et les Juifs nous ne sommes pas ennemis, mais nous, les Palestiniens, sommes des victimes. Je crois à l'amour et à la paix, pas à la logique infernale de la violence. Juifs sont appelés à faire de lourds sacrifices sur l'autel de la défense des intérêts américains, au Liban et dans la région, et chaque jour nous apprenons que de nouveaux soldats israéliens sont tués ou bles-

Oui, les Juifs doivent prendre conscience de la nécessité d'une coexistence pacifique et de la reconnaissance mutuelle des droits des deux peuples. Cette paix ne pourra être obtenue sans la reconnaissance de nos droits sur cette terre et sans reconnaissance de notre direction, l'OLP. Tout accord qui ne prendrait pas en considération les droits légitimes du peuple palestinien est voué C'est l'intérêt des Juifs, aujourd'hui, que de reconnaître les droits du peuple palestinien, car il existe maintenant de bonnes chances pour la paix, vu l'existence d'une direction modérée à la tête de l'OLP. Les Juifs auraient tort de laisser passer cette occasion, pour eux comme pour nous. Jusqu'à quand les Palestiniens devront-ils vivre sous des tentes, devront-ils vivre des prébendes des institutions humanitaires ? Jusqu'à quand la machine de guerre israélienne continuera-t-elle ses ravages ? Jusqu'à quand les Juifs continueront-ils à payer le lourd tribut qu'exige d'eux cette

Je le répète : notre main est tendue pour une paix mutuelle. Mais de l'autre côté, la main est-elle tendue ?

Propos recuellis pour « INPRECOR »,

Jéricho, 25 mai 1983. 3. Le mouvement de la paix (Peace Now) est né dans la foulée des accords de Camp David (fin 1978-début 1979) comme réaction extraparlementaire à l'incapacité des travaillistes à freiner la politique de guerre et d'annexion de Menahem Begin. Si Peace Now n'a jamais totalement rompu ses attaches idéologiques et matérielles avec les forces travaillistes, il est cependant traversé par de nombreuses tendances dont certaines se radicalisent rapidement. Ce sont ces dernières qui ont poussé le mouvement à se mobiliser en mars 1982 contre la répression dans les territoires occupés et à reprendre, au cours de ses manifestations, la revendication du retrait total des territoires occupés en 1967, puis à organiser des manifestations de protestation contre la guerre du Liban.

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